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CHRONIQUE PAR ...

99
Droom
Cette chronique a été mise en ligne le 02 mai 2016
Sa note : 16/20

LINE UP

-Chino Moreno
(chant)

-Stephen Carpenter
(guitare)

-Sergio Vega
(basse)

-Frank Delgado
(sample+claviers)

-Abe Cunningham
(batterie)

Guest :

-Jerry Cantrell
(guitare - solo sur "Phantom Bride")

TRACKLIST

1) Prayers/Triangles
2) Acid Hologram
3) Doomed User
4) Geometric Headdress
5) Hearts/Wires
6)
Pittura Infamante
7) Xenon
8) (L)MIRL
9) Gore
10) Phantom Bride
11) Rubicon

DISCOGRAPHIE

Around The Fur (1997)
White Pony (2000)
Diamond Eyes (2010)
Koi No Yokan (2012)
Gore (2016)

Deftones - Gore
(2016) - postcore fusion hors-genre - Label : Reprise Records



Le temps passe, cela ne vous a pas plus échappé qu'à moi. Il se passe des choses. Les choses changent. Ou pas. Ou parfois seulement. Ou par petits bouts. On ne sait plus trop. Rien n'existe. Tout change. Ce souffle, là, dans le dos : le temps qui passe. Le 13 novembre aura effacé les 14, 15 et 16 novembre. 10 février : "Prayers/Triangles". Tiens, qu'elle est étonnante, cette barre, là, entre les mots. Qu'il est étonnant ce morceau. Il est commun. Il est triste. 17 mars. Le temps passe. "Doomed User". Qu'il est étonnant ce morceau. Il est lourd. Il est triste. 4 avril. "Hearts/Wires". Toujours cette barre entre les mots, et toujours ce pluriel. Comme une difficulté à faire un choix. C'est à ne rien comprendre. Le morceau est comme vous savez : triste, mais léger, cette fois. Plus le temps passe, plus les lignes deviennent floues. Gore ? Mais où va t-on ? "Phantom Bride" ? Pas encore écouté. Il en faut, du courage, pour écouter. Attendons l'album. Le voilà. Le voilà, l'album : Gore.

A ce stade, j'ignore qui perd qui. A ce jeu là, tout est confus. Deftones perd-t-il son public ? Deftones se perd-t-il lui-même ? Chacun de nous est-il en train de se perdre à son petit rythme dans son coin de monde ? Comment ça se passe, là, cette histoire de temps de qui passe ? Je veux dire, il passe et tout change et on ne comprend plus rien et les choses sont différentes mais restent les mêmes mais on ne comprend plus rien. C'est comme toujours, mais non. Donc Gore. - Vous attendiez Eros ? Dommage : ce sera pour une prochaine. "Smile" ? Le morceau est absent de Gore – orphelin. Gore c'est Deftones, mais un Deftones des mauvais jours. Oh, le Deftones des mauvais jours ne joue pas nécessairement de mauvaises choses. Bien au contraire ? Bien au contraire. Ils en sont quasiment incapables, les loupiots. En revanche, le Deftones des mauvais jours est en chaussettes sur le canapé : il se demande quoi faire, quoi devenir. Dès son entame. "Prayers/Triangles" est un morceau dans la tradition, semi-lourd et hargneux, semi-doux et acidulé, mais étrangement désabusé, las... comme perdu, comme en chaussettes. L'ensemble du disque suinte la lassitude – par ailleurs exprimée par le groupe en interview : dissension, motivation en berne, remise en question, visions artistiques divergentes. Pas la grande forme (pourtant, que de géométrie et de formes, dans les titres de ces morceaux !). Pas la première fois ceci dit : ils nous font le coup à intervalles réguliers, chez Deftones. Mais pour la première fois, la musique semble véritablement suinter de ce semi-demi-malaise. Les pistes sont incertaines, perdues, elles tâtonnent dans le noir. D'une manière qui ne peut qu'étonner, après un Koi No Yokan qui savait précisément où aller, quoi faire, comment faire. Gore donne l'impression d'une première fois.
La marque du groupe est indéniablement repérable dans cet obscur album : d'un côté, la lourdeur ("Doomed User" en porte-étendard du gros riff qui tâche ; "Gore" comme explorateur des contrées les plus doom jamais envisagées par le groupe - ce final, ce final, ce final...) et de l'autre, la légèreté et, toujours, cette sensualité, cette tension latente ("Hearts/Wires" pour la teinte la plus désespérée ; "Xenon" pour côtoyer des tons légèrement plus clairs). Mais voilà, Deftones ne domine la plupart du temps plus ses émotions : il se laisse porter par elles. Thérapie de groupe. Si "Phantom Bride" est intégralement maîtrisée dans la mélancolie-efficace qui lui est désormais propre (on évoquera le solo de guitare, un peu partout, là où il faudrait surtout se concentrer sur la force de l'un des meilleur refrain jamais écrit par le groupe depuis toujours - notez les paroles), une piste telle que cette "Acid Hologram" ne lasse pas d'étonner. A l'instar  du titre éponyme, "Acid Hologram" se laisse vivre hors cadre. Les riffs sont assez laids, mais s'enchainent avec la prétention d'être parfaits et finissent par s'imposer d'eux-mêmes. La structure du morceau est complément erratique. Le passage vocodé-industrielo-truc laisse le public abasourdi et perplexe (oui). Objectivement, un titre assez mauvais. Pourtant, pourtant, pourtant, un titre que nul autre que Deftones n'aurait su faire vivre avec cette étrange intensité. Un titre représentatif du disque. Un titre imparfait mais tellement vivant. Indispensable ? Peut-être bien. "Gore" est du même tonneau. Rageuse, grondante, lourde : cette piste nous perd pour le meilleur. Loin derrière, "Pittura Infamante", trop classique, trop simple, trop transparente. Pour "Rubicon", on ne sait pas trop. Le 13 novembre est passé par là. Morceau trouble. En toute hypothèse, Gore laisse le choix et oscille entre ses angles : la différence ou l'indifférence - tout est possible.

Quelque part entre mélancolie profonde, limite dépressive, et tendresse tâtonnante et touchante, Gore touche en plein cœur. Pas de la façon dont on pouvait s'y attendre. Pas avec l'efficacité des grands jours. Gore ne touchera pas tout le monde, non plus, c'est une évidence. Pourtant, et malgré la noirceur relative du propos, ce nouveau Deftones devient rapidement, si ce n'est addictif, un véritable objet de fantasme. Le groupe sort de sa propre trace, il disparait, embrumé quelque part dans ses propres échos, et le suivre devient alors aussi difficile que passionnant.





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