« L'éphémère n'est pas d'ici »
Les ténèbres. Pas nécessairement d'encre noire comme la nuit nous apparaît. Elles pourraient aussi bien être l'opale d'un voile léger dérobant Izanami aux regards, ou de ce rouge dont Hashihime se pare et peint son visage furieux de jalousie, ou encore tissées d'une parole d'or, dangereusement ensorceleuse. À nouveau elle jaillit du songe, immense et prodigieuse. Et toi, voyageur, de franchir son seuil ceint de ses hashiras monumentaux. De pénétrer avec une crainte respectueuse dans le jardin sacré, là où sont les oiseaux. Et de les percevoir. Qui sait si elles sont douces ou amères ou terribles, voire terrifiantes. Elles s'élèvent lentement, gracieusement et enserrent le cœur et l'âme tout entière. Ces odes poétiques. Même Kuro est humble ici. Lui, passé maître dans l'art de la danse obscure, le Butoh. Lui, qui de l'air qu'il repousse dans chacun de ses mouvements déploie les émotions sacrées dans toute leur étendue. En ces lieux tissés d'ondes, lui, s'est « tu ». Immobile, les yeux clos. Il écoute. La vibration des cordes de soie qui (t')l'honorent de leur grâce intemporelle. Il écoute. Attentivement. Car il est maudit. Peu importe la teinte, celle sépulcrale de l'antre d'Adachigahara, ou celle, opaque, indescriptiblement figée au creux des paumes de Tename. Regard(s) halluciné(s)... Toi aussi voyageur. Écoute. Ce qui t'appelle au delà du seuil de la porte Torii qui se dresse, majestueuse, et s'impose à ton regard. Et décide – seul - de ce que tu vas projeter devant toi. Selon ce contre quoi tu luttes.
Toujours ce souffle. Il ne nous quitte jamais le sais-tu ? Contre-ordre de la fugacité. Cet esprit, inspirant, expirant. Nicolas Van Meirhaeghe sait depuis longtemps le convoquer, le faire se lever et l'enrégimenter. Qu'il nimbe chaque occurrence. Qu'il emplisse l'espace tout entier. À deux désormais. Ici,
Empusae, Maris Anguis, tissent un univers gouverné par cette exhalaison. Celle du vent sans repos. D'une terre qui tremble doucement de trop s'écailler. Le râle prisonnier dans la gorge d'un Seii-taishōgun. Le grondement d'un orage encore ou déjà lointain. Ce souffle. De toujours présent. Tel le démon tapis dans l'ombre, qui jamais ne s'évapore. Parfois terrible, parfois instigateur de clairvoyance. Écoute. Onryōtan est un voyage, une procession, plus loin désormais. Quittant les sentes occidentales familières. Vers une autre forme d'éloquence. Ni noir ni blanc, ni rien. Seulement contemplation pour de profanes pèlerins. Comme tout voyage lorsque l'on ignore encore et la route et le doute de sa véritable destination. Aussi loin que l'origine inconnue de ces légendes, ici appelées, qui tissent les croyances et rituels japonais. Dont nous ignorons tout des complexes et subtils maillages.
Le calme s'impose. Même sur les esprits perclus de douleur. Je le sais à mon tour. L'éphémère n'est pas d'ici. Ici se joue l'intemporel. Ici se jouent sept pièces lyriques. Formant cet épique ténébreux. Osons. Une vision contée à la manière d'une inspirée exhalation de l'épopée poétique du Dit des Heike. Écoute. Car tu ne saurais contempler le Butoh du maudit, mais tu entendras peut-être s'élever celui des biwa hōshi. Sept odes. Couronnant les maudits.
Onryōtan est la complainte des démons vengeurs. Mais pour quelle délivrance ? Yükei, le moine, peut-être saurait te le dire ? Juges-en. Maintenant. Châtiments, malédictions, terreur et rituels. Un épique oui, sépulcral. Couronnant les Yōkai.
