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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 01 juin 2022
Sa note : 14/20

LINE UP

-Eric "E-Force" Forrest
(chant+ basse)

-Denis "Piggy" D'Amour
(guitare)

-Michel "Away" Langevin
(accordéon+batterie+programmation)

Ont participé à l'enregistrement :

-Karyn "Crisis" Krol-Tiso
(chœurs)

-Jason Curtis Newsted
(chœurs+basse)

-Ivan Doroschuk
(programmation)

-James Cavalluzzo
(programmation)

TRACKLIST

1) Catalepsy I
2) Rise
3) Mercury
4) Phobos
5) Bacteria
6) Temps Mort
7) The Tower
8) Quantum
9) Neutrino
10) Forlorn
11) Catalepsy II
12) M-Body
13) 21st Century Schizoid Man (King Crimson cover)

DISCOGRAPHIE

War and Pain (1984)
Rrroooaaarrr (1986)
Killing Technology (1987)
Dimension Hatröss (1988)
Nothingface (1989)
Angel Rat (1991)
Angel Rat (2) (1991)
The Outer Limits (1993)
Negatron (1995)
Phobos (1997)
Voivod (2003)
Katorz (2006)
Infini (2009)
Target Earth (2013)
The Wake (2018)
Synchro Anarchy (2022)

Voivod - Phobos
(1997) - thrash metal - Label : Hypnotic Records



Les modes se suivent et, globalement, Voivod s'en fout. L'entité québécoise trimballe sa noirceur et ses angoisses agitées où bon lui semble, rendant sa trajectoire peu évidente à anticiper. Cette imprévisibilité (oui, ce mot existe) fait partie du charme d'une formation qui, avec Phobos, prend le risque du contre-pied ou du moins de la non-répétition de ce qui a précédé, jouant avec l'auditeur quitte à le débalancer (ce mot existe aussi, mais pas dans le même dictionnaire).

L'intégration d'Eric Forrest suite au départ de Snake, le chanteur originel, avait donné lieu en 1995 à un inhabituel retour aux sources sur Negatron, décharge thrash directe qui n'était pas sans rappeler les débuts rugueux de la section de Jonquière. Terminées les incursions rock et les douceurs psychédéliques qui nimbaient les enregistrements du début des années quatre-vingt-dix : les mânes oxydées de Korgüll l'Exterminateur sont invoquées et au moment où Machine Head et Pantera triomphent avec leur formule néo thrash, tout porte à croire que les gars de Voivod ne vont pas desserrer l'étau. Effectivement, Phobos ne donne pas dans la mélodie mélancolique façon "The Prow" sur Angel Rat. L'album ne donne pas dans la mélodie tout court, d'ailleurs. Mais l'atmosphère est sensiblement différente de celle de Negatron.
Tels des messages infectés transmis depuis on ne sait quel trou noir, tous les morceaux sont introduits par des boucles électro anxiogènes, versions modernisées de l'antique console de Killing Technology. Les réminiscences avec le recueil cosmique de 1987 et son successeur Dimension Hatröss sont nombreuses, à commencer par la chanson-titre dont le riff est nettement inspiré de celui de "Brain Scan". Néanmoins, il n'est pas question d'une simple redite. Les parties vocales de Forrest, peu variées mais puissantes, contribuent à densifier une matière froide, corrosive et, surtout, terriblement compacte. Hormis un accordéon fragile sur l'intermède "Temps Mort", les ruptures inattendues et autres variations surprises qui prévalaient sur les deux LP référentiels de la fin des eighties sont rares – citons encore la coda acoustique de "The Tower" et la brève accélération sur "Forlorn", hélas dévitalisée par une séquence finale essentiellement axée sur l'ambiance. L'ensemble de la réalisation est traversé de motifs au cousinage très prononcé, scansions répétitives renforcées par la batterie très mate de Away qui sculptent des compositions au schéma peu malléable. Aux bruitages liminaires succèdent un motif le plus souvent mid tempo puis une alternance de passages à l'allure variable, la différence étant parfois ténue comme sur le linéaire "Quantum". Le thème initial est fréquemment reconduit en conclusion, ce qui accroît une cohérence générale frisant parfois l'uniformité.
Heureusement, les accords si particuliers de Piggy qui ont fait la renommée de Voïvod (qui récupère des trémas au passage) donnent à nouveau une coloration spéciale à la réalisation - l'obstiné "Rise" et l'enlevé "Mercury" en ouverture en bénéficient à plein. Cependant le filtre sur le chant comparable à celui de Burton C. Bell de Fear Factory et la prédominance d'une certaine raideur rapprochent Phobos du metal indus en plein essor. La réverbe prononcée et le goût pour les climats stellaires accentuent la sensation de dépaysement mais également le minutage de pistes telles que "Bacteria", trop délayée et dépourvue d'une véritable accroche, à l'instar de la plupart des autres occurrences. Seules exceptions, le court "M-Body" sur lequel intervient Jason Newted de Metallica et une reprise fidèle de "21st Century Schizoid Man" de King Crimson, ajouts sympathiques mais manquant de lien avec le corpus principal. Qui, on l'aura compris, n'est pas précisément ce que l'on pourrait qualifier de « sympa ».


Conformément aux promesses de son intitulé, Phobos suinte le froid et la peur. Voyage inconfortable, étouffant, sans refrain marquant ni couplets accueillants pour se repérer, ni solo épique pour respirer, l'œuvre ne se laisse pas facilement apprivoiser. Sauf peut-être par les amateurs de dark indus qui devront toutefois accepter l'omniprésence d'une guitare découpant le matériau réinventé des réalisations spatiales qui avaient valu à Voivod l'appellation de thrash progressif une dizaine d'années auparavant. Alors qu'ils étaient partis pour raccrocher les wagons avec le train du metal gagnant, les Canadiens recyclent un autre pan de leur passé pour renaître en un artefact sidéral, intimidant, hermétique : ces gars-là sont décidément imprévisibles.



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