Winter : Bonjour. Antinoë est le nom d’une ancienne ville égyptienne. Dans The Fold, tu chantes en anglais, en espagnol et en norvégien. Considères-tu ton projet comme quelque chose de multiculturel ? Es-tu une « citoyenne du monde » ?
Teresa : Je ne me considère pas nécessairement comme une « citoyenne du monde » car il y a énormément d’endroits que je ne connais pas et de réalités qui ne m’appartiennent pas. Mais en revanche, je considère Antinoë comme plus européen, voire international, que purement espagnol. Il naît dans la Sierra Oeste (NdW : littéralement les « montagnes occidentales », la zone montagneuse autour de San Lorenzo de El Escorial) de Madrid et c’est une chose totalement ancrée en moi, mais une grande partie de mes influences musicales, littéraires et esthétiques viennent d’autres endroits et d’autres époques. Chanter en anglais, en espagnol et en norvégien provient de la liberté qui en découle : chaque langue me permet d’appréhender une sensibilité différente.
Winter : Tu es très impliquée dans la scène black metal, mais, en fin de compte, The Fold évoque tout autant le néoclassique, l’ambient et/ou l’ethereal pop. Malgré cela, ta communication sur les réseaux sociaux me semble être très centrée sur le black metal. Tu considères ce dernier genre comme plus important que les autres ?
Teresa : Le black metal est le foyer culturel dans lequel Antinoë a grandi, même s’il ne définit pas totalement le son du projet. C’est dans cette scène que je retrouve mes amis, mes loisirs et une grande partie de la musique que j’aime, c’est pourquoi il est naturel que je sois une sorte de satellite tournant autour de ce monde-là. Par ailleurs, je partage cette même vision de l’obscurité, vision que je ne retrouve pas dans les autres genres. Mais cela ne me limite pas, au contraire, j’en tire une sensation de liberté. Antinoë peut cohabiter avec le néoclassique, l’ambient, l’etheral pop, le prog ou la musique expérimentale. Donc oui, je considère le black metal comme le ciment du projet. À partir de cette base, je construis ce que je veux et je chemine où je veux.
Winter : Écoutes-tu d’autres sous-genres de metal ? Aimes-tu le gothic doom ? Je te le demande car, étant ton registre musical et esthétique, on peut y voir certaines similitudes.
Teresa : Au fil des ans, mes préférences en matière de metal sont devenues de plus en plus spécifiques. Je suis surtout intéressée par le metal extrême le plus obscur, le plus expérimental et le plus atmosphérique. Le gothic doom ne fait pas spécialement partie des genres que j’apprécie (NdW : nooooooon 😣), même si je reconnais certaines similarités avec Antinoë : la mélancolie, l’esthétique ainsi qu’une certaine recherche de la beauté dans l’obscurité.
Winter : Tu pourrais parfaitement avoir décidé de ne jamais jouer live, sans que cela ne choque personne. Et pourtant, tu t’es lancée et tu commences désormais à monter sur scène. Jouer du piano, seule, devant un public metal, c’est une sorte de défi, non ? Comment s’est passé ton premier concert ?
Teresa : Je crois que jouer en live est bon pour moi, cela me permet d’avoir moins le trac et de m’ouvrir un peu, en réalité, ce n’est pas si différent de mon attitude sur Instagram : je suis une personne introvertie qui ouvre une petite fenêtre sur le monde pour montrer ce qu’elle fait. Mon premier concert s’est déroulé à Bergen, en ouverture du kickoff de Beyond the Gates, et je n’aurais pas pu rêver mieux comme première expérience. Je m’étais mentalisée par rapport à de possible problèmes techniques, mon trac, un public peu nombreux ou bavard, et j’ai eu le droit au contraire : une salle pleine, un public incroyablement respectueux, qui est resté silencieux pendant quasiment cinquante minutes. J’avais une excellente connexion visuelle avec eux et je me sentais réellement écoutée, comme si ce que je faisais là, moi toute seule, avait de l’importance. J’ai même passé un bon moment et j’ai fini le concert gonflée à bloc. Je dois également reconnaître que préparer le concert m’a énormément stressée, c’est pourquoi j’ai dû mal à m’imaginer faisant ça très souvent à long terme. Je préfère que les concerts d’Antinoë aient lieu pour des occasions spéciales.
