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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 23 novembre 2017
Sa note : 18/20

LINE UP

-Einar Solberg
(chant+claviers)

-Tor Oddmund Suhrke
(guitare)

-Robin Ognedal
(guitare)

-Simen Daniel Børven
(basse)

-Baard Kolstad
(batterie)

TRACKLIST

1) Bonneville
2) Stuck
3) From The Flame
4) Captive
5) Illuminate
6) Lashes
7) Mirage
8) Coma
9) The Weight of Dismaster
10) The Last Milestone

DISCOGRAPHIE

Bilateral (2011)
Coal (2013)
The Congregation (2015)
Malina (2017)

Leprous - Malina
(2017) - rock prog organique - Label : Inside Out Music



Un état de suspension mentale... ce sont les termes que j'avais choisis, il y a déjà plus d'un an, lorsque l'occasion m'avait été donnée de parler de la musique de Leprous, au sortir d'un concert qui m'avait fortement marqué les sens et l'esprit - et convaincue s'il s'en fallait, de la qualité de l’œuvre alors délivrée. Suspendue, c'est sans doute ce que je suis aujourd'hui encore, à l'écoute de Malina,  cherchant fébrilement depuis des semaines les termes justes pour décrire ses composantes et l'émotion qui s'en dégage. Et alors que je me lance une nouvelle fois dans cette tentative, je ne sais toujours pas encore ce que je vais bien pourvoir extirper de mon clavier. Mirer mon écran pâle où les ratures numériques se sont déjà additionnées en nombre et où les mots courants se répètent sottement, provoque ma rage et une amertume de manquer ainsi de vocabulaire, jalousant les plumes avisées de ce monde. Je ne compte jamais mes écoutes, mais il me semble effleurer la centaine à présent, et je les ai toutes savourées. La lassitude ne m'a traversée en aucun instant. Je descelle chaque fois des éléments nouveaux et me découvre un affect réel pour cet album, mais la quintessence de cette musique échappe définitivement à mes mots. Malina me nargue et infailliblement, me pousse à relancer, encore et encore, les pistes dont les échos me traquent jusque dans mon sommeil. Il est de ces instants où la musique vous tient la dragée haute. Ou bien il s'agit d'obstination, mais je n'y crois pas une seule seconde.

