Juin 1995. Quelques jours avant l’épreuve de philo du bac, je découvre par hasard un nouveau titre diffusé sur une radio locale indépendante, dont je suivais les émissions metal le soir. Une déflagration. Le coup de foudre dès les premières notes de cet "Enchantment" et le début d’une grande histoire avec les doomsters de Halifax qui allait s’étendre sur trois décennies. Mais comme dans toute relation profonde, il y a eu des hauts, et des creux douloureux. Une longue période de froid, où l’étincelle semblait éteinte. Puis, en 2005, l’album éponyme relance les battements du cœur. En 2015, The Plague Within rallume la flamme avec une intensité que je n’attendais plus. Vont-ils me faire le coup tous les dix ans ?
J’avoue, je n’attendais pas grand-chose cette fois. Ou plutôt, je me forçais à ne pas trop espérer. La fan en moi essayait de se raisonner pour éviter une énième déception. Car c’est ça, le problème avec la passion : elle ne meurt jamais tout à fait. Elle hiberne, elle guette, et au moindre signe de vie, elle ressurgit, brûlante. J’ai écouté les singles, d’abord avec prudence, puis avec une fébrilité de plus en plus féroce. Tout l’été 2025, ils ont tourné en boucle.
Et malgré un nombre d’écoutes presque indécent, "Serpent on the Cross", le morceau d’ouverture, me saisit encore à chaque fois. Je redoutais que tout cela retombe, à l’instar de
Medusa qui après son magistral "Fearless Sky" en mode love bombing m’a laissée déroutée et en manque. Mais pas cette fois. L’enchaînement des quatre premiers titres balaie tous mes doutes : cet album sera différent. Il s’impose déjà comme leur meilleure offrande depuis une décennie et va même se placer haut dans mon classement des albums du groupe.
Le grand triomphateur de cette nouvelle ère, c’est Nick Holmes. Sa voix, habitée, s’élève, rugit, s’adoucit. Il alterne les registres avec une aisance bluffante, parfois au sein d’un même morceau. Sur "Tyrants Serenade", il semble dialoguer avec lui-même, entre ombres gutturales et éclats limpides. "Salvation", avec la participation un peu trop furtive de la voix de
Primordial, Alan Averill, est d’une intensité saisissante (ce son de cloche, brrrr). Et lorsque Holmes revient à un chant clair presque murmuré sur "Savage Days" ou "Lay a Wreath upon the World", on touche au fragile. Sur "Sirens", c’est même une réminiscence du style
Hetfieldien de l’ère
Draconian Times qui refait surface. Il ne se contente pas d’assurer, il transcende. En parlant de
Draconian Times, les guitares mélancoliques qui se répondent sur "Diluvium" rappellent furieusement celles du titre "Shades of God" avec la patte actuelle des doomsters du Yorkshire et sans verser dans la pâle copie.
Aux côtés de Nick, l’incontournable Greg Mackintosh. Son jeu de guitare, reconnaissable entre mille et soutenu par les rythmiques puissantes d’Aaron Aedy et Steve Edmonson, est le fil rouge de cette fresque mélancolique. Ses mélodies, ses soli, sa science du riff : tout respire la maîtrise et l’inspiration. Compositeur en chef de cette cathédrale sonore, il semble convoquer toutes les époques de
Paradise Lost, en excluant judicieusement les explorations plus expérimentales qui ont bien failli signer la fin du groupe (
Host, Symbol of Life) au profit d’un retour aux racines doom/death enclenché depuis
The Plague Within. Et il nous offre une belle surprise avec un solo à couper le souffle, probablement son meilleur (qui pour moi surpasse même celui d’"Over The Madness") sur le titre de clôture "The Precipice".
Je ne pensais pas qu’ils pourraient encore me surprendre ainsi. Ascension est un album tissé d’émotions profondes, un concentré de noirceur somptueuse, de beauté funèbre, de violence intériorisée. C’est une œuvre de maturité, un condensé varié de tout ce que les « masters of misery » savent faire de mieux. L’âme du groupe n’a jamais été aussi palpable. Et moi, trente ans après ce fameux soir de 1995, je suis encore là. Un peu plus cabossée, un peu plus méfiante, mais prête à m’embraser à nouveau. Paradise Lost n’a pas seulement ravivé la flamme, ils ont redonné sens à la passion.