Winter : À quoi ressemble un fan moyen d’Antinoë ?
Teresa : Je crois qu’avant tout, il faut posséder le « gène mélancolique », ha ha. Sinon, il y a de tout. Je suppose que la plupart viennent du metal extrême, comme moi, mais avec des goûts allant bien au-delà de ça. C’est d’ailleurs précisément ce que je recherche : des gens curieux, à la recherche de nouvelles choses, qui s’aventurent dans des univers musicaux variés. Il y a également des personnes qui ne viennent pas du metal, qui ont été attirées par mon côté plus classique, pop ou progressif. Sur Instagram, l’endroit où j’ai commencé à être connue, j’ai fait des reprises de Genesis, Radiohead, Deep Purple, Lana del Rey, Debussy, Beethoven ou Bach, on peut donc atteindre Antinoë depuis pas mal de profils différents.
Winter : Si je te dis que "Chaos in the Sky" me fait beaucoup penser à Lana del Rey justement, comment le prends-tu ?
Teresa : Pour moi, c’est vraiment un honneur, bien entendu, et je dois reconnaître que Lana del Rey m’a beaucoup influencée. C’est un ami qui joue du black death qui me l’a fait connaître, c’est d’ailleurs ça qui m’a montré que tu peux écouter du metal comme musique principale et, en même temps, connecter de manière très profonde avec d’autres styles. Le fait d’avoir découvert Lana m’a marquée au point de modifier ma manière de chanter, et je crois que j’ai beaucoup appris d’elle, tant techniquement que conceptuellement. Ce cynisme, cette obscurité déguisée en douceur, ces paroles à la fois dures et édulcorées, c’est de la poésie, je trouve ça véritablement inspirant.
Winter : Songes-tu à t’entourer de musiciens pour former un « vrai » groupe ? Es-tu prête à être comparée à Myrkur ?
Teresa : Pas pour l’instant. J’ai un peu la flemme de penser à former un groupe, répéter, trouver des plages horaires, débattre quant aux décisions à prendre… pfiou… ha ha. Peut-être qu’un jour je me repentirai de dire ça et peut-être qu’un jour ça se fera de manière naturelle, mais vu le déroulement de ma vie actuellement et vu la manière dont j’aborde Antinoë, j’ai besoin que ce projet continue à être mon refuge personnel et que je n’aie pas à trop partager cet espace créatif. Pour le live, ça serait merveilleux de pouvoir compter sur d’autres musiciens, mais actuellement l’idée m’angoisse plus qu’elle ne m’enthousiasme.
Quant à Myrkur, je n’aurais aucun problème à être comparée à elle. Nous avons quelques points communs évidents, entre la musique extrême, l’atmosphérique, le folk ou le classique. C’est une artiste que je respecte, et donc je prendrais ça comme un compliment.
Winter : Tu joues et tu chantes. Tu peins et tu écris également ? (on peut rêver hein…)
Teresa : Oui, mais dans une moindre mesure. J’ai toujours eu du mal à rester en place et j’ai essayé beaucoup de formes d’expression. Plus que peindre, j’ai fait des bandes dessinées, des illustrations, des portraits et des logos, même si pour l’instant ces activités sont mises de côté. En tant qu’architecte, je travaille également beaucoup avec le dessin numérique, la modélisation en 3D et le design graphique, et professionnellement, j’ai écrit et maquetté des livres d’architecture.
J’ai également écrit tout au long de ma vie : poésie, blogs, journaux intimes, contes, songes… Je viens même de terminer un livre assez geek sur Les Sims (NdW : tant que c’est pas un livre sur Sim…). J’ai aussi fait des expériences plus bizarres, comme faire des petites sculptures avec des stylos 3D. Mais la discipline où je me sens le plus à l’aise artistiquement parlant, c’est la musique.
Winter : L’ambiance que tu crées et ton goût pour les beaux monuments, les jardins et les paysages évoquent plus le passé que le présent. Dans quelle époque vis-tu ?
Teresa : Je suis une romantique invétérée et je me nourris de nostalgie comme une gloutonne. Je suis typiquement l’amie qui t’envoie une photo de notre enfance parfaitement référencée, avec date et lieu, parce que je stocke tous mes souvenirs. J’aime ce sentiment poignant de tristesse et de beauté mêlées que procure la nostalgie (NdW : mais bon Di*u… écoute donc du gothic doom !), c’est pourquoi les monuments, les jardins et les ruines sont mon habitat naturel. Ce qui a été transformé par le passage du temps possède quelque chose de spécial. Je vis dans le présent mais j’aime garder le passé avec moi.
