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CHRONIQUE PAR ...

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Lucificum
Cette chronique a été mise en ligne le 15 mars 2015
Sa note : 18/20

LINE UP

-Hansi Kürsch
(chant)

-André Olbrich
(guitare)

-Marcus Siepen
(guitare)

-Frederik Ehmke
(batterie)


TRACKLIST

1) The Ninth Wave
2) Twilight Of The Gods
3) Prophecies
4) At The Edge Of Time
5) Ashes Of Eternity
6) The Holy Grail
7) The Throne
8) Sacred Mind
9) Miracle Machine
10) Grand Parade

DISCOGRAPHIE


Blind Guardian - Beyond The Red Mirror
(2015) - heavy metal metal prog symphonique - Label : Nuclear Blast



C'est eux-même qui le disent : d'une certaine manière, Beyond The Red Mirror est une sorte de répétition géante de l'album orchestral à venir (en 2016, vous y croyez, vous ?), véritable arlésienne du groupe. Mais là, force est de constater que tous les compteurs sont au vert tant la cuvée 2015 de Blind Guardian est d'un niveau élevé – et pas seulement son aspect orchestral. Alors certes, les Allemands vont, avec Beyond The Red Mirror, laisser derrière eux une partie des fans. Mais pour les autres, ça n'est que du bonheur.

Sans vouloir simplifier à outrance, il y a deux types de fans de Blind Guardian : les amateurs de musique immédiate, accrocheuse, rapidement plaisante. Ceux-là ne jurent que par l'époque Somewhere Far Beyond, Imaginations From The Other Side ou même Battalion of Fear, là où le riff et la mélodie sont aisément identifiables et mémorisables (ce qui n'empêche pas la virtuosité d'écriture – difficile de faire plus génial que Nightfall In Middle Earth). Et puis il y a ceux pour qui A Night At the Opera a été une véritable claque, ceux qui ont été fascinés par cette surenchère de lignes harmoniques, de chœurs, ceux qui aimaient se perdre dans les nombreuses circonvolutions de morceaux aussi puissamment emblématiques que "And Then There Was Silence" et qui, par la suite, ont été déçus par les sorties de A Twist In The Myth et de At The Edge Of Time (malgré la présence sur ce dernier de bons morceaux tels que "Sacred World" ou "Wheel Of Time"). Cette deuxième catégorie de fan, elle attendait un album comme Beyond The Red Mirror, un album qui révèlerait à nouveau un Blind Guardian follement ambitieux, généreux et alignant quarante idées à la seconde. Quitte à en dégoûter certains.
Car Beyond The Red Mirror est violemment touffu. Il y en a dans tous les sens, c'est pété de chœurs, d'orchestres, de lignes de chant, c'est dégoulinant et baroque, les mélodies se heurtent, vont et viennent, les ambiances alternent et les paysages défilent aussi vite qu'à bord d'un train supersonique. Les premières écoutes sont déstabilisantes, on en sort un peu K.O, presque nauséeux, vaguement perdu. C'est l'instant de vérité : il y a ceux qui ont lâché immédiatement l'affaire avec un léger haut-le-cœur, et puis il y a les autres, qui une fois la chose digérée, s'y sont à nouveau abandonné pour tenter de mieux la cerner, tâcher de l'apprivoiser. Et les écoutes s’enchaînent, l'une après l'autre, chacune d'elle révélant une nouvelle facette de telle ou telle chanson, les choses prenant doucement place pour finalement livrer une œuvre aboutie et – disons-le – géniale. Géniale, parce que sur Beyond The Red Mirror, Blind Guardian réussit le tour de force de rester à la fois dense et léger, aéré et complexe, accrocheur et cohérent tout en multipliant les orchestrations.
Inutile de vous imposer un fastidieux track-by-track, il suffit de savoir que chaque titre se suffit à lui même, la sensibilité de chacun se laissant séduire par – au choix – la puissance mélodique de "Twilight Of The Gods", le premier single de l'album, l'ambiance poisseuse de "The Ninth Wave", ouverture martiale aux sons intrigants et légèrement expérimentaux, la densité des chœurs et des cuivres de "At The Edge Of Time", les chorales épiques de "The Holy Grail" ou la folle complexité vocale de "The Throne". Certes, les amateurs de bon gros riffs à l'Allemande, ce à quoi excellait Blind Guardians il y a vingt ans, risquent de trouver le temps long et de se noyer dans les couches et surcouches de chœurs, où la guitare n'est plus systématiquement dominante, de trouver Hansi Kurch trop présent, trop envahissant – trop bavard. Pourtant, rien n'est gratuit sur cet album, tout semble pesé, affiné et peaufiné au quart de tour de vis, Blind Guardian ayant plus encore que précédemment troqué la bonne grosse machine à vapeur puissante et bien huilée pour une mécanique d’orfèvrerie, remplaçant la spontanéité d'un gros riff par une précision dans l'écriture et la mise en place qui laisse pantois.
Alors, finalement, efficacité versus finesse ? C'est en réalité plus compliqué que ça, en particulier lorsque l'on parle de Blind Guardian. Les Allemands ont-ils perdus leur âme et leur fougue dans la profusion de choristes et de variations mélodiques ? La question se posait déjà en 2002 avec A Night At The Opera qui, malgré des critiques quasi-unanimes, avait tout de même laissé de côté un certains nombre de fans de la première heure. Car tout réduire à ce débat binaire est, sinon malhonnête, à tout le moins terriblement réducteur. Et Blind Guardian, sur Beyond The Red Mirror décide de sortir de ce prétendu conflit par le haut, avec la preuve par l'exemple : il est possible de garder son intensité tout en n'hésitant pas à complexifier le propos. Écoutez "The Grande Parade" qui s’étire langoureusement en alternant douceur et cavalcades épiques, écoutez les hymnes martiaux de "At The Edge Of Time" et demandez-vous si un mariage entre la puissance du metal et le jouissif jaillissement orchestral aura déjà été plus heureux (et la réponse est oui, mais rarement).


Il serait pour certains presque blasphématoire de dire que Beyond The Red Mirror parvient à se hisser dans le trio de tête des meilleurs albums de Blind Guardian, et pourtant... Groupe à multiples facettes, Blind Guardian possède une fan-base extrêmement variée, comme si chacun distinguait le groupe à travers le prisme de sa sensibilité. Du coup, l'avis du fan que je suis ne pourra pas, par définition, faire l'unanimité ou modifier des opinions, mais s'il peut ne serait-ce que donner l'envie à celles et ceux qui l'ont rejeté un peu vite de lui redonner une nouvelle chance, je n'aurais pas perdu mon temps à écrire cette chronique.



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