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CHRONIQUE PAR ...

84
Nicopol
Cette chronique a été mise en ligne le 06 novembre 2014
Sa note : 12/20

LINE UP

-Nick Cave
(chant+orgue+piano+tambourin+...)

-Mick Harvey
(guitare+basse+orgue)

-Warren Ellis
(piano+alto+mandoline+...)

-Martyn P. Casey
(basse)

-Jim Sclavunos
(batterie+percussions)

-Thomas Wydler
(batterie+percussions)

-James Johnston
(orgue+guitare électrique)

-Conway Savage

TRACKLIST

1) Dig, Lazarus, Dig!!!
2) Today's Lesson
3) Moonland
4) Night of the Lotus Eaters

5) Albert Goes West
6) We Call Upon the Author
7) Hold on to Yourself
8) Lie Down Here (and Be My Girl)
9) Jesus of the Moon
10) Midnight Man
11) More News from Nowhere

DISCOGRAPHIE


Nick Cave And The Bad Seeds - Dig, Lazarus, Dig !!!
(2008) - rock Alternatif - Label : Mute



Décidément, Nick Cave ne se résigne pas à tourner définitivement la page de son passé punk. Derrière la posture du crooner dandy revenu de tout, délivrant désormais ses méditations misanthropes sur le monde et les hommes, gronde encore l’animal punk assoiffé d’immédiateté, de sexe et d’adrénaline. Comme une poussée de testostérone saisonnière, lui revient alors l’envie de ce rock séminal et chaotique « à la Birthday Party » qui irriguait encore les premiers albums des Bad Seeds. Désormais arrivé à la cinquantaine, cette envie s’est même faite plus urgente encore. Cave n’est toutefois plus le junky autodestructeur de ses jeunes années, mais un bon père de famille retiré dans une station balnéaire de la côté anglaise avec femme et enfants... Peut-on faire du post-punk de vieux ?

La réponse, Nick Cave l’a donné de façon magistrale dans son side project, Grinderman : OUI ! Émanation des Bad Seeds (avec Ellis, Casey et Sclavunos), Grinderman permet à Cave de se lâcher comme jamais depuis From Her to Eternity, délaissant son piano pour une guitare électrique qu’en dilettante il malmène cruellement pour en tirer des sons aussi rudimentaires que viscéraux. Au final, deux albums de blues-punk régressifs, sauvages et fiévreux, quelque part entre John LeeHooker (dont le titre "Grinder Man" sur That's Where It's At a inspiré le nom du groupe) et les Stooges, hantés par les éructations possédées de Cave et les boucles démentes de Warren Ellis, débordant partout d’une sorte de vitalité sexuelle atteignant son climax sur le génial "No Pussy Blues". Deux albums qu’on peut critiquer à loisir mais dont on peut tout dire, sauf qu’ils n’allaient pas jusqu’au bout de leurs idées. Rajoutez à cela un changement de look abominable, plus proche du hipster new-yorkais que de l’avant-garde berlinoise (moustache ombrageuse pour le King Ink, barbes hirsutes pour Sclavunos et Ellis- véritable sosie de notre Sébastien Tellier national), et vous obtenez une énième métamorphose du Roi Corbeau, aussi spectaculaire que le passage de Tender Prey à The Good Son. Toute la question était alors de savoir ce qu’il adviendrait des Bad Seeds : creuser la veine de plus en plus pop-folk d’Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus, ou bien reprendre les ingrédients du succès de Grinderman ? Eh bien, et c’est là le problème, un peu des deux…

