CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
le 18 avril 2016




SETLIST


AFFILIÉ

Leprous
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08 avril 2016 - Strasbourg - La Laiterie


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J'avais encore en mémoire ce set qui s'était tenu en cette soirée déjà frisquette du 17 octobre 2015 au Substage de Karlsruhe et l'état dans lequel j'étais rentrée après ça. Le concert m'avait laissé de Leprous une sensation toute neuve, extraordinairement enthousiasmante, et j'en étais restée à la limite du pantois. Vous savez ? Cette impression que l'on éprouve lorsque jusqu'alors on s'est contenté d'une écoute simplement plaisante des albums et que soudainement, on se mange une claque en pleine figure (oui, encore une, je sens que je n'ai pas fini avec ce plaisir masochiste dans ma vie !) Aussi, lorsque l'annonce a été faite d'un The Congregation Tour Part II, avec une unique date française, ici, à la Laiterie de Strasbourg, il était évident que j'allais m'y rendre, espérant ardemment conforter cette très délectable sensation initiale, et plus encore si possible !

Mais avant d'en arriver là, le tour de chauffe. Pour cette occasion, la première partie était assurée par les Australiens de Voyager. J'admets qu'à l'exception de l'une ou l'autre écoute excessivement sporadique n'ayant laissé aucune réelle trace dans mon cerveau battu en brèche par des découvertes massives et archi compulsives, j'entamais cette prestation dépouillée de toute base digne de ce nom. Je vois déjà venir mon compère Droom crier au scandale, mais qu'il se rassure, la prestation de ce soir aura ravit très sincèrement  mes esgourdes et mes yeux. La chose la plus emballante lors de ce set étant l'immense enthousiasme des musiciens, un entrain qui s'observe autant qu'il s'écoute. Face à nous, un bassiste bondissant et remuant, deux guitaristes impliqués (et je songe en particulier à LA guitariste qui se définirait en un seul mot : déchaînée, le visage déformé par la hargne, mais de cette hargne de passionnés et qui finira même couchée par terre - je n'ai pas eu le temps de voir si oui ou non elle jouait avec les dents, ceci ne m'aurait nullement surprise sur l'instant), un batteur totalement allumé derrière ses fûts, une masse impressionnante de cheveux lui barrant le visage, ne laissant apparaître qu'une bouche ouverte happant l'air comme un fou furieux, et enfin un chanteur haranguant la foule avec envie, énergie et sourire, prenant le soin de s'exprimer dans un français de bonne facture, nous exprimant la joie d'être ici, pour cette toute première fois en France. Et le public de répondre avec chaleur, headbangant sans se faire prier, clamant et applaudissant sans plus de ménagement. Car oui, la prestation sonore, appuyé par ce visuel enthousiasmant et un jeu de lumière du plus bel effet, n'était pas moins entraînante.
Des riffs heavy aisément appréhendables sans tomber dans le déjà vu et réchauffé, catchy à souhait et qui touchent d'emblée la corde sensible, une rythmique soignée, des samples de clavier (lorsque ce n'est pas le jeu d'un keytar) très justement posés, quelques effets judicieux, une voix séduisante et impeccablement raccord avec ces arrangements... En bref de quoi se faire amplement plaisir, avec, cerise sur le gâteau, ce titre tubesque qui restera bien des jours ancré à l'esprit, le superbe "I'm the Revolution" qui clôt un set on ne peut plus réjouissant avec brio. Oui, belle façon de débuter la soirée, car la prestation, plus longue que prévue, est passée comme un rien. Et la salle de se trouver bien chaude pour l'accueil de la tête d'affiche. Pour la seconde partie... il m'est difficile à présent de trouver les mots justes et surtout un ordre à mes idées. Peut être devrais-je commencer par la fin et vous dire qu'au sortir de la salle, tout s'est mêlé dans mon esprit, les images et les sons s'entrechoquant comme bon leur semblait, sans plus aucune chronologie ? Il ne s'est pas agit d'un brouhaha confus et bordélique, non. Bel et bien d'un ballet gracieux de notes qui enveloppaient mon esprit, esprit qui ne luttait plus, qui ne