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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 19 décembre 2019
Sa note : 18/20

LINE UP

-Einar Solberg
(chant+claviers)

-Robin Ognedal
(guitare)

-Tor Oddmund Suhrke
(guitare)

-Simen Daniel Lindstad Børven
(basse)

-Baard Kolstad
(batterie)

Ont participé à l'enregistrement:

-Chris Baum
(violon)

-Raphael Weinroth-Browne 
(violoncelle)

TRACKLIST

1) Below
2) I Lose hope
3) Observe de Train
4) By My Throne
5) Alleviate
6) At the Bottom
7) Distant Bells
8) Foreigner
9) The Sky Is Red
10) Golden Prayers (bonus track)
11) Angel (Massive Attack cover - bonus track)

DISCOGRAPHIE

Bilateral (2011)
Coal (2013)
The Congregation (2015)
Malina (2017)
Pitfalls (2019)

Leprous - Pitfalls
(2019) - inclassable - Label : Inside Out Music



Le chanteur et claviériste de Leprous, Einar Solberg, que l'on ne présente plus, a commenté le nouvel album en ces termes: « Nous sommes extrêmement fiers d'annoncer Pitfalls ! C'est l'album que personne n'attend de Leprous. Ce n’est pas seulement la plus grande production et le plus grand départ musical que nous ayons faits, mais aussi la plus personnelle et la plus honnête. L’album a été écrit pendant une de mes années les plus difficiles, où je me suis battu contre la dépression et l’anxiété. Pas de filtres, pas de métaphores, juste la vérité. Ils disent qu’écrire de la musique est thérapeutique, mais je dirais que c’est un euphémisme. Pour moi Pitfalls est le résultat d'un an et demi d'apprentissage pour franchir le tunnel obscur. La musique a été mon flambeau. » Il me serait difficile d'introduire cette chronique de plus juste manière.