Première pièce : "Eien no Yami"
(S)Ces dernières braises crépitent et se consument. Qui se révèle par ce chant troublant, empruntant la voix de Ryo Utasato, limpide et douloureuse ? Mélancolie des cordes. Délicatesse obscure en chaque note. Mais à l'instant. Ces coups sourds. Un sursaut d'inquiétude. Quelle porte close demande à se rouvrir ici ? Serait-ce celle qui fut scellée du rocher Chigaeshi no ōkami ? Qui peut alors s'abandonner dans cette complainte bouleversante, si ce n'est Izanami. Qui de son union à Izanagi, du chaos a fait jaillir la première terre. La création. Et ce grondement tellurique que son chant dissimule, semble convoquer l'érosion de cette terre primordiale. Izanami, qui comme Eurydice, fut vouée au monde invisible lorsqu’elle donna naissance au dieu du feu. Izanagi, son frère et amant, qui comme Orphée, franchit le seuil des enfers. À son tour trop fiévreux de retrouver son épouse. Payant d'horreur le prix de son impatience. La vision sous un voile d'opale d'un corps détruit par les flammes bleues, amas de chairs en putréfaction. Ruisseaux de sang. Nuit rouge. Et de fuir les Enfers. Blessure impardonnable. Oh, voix sentencieuse d'Izanami le pourchassant. Les braises crépitent encore. Ces grondements. Feulement des Yomotsu-shikome, sorcières assoiffées lancées en vain à la poursuite du lâche ? Coups sourds martelés à la porte. Démon(s) tapi(s) dans l'ombre. Menaçant de franchir le seuil du monde invisible. Maudite, rongée d'un amour haineux. Éternelle. Tellurique. Sa complainte, enlace ce qui reste de cœur, et ces ultimes notes crèvent l'espace pour découvrir ces abysses flottantes... Voyageur, tu es entré en Yomi. Le monde de l'impur, le monde souterrain des choses de la mort.
Seconde pièce : "Kurozuka"
Ce rai de lumière, saillie aux consonances liturgiques. Puis cette mélopée, déployant la vision d'une lande, si familière. Accalmie solaire. Qui découvre cette vénérable femme sur ta route. Qui, lentement, vient à ta rencontre. Sous un jour si serein. Elle promet de t'abriter. T'offre d'échapper à l'orage qui enfle au loin. Mais l'air change si soudainement de substance, se charge d'un resserrement que tu ne saurais expliquer. Sont-ce des nuages qui assombrissent l'horizon? Tu es égaré. L'affable vieille femme t'offre un refuge. Dans cette caverne. Mais il ruisselle ici bien plus que des perles d'eau qui s'écrasent sur un sol glacial. Et brusquement...
Le fūrin !
La cloche du vent... Nul ne doit pénétrer ici ! Derrière toi. La dissonance de cette démarche. Corps tordu, désarticulé qui s'avance dangereusement. Tout comme Nü gui à la chevelure soyeuse qui s'étend à l'infini et qui charme par sa beauté, de cette créature la même exhalaison profonde et glaçante qui désormais s'élève en une spirale sonore pour s'enrouler, encercler, piéger. L'obscurité rampe et s'étend. Les cordes sont ainsi pincées. Menaçantes. Entends de quelle manière elles s'articulent. Entends comme cette tête pivote dans un axe contre nature. Esprit vengeur dont l'horreur de l'existence n'a d'égale que son abominable voracité. Des plus redoutés des Yōkai, elle souffle à présent dans ton dos. L'effroyable sorcière d'Adachigahara, qui massacre, qui dévore. Et abandonne ses proies pour tapisser le fond de ce gouffre dont tu saisis pleinement la profondeur, en cette nappe hadale. Mais pour ton salut voyageur, s’élève à présent le chant ataraxe des moines, de sutras enlacés, admonestés. La clameur précède la venue de Yûkei. Impassible, inflexible, convoquant Nyoirin Kannon Bosatsu, la Compassion. Pour d'une flèche en plein cœur, le démon libérer de son enveloppe charnelle et lui rendre sa pureté. Il n'est alors plus que silence. Face à la tombe qu'il a creusée de ses mains pour elle, et nommé Kurozuka, 黒塚
Point n'est révélée ici toute l'ignominie de cette existence maudite. Sois humble, voyageur.
