« Dis donc, Jarta, le mec bizarre dans la cellule, tu peux me dire ce qu’il fait là ?
- Laisse-moi deviner : il répète en boucle « lay down your soul to the god rock n' roll » en se balançant sur son banc ? Et puis « bonjour », d’abord.
- Oui bon, j’étais enfermée dans une fourgonnette toute la nuit devant la piaule de Serj Tankian. Alors les risettes ce sera pour demain.
- Après-demain. Tu prends le relais à minuit devant le manoir de Malakian. Eve, tu n’avais pas oublié, quand même ?
- Zut de flûte. Mais il sert à rien, ce boulot ! Ils ont beau redonner des concerts, ces types se détestent. Il va rien se passer !
- Les politiques ne veulent prendre aucun risque. Je les comprends, une réunion en studio serait dévastatrice à quelques mois des prochaines élections. L’insécurité va redevenir le sujet numéro un, il faut contenir le danger.
- À propos de danger, tu n’as pas peur qu’il casse un truc, ton gars dans la cage ?
- Conrad ? À part sa voix, il ne casse plus grand-chose.
- Tu le connais d’où ?
- Si tu t’intéressais un peu à la pègre des années quatre-vingt, tu saurais de qui je parle. Cronos, ça te dit quelque chose ?
- Vaguement. Il n’était pas dans cette troupe de satanistes qui craquaient des fumis sur scène pour essayer de faire oublier que
Metallica leur avait mis la misère en première partie ?
- Ah ah ah ! Pas mal, le résumé de carrière. Enfin, ça c’était après deux albums de
Venom. Là on en est au seizième. C’est pour ça que Cronos est là.
-Tu l’as coffré parce qu’il balançait des pétards ?
-Non, pour trouble à l'ordre public. Lui et ses comparses ont joué l’intégralité de leurs dernières compositions devant les locaux de High Roller Records, sûrement dans l’espoir d’être signés, comme tant de
vétérans du metal eighties.
- Il y a eu des plaintes ?
- C’est que les gonzes ne sont pas du genre discrets.
- Ils sont combien ?
- Trois. Conrad «
Cronos » Lant à la basse et au chant, John «
Rage » Dixon à la guitare et Daniel «
Danté » Needham à la batterie. Quinze ans qu’ils sont ensemble. Du solide. Qui fait du bruit.
- Mais pas de musique.
- N’exagérons rien. J’ai écouté
Into Oblivion, l’enregistrement en question. Ça commence par la chanson-titre sur un thème solennel vaguement orientalisant, puis un galop de basse et du tout droit à la batterie sur le couplet. Le son est un peu léger, pas très clair, pas loin d’être moche…
- Comme sur le
dernier Dark Angel ?
- Non, il n’est pas aussi boueux, quand même. Le chant est infecté mais fatigué. Sur les tenues, Cronos fait son âge et ressemble à tous ces vieux chanteurs de la New Wave of British Heavy Metal, du style Mortimer de
Holocaust.
- J’imagine que le refrain morfle.
- Il est dans la tradition venomesque, simple et direct. Mais peu marquant, contrairement aux hymnes des débuts, dont "
Black Metal" qui est explicitement cité dans "Lay Down Your Soul".
- Ah oui, j’ai remarqué qu’il radotait pas mal, pépère. Il n’arrêtait pas de prononcer deux noms en crachant juste après.
- Sûrement Abaddon et Mantas, ses partenaires historiques qui ont fondé un groupe parallèle, avec son remplaçant. Avant d’en créer un nouveau il y a un mois suite à un concert avec des invités.
- Compliquée, ton affaire. C’est pour ça qu’il est énervé comme ça ?
- Ça et le fait qu’il n’a jamais obtenu le succès populaire que le statut de précurseur du metal extrême aurait dû offrir à son gang.
- Donc il tourne en boucle.
- Exactement. Oh, ça pourrait être pire : les morceaux rapides passent plutôt bien, "Death the Leveller", la cavalcade de "Kicked Outta Hell" ou le final "Unholy Mother" qui s’achève sur une accélération pendant laquelle Rage montre qu’il sait pondre un bon solo.
- Il y avait un doute ?
- La qualité est intermittente, le maelstrom sur "Nevermore" est assez paresseux par exemple. Ses riffs sont souvent basiques, se résumant à des scansions sans relief comme sur l’enchaînement de fillers "Metal Bloody Metal" - "Dogs of War" – "Deathwitch" et "Man & Beast", en partie sauvé par un bon solo. "Legend" et ses harmoniques désagréables méritent aussi le gnouf. Heureusement, ces pistes ne sont pas très longues.
- Aucune ne se détache du lot ? Pour de bonnes raisons, je veux dire.
- L’inspiration est très uniforme, à part peut-être les chœurs presque lyriques de "As Above, So Below". Bon, ce n’est pas gégène non plus et la fin abrupte donne le sentiment que les lascars ne savaient pas comment finir leur compo. Quand un riff se détache, un peu, du lot, comme celui de "Live Loud", son dynamisme est annihilé par des couplets et un refrain sans originalité.
- Je ne vais pas te le cacher, ton survivant et ses potes chelous, là, tu m’as moyennement donné envie.
- Je ne nourrissais aucun espoir à ce sujet.
- Qu’est-ce qu’on fait de Conrad ?
- On attend qu’il se calme et on le relâche, comme d’habitude. Le temps qu’il fasse sa prochaine tournée, on sera tranquilles pour plusieurs mois. Il sévira dans de petites salles et quelques fests, rien qui mérite une mobilisation des collègues.
- On oublie Into Oblivion, quoi.
- T’es une futée, toi. En attendant que ses ex-complices s’y mettent à leur tour, on va resserrer la surveillance sur les cas sensibles. La sortie récente d’un long format de Power Palladin est très mal passée auprès des chefs – tout le monde pensait qu’ils n'oseraient pas tenter le coup une deuxième fois : c'est un affront personnel que nos services devront laver. Donc, SOAD, tu y retournes. Et je me charge personnellement de la bande des Shaka Ponk. On n'est jamais trop prudente. »