Je me souviens d'une simple lettre, adressée à un certain Einar – et du temps qu'il m'a fallu pour en saisir le sens. La raison pour laquelle un chroniqueur exprimait ceci, et de cette manière, non autrement.Ce qui l'avait tant touché. Le besoin de comprendre qui m'avait fait écouter. Je me souviens bien des instants impactants, des titres addictifs qui ne pouvaient que charmer l'auditeur sensible au genre pratiqué, mais il y avait bien plus, et mon oreille encore jeune à l'appréhension de cette musique précise était en besoin. Il me fallait saisir. Deux années. Deux années durant lesquelles je me suis injectée progressivement dans les veines, la dose nécessaire de venin divin, nécessaire pour saisir un pan – seulement - de l’œuvre de Leprous, à travers Coal et The Congregation, maturés lentement, avec des points d'orgues. Longue période pour benner – enfin - mon appréhension basique de cette musique. Et voici qu'arrivée à l’achèvement de ce délai, mon abnégation a été récompensée par l'apparition de Malina. Malina qui renouvelle d'une certaine façon avec la confusion dans laquelle je m'étais trouvée lors de ma prime écoute. Mais quel bonheur paradoxal ! Et quel curieux retour sur les mots lus naguère qui pourraient être les miens à présent ! Ce Malina, qui cause tant de soucis à la chroniqueuse que je suis et dont j'ai la difficile mais savoureuse mission de vous conter les détours et les finesses pour vous conduire à son écoute... Je voudrais vous le décrire dans toute son essence... si je trouvais les mots, car Malina est une pépite. Une véritable.
Et déjà bien des lettres ont été écrites au sujet de Leprous et sur ce dernier né encore. D'aucuns disent qu'il atteste une fois encore son empreinte toute particulière. Je les rejoins. Cette certitude apparaît dès les premiers instants, mais au cœur pourtant d'une pure surprise. "Bonneville" introduit en effet nos musiciens, non pas avec l'éclat qu'on leur connait, mais par une entrée à pas feutrés. Le morceau dont les premiers accents se révèlent très intimistes – et qui sur l'instant interroge l'auditeur sur les intentions véritables de nos artistes – pourrait colorer quelque ambiance lounge et suivre les pas perdus des noctambules jazzy dans les dernières heures précédent l'aube. Des tonalités bien différentes de celles attendues classiquement chez Leprous, et pourtant... Dès ces premières minutes, il n'est  aucune hésitation possible : son nom explose immédiatement à l'esprit, se déploie avec l'insolence de celui qui a su se démarquer et imposer sa couleur unique. Sans contestation recevable. Et ce "Bonneville", où il a d'emblée le culot de se jouer de nous, vous y reviendrez, sans bien comprendre d'ailleurs. Il sera l'un de ces instants obsessionnels – vous savez, de ceux qui vous restent en mémoire, qui s'impriment, comme la note qui annonce tout. Premier coup de chapeau.
Mais l'auditeur le plus impatient voudra passer outre et recherchera au sein de Malina ce qu'il a aimé naguère. Ce fut mon cas, bien sûr. Il sera empressé, avide, comme je l'ai été dès la découverte de cette galette. Il voudra par exemple retrouver cette petite coloration metal qu'il relevait avec un malin plaisir de-ci de-là, notamment dans le chant d'Einar lorsqu'il se faisait délicieusement sombre. Sur ce point, il sera alors déçu. Car ici, le chant extrême est totalement abandonné, il n'y en a nulle miette. Mais ceci au profit d'une maîtrise éclatante du chant clair. Plein, saisissant, magnifique, il transporte et ne faiblit à aucun moment. L'impatient, alors certes  rassuré par le timbre organique qu'il sait apprécier comme vecteur premier et incontestable de son émoi, restera cependant un incorrigible casse pied et critiquera alors l'absence « d'instants de bravoure » aussi éloquents que sur les opus précédents. Il y a bien LE fameux tube qui fend son air. Le promo, le couperet. Celui qui a été posé là pour chatouiller l'auditeur. Le « trompe l'oeil » oserai-je dire. Celui qu'on n'a de cesse de relancer jusqu'à plus soif, compulsé par de vieux réflexes, au risque d'être déçu. "From the Flame" est effectivement un addictif. Simple et efficace. Entêtant comme un trait d'alcool brut à un instant de speed : comprendre un délice purement immédiat. Le titre passera en boucle largement avant que l'album ne soit pris d'un seul tenant. Au risque qu'il ne le soit d'ailleurs jamais. Car justement. Trop simple. Trop évident.