Dépasser. Se surpasser. Jusqu'à quel point ? "Below", le titre introductif, donne le ton de ce qui constitue une nouvelle pierre à cet édifice musical surprenant qu'est la discographie de Leprous. À se demander si ce dernier ne cherche pas à construire sa propre tour de Babel. Orgueil ? Ce n'est pas à nous de juger. Nous, nous n'avons qu'à savourer l'offrande. Et elle est belle, n'en doutez pas un instant. « Ceux qui n’ont pas aimé Malina vont détester le nouvel album » avance Einar. Je n'en suis pas certaine. Vous aimerez celui-ci, ou le détesterez, mais sans la règle du précédent. Il n'est pas nécessairement de fil logique à rechercher. Cette offrande est intimiste, oui. Feutrée. Tout comme l'était Malina. Et elle n'est pas metal. Leprous l'a-t-il finalement jamais été ? Non genré, le collectif a sa patte personnelle. Différent à chaque nouvelle occurrence, il reste pourtant lui-même. Dès la première minute, reconnaissable entre tous. Chaque album se prend donc indépendamment, comme chanté dans une nouvelle langue, mais toujours par la même voix. Et l'on s'y attache, pour des raisons qui n'ont finalement pas grand chose à voir avec une logique « discographique ». Un charme propre et étrangement familier.
Les passions humaines sont à ce point étranges et si difficilement saisissables. Autant de gouttes d'eau que l'on tenterait de retenir dans nos mains avides. En ce qui me concerne, j'ai aimé Malina, je ferai donc partie des amateurs pleinement ouverts à la nouvelle proposition. Dire que c'est là ce que j'attendais de Leprous, serait sans aucun doute honteusement présomptueux. Car je reste surprise, oui. Mais à quel point ? Ma nature se plait à se laisser surprendre, j'ai donc une certaine souplesse. Mais si Malina m'avait plongée dans un état de parfaite confusion eu égard au virage impressionnant dans lequel le groupe avait choisi de virer, Pitfalls, au contraire, m'inspire très naturellement un sentiment de profonde aisance et de réconfort doux. Ne vous y trompez pas cependant. Car j'ai admis être surprise, et je crois que je le serai toujours – à tout le moins, est-ce là mon souhait concernant la musique de Leprous – par le désir de perfection de son illustre auteur qui tend à renier presque chacune de ses œuvres précédentes pour chercher à la dépasser, étant à lui seul suffisamment éloquent pour illustrer ce propos. La finesse grandissante de chacune des compositions de Leprous n'a en effet de cesse de m'étonner et de me confondre dans un plaisir souverain. Et pourtant, n'a-t-on pas assez usé d'encre digitale dans l'exercice et gratifié le combo de mille et un compliments dirigés vers la beauté d'un art que décidément, celui-ci manie avec science ? Oui, c'est vrai, il me semble parfois observer la construction de quelque tour mystérieuse, audacieuse et complexe, à la fois présomptueuse et pourtant, ô combien sublime à mirer. Cette expérimentation sensible de tant de registres différents et pourtant, une patte unique, identifiable en quelques instants seulement. Instants si précieux. Quelle belle architecture. Vraiment. Et est-ce qu'un instant la qualité a fait défaut ? Est-ce qu'un instant, l'ouvrage s'est affaissé ? Oserait-on seulement l'avancer ?
Vous l'aurez compris, Pitfalls ne m'a pas laissée de marbre. Et cependant, je ne fais d'aucun artiste une valeur sûre, la déception comme la grâce pouvant tour à tour frapper une offrande de leur sceau. Leprous, semble pourtant y échapper et être à même de répondre à des attentes sans cesse plus soutenues. Car de la grâce, Pitfalls en est richement pourvu. Élégance, sensibilité et puissance, pourraient constituer les maître-mots de cette chronique. Authenticité, aussi. Peut-être même surtout celui-ci. Car il est justement le cœur battant de cette estimable composition. Aux dires de Leprous, Pitfalls n'était pas prévu pour résonner ainsi. Mais l'inspiration a pris son envol. Guidée par le tourment et la mise à nu. L'alchimie royale entre dépression humaine et désir de création emportant une nouvelle fois la palme. En quoi Pitfalls se pose comme un petit bijou parmi les occurrences qui s'offrent à nous en cette fin d'année si riche ? Parce qu'il est intime, touchant, parfois même extraordinairement minimaliste, ne cherchant que la substantielle moelle, propre à nous faire vibrer. On pourrait presque le dire, confidentiel. Tel un murmure, chuchoté dans quelque alcôve soustraite aux regards profanes. Il frappe sur l'essentiel et ne touche que ceux qui le recherchent. Il le porte aux nues. Le sublime. Pour ce faire, Leprous se met littéralement à nu, tel que nous ne le connaissions pas encore, quelque fût notre approche sensitive préalable, quel que fût notre affect pour son œuvre, nous ne le connaissions pas ainsi. Et pourtant. Pourtant, il semble cette fois, si proche de nous, à un point tel que l'on peut l'aimer immédiatement, dès la prime écoute. Sans rien savoir de ce qui a précédé. En se départissant de ce qui a précédé. Ou en ayant aimé tout ce qui a composé son passé.