Troisième pièce: "Tename"
Peut-être te souviens-tu d'une
histoire que t'a confiée Guillermo naguère ? Quoiqu'un peu brièvement. Celle d'un faune et d'une petite fille très aventureuse, qui n'aurait pas dû manger un seul de ces grains de raisins. Si tel est le cas, alors tu reconnais ce goulot humide. Oui. Et tu ne tardes pas à percevoir les râles de cette créature à l’affût. Tu n'as jamais su vraiment qui elle est, n'est-ce pas ? Fût-elle l'un des membres de la guilde Tōdōza la guilde des aveugles ? L'un des Biwa hōshi, itinérants prêtres du Luth, qui de poèmes épiques déployaient l'épopée du Dit des Heike ? Le chant du Biwa ne couvre que bien peu sa rancœur. Derrière le luth aux cordes de soie, le hululement rauque et la menace cannibale de celui qui fut assassiné par des voleurs. Ce moine aveugle, Zatō, qui dans sa mort aura exprimé le vœux de posséder des yeux pour voir le visage de ses meurtriers. Maudit, il les reçut. Oni (ndlr : fantôme ou esprit en japonais) désormais. Voyageur, entends-tu son cri d'animal avide lorsqu'il découvre cette béance vertigineuse ? Écoute bien ce que la musique te révèle. Ce qu'il déchire et ce dont il se repaît. Entends le froissement de ce mantel de peau qu'il abandonne alors derrière lui, vidé de la substantifique moelle qu'il a aspirée jusqu'à l'ultime once. Sens le froid courir le long de ton échine alors que l'ogre gémit au fond de ces – de toujours aussi insondables - abysses, alors que le luth pleure, que la stridence te tourmente, te glace le sang ? Pleure-t-il sa faim insatiable ou son humanité perdue? Car oui, il pleure.
Reconnais-le. Teme-bōzu 手目坊主 le moine aux yeux-mains.
Quatrième pièce : "Ushi no koku"
«
Se retirant dans un endroit désert, elle divise ses longs cheveux en cinq grappes et les façonne en cornes. Elle se barbouille le visage avec du vermillon et son corps de cinabre et se met sur la tête un trépied de fer avec des marques de brûlure, attachée à ses jambes et tient dans sa bouche un autre brandon brûlant aux deux extrémités. » — De Tsurugi no Maki
Ushi no koku mairi. Voyageur, te voici désormais arrivé au Sanctuaire Kibune. La cloche retentit sous la pluie. Kitsune salue ta venue de son sourire énigmatique. Il respire la ruse. Il est l'heure du bœuf. Sens-tu cette présence ? Ses pas sont un murmure cristallin. Une brume de mystère comme expirée d'une flûte évanescente s'enroule autour de tes jambes. Une illusion ? "
Ce monde est éphémère. Alors que les ténèbres éternelles envahissent cette nuit, la douleur et le ressentiment se muent en feux follets et font résonner les enfers." À nouveau la voix de Ryo Utasato t'invective. Comprends-le. Le rituel a commencé. Ici, l'on ne dépose point de vœu bienveillant. Ici, les chants sont lunaires. Ici voyageur, souffre l’admonestation implacable de la princesse Hashihime. Son âme pure avilie, métamorphosée par la jalousie. Hannya. Qui ne saurait plus connaître le repos. Elle qui punit les amants qui se sont joués d'elle. Elle qui répond aux demandes de malédictions. Entends la clameur qui se joint à elle, qui s'impose comme une foule compacte, pour jusqu'au centre du sanctuaire t'acculer, voyageur. Tu recules oui. Sous la vindicte aveugle «
Il est temps maintenant d'assumer tes peines et tes souffrances terrestres. Souffre dans les flammes du purgatoire jusqu'à ce que les flammes de ton âme s'éteignent ». Regarde alors, regarde bien cette poupée de paille qu'elle a tressée tout spécialement, clouée dans le tronc même de cet arbre sacré, immense. Regarde le sujet devenu objet, la victime du vœu de vengeance d'un cœur jaloux, fiché(e) au cœur même du sanctuaire, de coups porté, encore et encore, par cette main si sûre et pourtant si délicate. Sans retour possible. Entends cette grandiloquence. Encore, et encore. Digne. Impériale. Sous la lune rouge sang, jeter sa malédiction de flammes froides. De vœux mortels composée.
Serais-tu porteur à ton tour d'une telle condamnation, voyageur ?
Cinquième pièce : "Mukaebi"
Tous, dans une rafale cryptique. Tous, comme un seul. Mais ils sont multitude. La cloche résonne. Ils se divisent, se dispersent à pas feutrés, empressés. Le soir du treizième jour. Les feux d'herbes sont allumés, leur lumière vacille sous les assauts du vent. Les ombres sifflantes se dispersent. Ondes ruisselantes. En de multiples directions. La cloche résonne et les sutras sont récités. Enma a ouvert le grinçant couvercle de la marmite des enfers. Dis-moi, voyageur, tes perceptions sont-elles aussi affinées que le vénérable Mokuren qui, lorsqu'il sonda les enfers, y découvrit sa mère devenue gaki ? L'avidité comme pour tant d'autres. Elle change une âme en esprit affamé, piégé dans le monde de l'impur, démon ne pouvant assouvir aucun désir, ni faim, ni soif, ni plaisir. Il n'est plus que créatures errantes sur le mauvais chemin de la réincarnation. Alors les sutras sont psalmodiés. Alors les offrandes sont déposées sous le feu de Muakebi. Le feu d’accueil, le retour des morts. Les prêtres ordonnateurs mangent et boivent, et par le canal de leurs gorges hydratées et de leurs ventres repus, les maudits de se nourrir et s'abreuver à leur tour. De ces chants. De cette onde qui s'écoule. D'organique à éthérée. De profane à liturgique. Et du motet, les démons de renaître hors des enfers.