Winter : Ton top 5 de groupes de black metal (ou d’albums, tu choisis) ?
Teresa : Ouh là, c’est une question difficile voire douloureuse. Je vais te répondre ce que je veux, ha ha. J’écoute énormément de black metal norvégien, que ce soient les classiques et les nouveautés. Je choisis la trilogie black metal d’Ulver, les premiers disques de Dimmu Borgir et d’Enslaved, et pour les choses plus récentes, Vemod, Dark Sonority ou Misotheist.
À côté de ça, j’aime le Cascadian black metal de Wolves in the Throne Room ou de Ash Borer, la scène hollandaise atmosphérique avec Iskandr, Turia ou Fluisteraars, et les sonorités plus étranges de groupes comme Blut Aus Nord, Deathspell Omega ou Oranssi Pazuzu. J’ai découvert tardivement les Allemands d’Ascension, ainsi qu’Ultha.
De manière générale, je suis attirée par les groupes qui savent laisser respirer les chansons, introduire des pauses ou des interludes et jouer avec les dynamiques, plutôt que la baston constante. Mais donc non, je ne peux pas choisir cinq groupes. Au mieux, cinq scènes.
Winter : Ton top 5 overall bands/artists ever ?
Teresa : Opeth, Radiohead, Porcupine Tree, Lana del Rey et le Genesis avec Peter Gabriel. Tu peux constater que mes principales influences ne viennent pas vraiment du black metal…
Winter : Un artiste avec lequel tu aimerais partager l’affiche ?
Teresa : Nordenfjeldske. J’admire énormément Haavard et Kvitrim et je trouve leur projet commun, au sein duquel ils jouent des chansons d’Ulver en mode acoustique, vraiment magique. Ce serait un rêve de pouvoir partager la scène un jour.
Winter : Aimes-tu lire et/ou aller au cinéma ? Aimerais-tu mentionner quelques œuvres ?
Teresa : J’aimais beaucoup plus lire, mais malheureusement, j’ai un peu perdu cette bonne habitude. Dernièrement, je regarde beaucoup plus de films, un par jour sur la dernière année. Je suis surtout intéressée par les films noirs, les thrillers psychologiques, et, quand ils sont vraiment bons, les films d’horreur. D’ailleurs je me surprends moi-même à être désormais capable de voir des films d’horreur toute seule chez moi le soir, alors qu’avant j’avais facilement la trouille, quelque chose a changé en moi, ha ha. Et sinon il y a aussi les films spécial geek : Le Seigneur des Anneaux en numéro 1, mais aussi Harry Potter, Star Wars, Miyazaki et les films de Disney avec lesquels j’ai grandi, qui activent directement mon gène nostalgique.
Winter : Ton endroit favori en Espagne ?
Teresa : Le bois de la Herrería, à San Lorenzo de El Escorial. J’adore emprunter un sentier secondaire quelconque et me retrouver seule, entourée de chênes, de châtaigniers et d’énormes rochers couverts de lichen et de mousse. Même si dernièrement, je me promène moins parce que voir les lits des ruisseaux sans eau me rend triste. J’ai beaucoup d’affection pour la Galice et, en général les endroits verts avec de l’eau, qui me manquent beaucoup, en tant qu'habitante de la « meseta » (NdW : le haut plateau central espagnol, pas spécialement réputé pour sa profusion d’eau, notamment à la belle saison).
Winter : Qu’y-a-t-il après la mort ?
Teresa : J’ai deux théories. La première est qu’il n’y a rien. Nous cessons d’exister, point. La seconde est plus inquiétante : l’univers s’étend et se contracte perpétuellement et tout se déroule exactement de la même manière à chaque fois. Nous existerions à nouveau et vivrions les mêmes évènements, sans en garder le souvenir.
Winter : Le mot de la fin ?
Teresa : Merci beaucoup pour l’interview. Et rendez-vous le 19 novembre à la Salle Siroco à Madrid, avec Le Temps du Loup.
Photos : Aitana Fernández