cherchait plus à imposer sa volonté. Ce déluge dans ma tête imposait un silence absolu à toute autre chose et m'emportait à sa guise dans un ailleurs outrageusement plaisant. Ceci représente une part infime de l'émotion retirée de la prestation qui a précédé le passage vers la porte de sortie, un set qui, paraît-il, a duré plus de deux heures, mais que je n'ai pas eu le loisir, et surtout pas l'envie, de quantifier, si ce n'est dans sa très haute qualité. Si le concert de naguère avait eu de quoi me convaincre sur l'intensité de la musique portée par Leprous, celui de ce soir aura fini de battre en brèche le plus ultime des doutes à ce sujet. Retour donc deux heures avant, au moment où la lumière s'est éteinte et ou je me suis sentie embrigadée dans un état de totale suspension mentale. Observons et écoutons.
Que dire visuellement de Leprous ? Si la première partie de la soirée a laissé place à d'immenses sourires, à un joyeux chassé-croisé des musiciens et à de plaisantes distractions, ici et maintenant, tout n'est plus que tension, contraction. Voyez les visages de chacun de nos artistes, cette seule image transpire leur recherche de perfection. Les traits sont burinés par la concentration. Technicité est maître mot, on le sait, mais cela s'observe. Et en effet, nulle faille n'est perceptible. Chaque titre est amené avec une profonde justesse. Mais non point à la manière de ces groupes qui vous plaquent l'album dans une auto-interprétation impeccable au point d'ennuyer l'auditeur; celui-ci goûterait avec avidité le son des titres aimés mais désespérerait d'un saisissement encore plus enlevé, d'un frémissement de plus, et repartirait déçu. Non, là nous avons nos repères certes, mais pourtant, nous nous laissons surprendre et émouvoir au plus haut point. Tout y est, oui : ces polyrythmies qui battent en brèche la seule notion de  « repères » et dans lesquelles il est si heureux de se perdre, ces nappes glorieuses de clavier, ces riffs fantastiques et cette voix... Oh oui, cette voix qui vous glisse des frissons sous chaque parcelle de l'épiderme dès qu'elle s'élève, passionnée et troublante.
Avec en fond des écrans qui laissent défiler ces images familières à Leprous : badigeons de chaux blanche, déplacement de silhouette noire, exploration d'une caverne humide, pièces de métal, lumières, obscurités… Les titres sont lancés : la puissance d'un "Triumphant", le poignant d'un "The Cloak", le cœur tonitruant d'un "The Price", le délice cuisant d'un "Third Law"... L'atmosphère brossée par Leprous, délicieusement mélancolique et puissante dans le même temps, conquiert dès le premier titre offert à la petite salle, et atteint son paroxysme sur le sublissime "The Valley". Cet unique morceau, que je n'écoute pour ainsi dire jamais, mais qui me surprend comme une évidence lorsque je l'entends, justifierait à lui seul, en sa somptueuse interprétation de ce soir, la venue en ces lieux. Mais c'est bien plus encore que cela. L'envie de délivrer tellement plus qu'une prestation scénique honnête dans une salle étriquée, et pour nous, auditeurs étourdis, le désir d'aspirer plus que des ondes sonores, cette envie précise est dans l'air. Je songe alors à cet artwork, ce crane qui recrache ses pierres précieuses. Des titres étincelants. Une matière brute et sensible taillée avec finesse. The Coal. Puis la foule, tendue, en liesse, allant de surprises en surprises et qui n'en a pas fini, certitude est acquise. The Congregation. Deux albums splendides, contés par le menu aujourd'hui, avec talent et une envie qui transpire chaque pore de la peau de nos artistes. Qui aura miré la scène avec attention ne pouvait s'y tromper. Et qui se fixait sur chaque note jouée, aura vu ses derniers retranchements brisés.


Face à nous, des Musiciens, avec un grand M et une musique de très grande classe dépassant de très loin l’enchaînement adroit des notes ou la prestation jumelle de la précédente et de la suivante. J'ai mis du temps, mais je la comprend à présent, la lettre d'amour que d'autres ont laissé filé entre leur plume à l'endroit de Leprous.


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