Soulevant le couvercle, as-tu reconnu l'une de ces âmes faméliques ? Saurais tu lui pardonner ?
Sixième pièce : "Chi-matsuri"
Ni noir ni blanc, ni rien... Ou l'évidence même. Détaché de toute légende, les imprégnant toutes. Ni d'aujourd'hui ni perdu dans le temps. De toujours. Il transcende. Le rouge. Le rouge inonde les lieux, emplit les vases et creuse des rivières sur les visages. Il est l'éphémère d'une fleur de cerisier irisée du sang de samouraïs tombés avec honneur ou des veines de belles jeunes femmes mises en terre sous les racines de l'arbre. Il est le ventre d'un serpent à huit têtes qui de son sang trahit la pureté de la rivière. Il est le cinabre qui doit protéger les âmes dans leur voyage vers l'au-delà. Il est la porte Torii. Il est notre regard sur l'orient. Il est encore le massacre. Il est encore la vengeance. Et ici, il est cette nappe affûtée qui lentement déchire l'air. Cette psalmodie qui peu à peu avance et gagne en densité. Il est ce martellement tellurique et ce goût d'oxyde de fer. Il est ce galop et ce hennissement flûté. Ne cherche pas plus avant voyageur. Chi-matsuri est la célébration du sang.
Septième pièce : "Teke-Teke"
Derrière toi désormais, les contes et les rituels de temps obscurs et révolus. Te crois-tu revenu en ta cité ? Les rails que tu longes à présent témoignent bien d'une heure moderne. La nuit jetterait-elle un voile opaque sur tes paupières? Es-tu à ce point fatigué que tout te semble si lent? Tu secoues la tête. Es-tu en proie à quelque déréalisation ? Les images qui défilent sous tes rétines sont à ce point freinées... Oui. Tout est lent. Bien trop lent. Entends-tu ce sifflement au loin ? Tu la devines, n'est-ce pas ? Elle se rapproche. Tu la vois déboucher du néant dans un faisceau de lumière aveuglante. Tu la regarde aussi bien que tu l'entends. Tu entends le sifflement. Obsédant. Tu contemple la vision spectrale. Elle passe et repasse devant tes yeux. Proche et lointaine. En boucle terrifiante. Le sifflement. La locomotive. Les freins... Tout est lent, trop lent. Et devant toi. Kashima Reiko. Tu peux fuir, voyageur, courir jusqu'à n'en plus pouvoir. Mais jamais tu ne lui échapperas. Comme elle n'a pu s'échapper lorsqu'on l'a poussée sur les rails et que son corps fut sectionné en deux. Lent comme l'est le tocsin. Quand sa course à elle, est fulgurante. Ce bruit horrible. Lorsqu'elle se déplace sur ses coudes. Teke-teke. Et tout est si lent, tout te freine dans ta fuite. Cherche refuge auprès des insouciants qui arpentent le quai. Monte dans ce train si tu veux, voyageur. Où que tu ailles, elle te rattrapera. Elle est cette dernière image qui demeurera. Figée sur ta rétine. Elle est cette ultime note qui irrigue d'horreur ton esprit. Lentement. Si lentement. Elle est l’inéluctable.
« Du monastère de Gion, le son de la cloche est la résonance de l’impermanence de toutes choses. La couleur des fleurs des arbres shara démontre que tout ce qui prospère nécessairement déchoit. L’orgueilleux ne dure pas plus que le songe d’une nuit de printemps. L’homme valeureux de même finit par s’écrouler ni plus ni moins que poussière au vent. »
Et pourtant. L'éphémère n'est pas d'ici. Car suivant le chemin ouvert par les maîtres d'art que sont Nicolas Van Meirhaeghe et Ryo Utasato, tu n'oublieras pas, voyageur. Tu reviendras. Encore et encore. Contempler (t)ces peurs assourdies. Aspirer la voix impérieuse des cordes de soie. Ré(ai)sonner au cœur de ces abysses. T'imprégner de ces odes. D'une brutale délicatesse. Tu reviendras. Là où chantent les oiseaux. Te perdre encore et encore en la complainte des démons vengeurs.