L'impatient alors peut-être ne verra plus rien derrière, rien d'assez fulgurant et même, se désolera : Leprous verserait-il de plus en plus vers le « radio friendly »? le « mainstream » ? avec des titres plus courts, une structure plus classique ? L'accent ne serait-il porté que sur une accessibilité immédiate et finalement, fatale, il se dira que l'album ne sera pas, de loin, l'un des meilleurs du groupe ... J'ai été de ceux-là. Un instant. Derrière ces mots, l'inquiétude, voire la désillusion du transi d'amour qui sent sa passion protégée si farouchement échapper à son monde intime, à son underground. Comme un(e) amant(e) aimé(e) pour sa secrète délicatesse qui soudain s'offrirait sans fard à la face du monde, perdant de fait tous ses charmes uniques, devenant d'une perfection commune et lasse. A ceci, je réagis fortement. Malina est sans conteste à placer haut, très haut dans la discographie de Leprous. Pour paraphraser l'expression d'un autre, rappelons nous ce qu'est le véritablement le « mainstream » redouté un instant ici. Ne vous y égarez pas, il est ici des finesses qui se méritent et Leprous ne nous trompe pas. L'impatient devra apprendre une nouvelle fois à freiner ses ardeurs et écouter, écouter et écouter encore, jusqu’à tenter l'usure. Ce n'est pourtant pas une surprise ?!
Peut être que "From The Flame" ne devrait pas exister sur ce Malina. Car comme l'alcool, il n'étanche pas la soif et c'est ce qui leurre de prime abord. Mais passé les écoutes complètes, ce titre ne sera de loin plus le gage de l'album. Comme toujours avec Leprous, il faudra du temps. Pour comprendre un "Stuck" par exemple. La première fois, on peut estimer le titre beta gamma et la voix dissonante. A croire qu'elle se fraye un chemin de force et ne contribue pas à l'harmonie d'ensemble. La seconde fois,  le dialogue se pose avec plus de clarté. La troisième fois, on en saisit la logique et la concentration se fomente, l'envie est là... la quatrième, le frémissement... la cinquième,  le transport, et l'on nourrit l'émotion que le morceau fait naître croissant... la...  le compte s'est perdu. Déjà. Et il ne s'agit que du second titre. Est-ce justement la capacité de cette voix d’éclairer un ensemble, quelque soit la manière dont elle se pose – sublime en tout état de cause - ? Est-ce un dialogue qui, de décomposé, progresse pour s’offrir simplement parfait ? Sont-ce ces tonalités extraordinaires  qui vous font intégrer la musique pleinement dans votre univers, quelque en soit la couleur ? Que vous soyez old-school,  undeground , hispster  ou mille autres acceptions ? Tout à la fois ? J'avoue, c'est cette seconde piste qui réécoutée de multiples fois, m'a fait comprendre. Et derrière  le « tubesque »  "From The Flame", j'ai eu envie alors de regarder et saisir le sec et immédiat - voire insolent - "Captive", prélude préparatoire à cet obsédant "Illuminate" et à ce "Leashes", manifestes de la patte Leprous, où l'on retrouvera ses marques familières avec bonheur dans des structures mettant en valeur des refrains percussifs hauts en couleurs. Et plus loin, alors, "Coma". "Coma" qui en neuvième position apparaît comme l'éclatante promesse. A mon sens, le palpitant de l'album, frénétique dans ses pulsations, et profond dans ses accents. Un chant hanté qui vous parcoure l'échine. Une émotion qui vous noue la gorge et qui perdure sur la piste suivante. "The Last Minestone", enfin. Celle qui contrarie tant les esprits, ce souffle lent, conduit par voix et archets gracieux et mélancoliques et qui semble sonner le glas, mais qui en vérité fait écho à l'intimité initiale qui avait ouvert Malina. Un final qui ne fend pas l'album d'un dernier silence, car instamment, l'envie naît de renouer avec prime. L'envie de réécouter, encore.


Malina est l'album de la maturité. Pas des musiciens en tant que tels, car leur talent n'est plus à démontrer. Mais la nôtre à son encontre. Car ici, je crois sans me tromper que Leprous ne tombe pas dans le tout venant, mais au contraire fait confiance à son auditoire : par le passé, il attirait tout d'abord notre attention en braquant la focale sur des éléments percutants. Charmés, l'esprit conquis, nous consentions alors progressivement à fouiller le corpus complet de l’œuvre pour en découvrir les richesses, à nous perdre dans sa densité pour décréter au final, passé une lente maturation, qu'elle était digne de respect. Aujourd'hui point. Parfaitement sûr de lui, il se départit des points d'accroche trop évidents, des climax éclatants, des "The Valley" et consorts, et nous appelle dans cette écoute attentive et patiente qui révèle toute la saveur de son art, nous invitant à la vivre sereinement et intimement.



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