Oh, je vois. Vous voudriez que je vous parle de musique ? Oui, je sais, mes propos sibyllins vous égarent. Parler de ces résonances lointaines, de ce train qui roule vers on ne sait où, de ces cieux rougeoyants et de cet Ange, extrait d'une autre alcôve, si merveilleux qu'il me ferait – presque – oublier ses origines. Parler de toute cette intimité sonore. Mais quel exercice complexe. Comment véritablement décrire cet espoir qui s'effrite ? Ce drame intraveineux ? Cette peine, si douce et sourde qu'elle en devient beauté parmi les plus belles aurores ? Allons, inepties. L'exercice me laisse sans voix. Je n'ai goût qu'à écouter et fuir dans mon propre monde, inspirée par cette musique qui ne respire que la symbiose parfaite de ses illustres administrateurs et qui mérite louanges. Mais je vais cependant me lancer, car cette écoute me donne envie malgré tout d'écrire, pour saluer une fois encore la beauté de la musique.
"Below", oh oui, "Below", de petites perles de chagrin et de défaite qui s'écoulent sur nous. Le timbre défait d'Einar, soutenu par des chœurs discrets qui se posent comme simple accentuation de ses mots les plus amers, mais aussi par ces cordes tragiques qui vrillent les sens, constituent le nerf battant de cette introduction, très simple, alternant sentiment d'amertume et explosion gracieuse aussi bien que désenchantée, et forcent d'emblée l'attention. Les guitares prennent alors leur place sur "I lose Hope", comme autant de battements nerveux de l'âme désenchantée qui se tord de regrets. Le ton se fait plus incisif, plus virulent dans les couplets, plus aérien et désincarné dans les refrains, accentuant très à-propos cette notion de perte d'espoir et figure une lutte interne complexe. Le titre lui-même s'architecture comme une saillie prompte à aspirer les cœurs. Et puis s'ouvre le voyage. Celui qui ne mène nulle-part, qui consiste simplement à ressentir, le va-et-vient de quelque chose d'abstrait, impalpable. Devant la barrière, vous observez, comme hypnotisés, cette lueur régulière qui annonce la passage du train. Hypnotique est le juste mot, "Observe The Train" a bel et bien cet effet délétère sur l'esprit. On se sent bercé, emporté doucement par ces petites mélodies entêtantes. Minimalistes à l’extrême. Cristallines. Aussi chagrines que réconfortantes. "Observe the Train" est une respiration douce, une acceptation lente mais résolue. "By my Throne" sera plus élancé et fiévreux. Syncopé d'abord, rond et charnel ensuite. On y retrouvera les accents plus familier du combo, tout comme "Foreigner", le titre le plus âpre et haletant de l'offrande. L’instrumentation retrouve ici son épaisseur et enveloppe l'auditeur. Le chant reste cependant lointain et désabusé. Ensorcelant, tout du long. "Alleviate" sera sans doute l'une des touches les plus sensibles et fatales de cet album, trahissant l'abattement profond. Einar y excelle en grandiloquence, soutenu par une instrumentation aussi délicate qu'explosive selon les instants.
Mais deux moments seront à saluer plus que les autres sur cet opus. Tout d'abord, l'indescriptible "Distant Bells". À titre personnel, que je qualifierais comme certainement l'offrande la plus aboutie, la plus délicate et la plus sensible qu'il m'ait été donné d’entendre dans l’œuvre de Leprous, supplantant jusqu'à la puissante "The Valley" à mes yeux, en termes d'élégance et d'intensité. Un joyau. Lente montée en puissance, délicatesse du chant et explosion sensitive fantastique. Mots bien pâles pour tenter d'en extraire tout l'éloquence. D'autre part, parmi les deux bonus tracks, la sublime reprise d'"Angel" de Massive Attack - l'exercice de la cover étant toujours une prise de risque, entre mimétisme sans saveur et entailles profondes à l'esprit de l'original. Nous en sommes loin, très loin ici, Leprous ayant réussi dans son entreprise. Le titre s'offre avec une sensibilité et une tendresse qui font honneur à la composition d'origine, tout en témoignant de l'aptitude de la formation scandinave à s'approprier le morceau pour lui donner une couleur nouvelle et unique. Une chanson que j'estime fortement à titre personnel en sa version d'origine, elle aura emporté ma pleine adhésion sous ce nouveau jour. Pitfalls s'achève sur "The Sky is Red", dernière touche de fièvre, avec un travail des guitares tout simplement superbe, comme autant de souffles brûlant vos épidermes, vos sens. Elle clôture sur une ultime mise à l'épreuve instrumentale tourmentant vos esprits désormais destinés à demeurer torturés par cette offrande magistrale. Un dernier mot enfin, simplement pour saluer l'ouvrage de l'artiste indonésienne Elicia Edijanto, auteur du très bel et inspirant artwork illustrant ce brumeux Pitfalls.

Non point plus fort ou plus faible en vérité que ce que nous avons goûté avant, il n'est pas pour nous question de quantifier ce que nous avons aimé, détesté ou ce que nous aimons ou détestons toujours. Le visage est ici différent de celui que nous croyions suivre. Toute la délicatesse de l'ouvrage de Leprous étant sans doute de se rapprocher musicalement de ce que nous sommes nous-mêmes: des visages changeant au gré des influences intérieures et extérieures et des aléas dont nous souffrons, des aspirations qui nous animent.


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