Dig, Lazarus, dig !!! peut ainsi se définir comme un album avec le cul entre deux chaises. De Grinderman, Cave et Ellis ont ramené un sentiment d’urgence (l’album fut enregistré en cinq jours), ce son de guitare très garage, l’obsession de rompre avec la tonalité pop du précédent album – Ellis abandonnant son violon comme Cave son piano - avec pour résultat des compositions plus directes et brutes, une production moins lisse, toute sorte de vibrations et de grésillements parasites dont on a parfois du mal à savoir s’ils viennent de guitares, d’orgues, ou de l’un de ces instruments improbables (luth, flûte, mandoline électrique, clavier d’ordinateur…) que torture toujours Warren Ellis avec autant de sadisme. Mais, dans le même temps, les Seeds gardent la même section rythmique pop avec la basse classieuse et chaloupée de Martin P. Casey et les jeux de batterie / percussion tout en délicatesse de Jim Sclavunos et Thomas Wydler. Le résultat de cette hybridation est, malheureusement, peu concluant : une bonne moitié des morceaux de l’album ("Today’s Lesson", "Lie Down Here (and Be My Girl)", "Midnight Man", "Albert Goes West" et ses chœurs tout droit sortis d’un album d’Indochine...) semblent frappés de schizophrénie musicale, tous les efforts déployés par Cave et Ellis pour créer du chaos punk à la périphérie étant en quelque sorte neutralisés par la rythmique centrale beaucoup plus chaloupée et groovy des Seeds. Ces deux énergies antagonistes, ces deux émotions concurrentes, s’annihilent ainsi réciproquement, ne transmettant finalement rien d’autre à l’auditeur qu’une impression de punk-rock générique et sans âme, souvent répétitif, parfois ennuyeux (le très morne et interminable "More News from Nowhere") : une sorte de version bridée, inassouvie, de Grinderman…
Tout autre sont les morceaux où Nick Cave et ses Bad Seeds adoptent un parti-pris plus franc, affirment une direction musicale plus tranchée. C’est le cas par exemple des addictifs "Dig, Lazarus, Dig!!!" et "We Call Upon the Author", ou de l’oppressant "Night of the Lotus Eaters", qui assument jusqu’au bout leur construction répétitive et hypnotique à base de boucles, entraînant avec elles une rythmique beaucoup plus brute renforçant l’effet créé par les instruments périphériques au lieu de le contrarier. Avec le cauchemardesque "Nigth of the Lotus Eaters", on retrouve même cette ambiance oppressante, glauque, de From Her to Eternity ("Saint Huck"), et jusqu’aux expérimentations avant-gardistes d’Einstürzende Neubauten. C’est aussi le cas sur les titres plus mélodiques de l’album, où c’est au contraire la section rythmique pop-folk qui donne le ton, les autres instruments venant s’y poser délicatement, presque discrètement, toujours harmonieusement. L’élégiaque "Hold on to Yourself" et le tendre "Jésus from the Moon" rappellent ainsi l’ambiance sonore à fleur de peau de certains morceaux de l’album précédent, tandis que "Moon Land", avec sa section rythmique impeccable, son habillage luxuriant de percussions et son imparable petit riff de guitare blues, parvient à un équilibre instrumental parfait qui n’est pas sans rappeler les plus belles heures de Let Love In.
Si le résultat est musicalement contrasté, poétiquement, en revanche, c’est toujours du grand Nick Cave. Le King Ink retrouve sa verve talking blues, plus déclamée que chantée, sur des titres dérangés comme le blasphématoire "Dig, Lazarus, Dig!!!" qui raconte les déboires d’un Lazare ressuscité contre son gré pour une vie de déchéance urbaine dont seul le libérera à nouveau la mort ( « In a soup queue/ a dope fiend/ (aslave) then prison/ then the madhouse/ then the grave » ) ; ou encore "We Call Upon the Author" dans lequel Cave demande des comptes à ces auteurs prétentieux et incompréhensibles que sont les Hemingway, Bukowski, Berryman et autres Wallace Stevens (« I see they've published / Another volume of unreconstructed rubbish / "The waves, the waves were soldiers moving" / Well, thank you! Thank you! / Thank you and again / I call upon the author to explain » ) – et bien entendu à Dieu lui-même, comptable de l’absurdité manifeste de son œuvre créatrice ! Quant au très salace "Today’Lesson", il convoque un marchand de sable lubrique qui vient faire subir les derniers outrages à une jeune fille qui en redemande manifestement (paroles absolument jouissives de perversité, inspirées soi-disant par Marylin Monroe, et sa propre femme, dont on ne peut qu’être frustrés qu’elles se posent sur une instrumentation aussi hors sujet). Qui d’autre que Cave, se demande-t-on à l’écoute de cette jubilation littéraire, pourrait utiliser avec autant de naturel dans ses chansons des mots comme « lunatic » , « neurotic & obscene »,  « psychotic »  et autres « myxomatoid kid » , ou des expressions comme  « weeping forests of le vulva » et « Mr Sandman the inseminator  » !
Sur d’autres titres, c’est la sensibilité romantique de Cave qui s’exprime, comme "Moonland" (le road-trip mélancolique d’un homme déprécié sexuellement par son amante, errant sur une route enneigée en écoutant la radio) ou le quasi-autobiographique "Jésus of the Moon" (dans lequel le narrateur, par fidélité envers sa femme, laisse une jeune fille derrière lui dans une chambre d’hôtel du Saint James Hotel…). Mais le chanteur, dans la continuité du précédent album, creuse aussi sa nouvelle veine socio-politique,parlant de villes qui rouillent, d’usines qui ferment, de la corruption de la classe ouvrière, de la décadence du monde moderne et de tout ce qui va avec (« Rampant discrimination / Mass poverty, third world debt / Infectious disease, global inequality /And deepening socio-economic divisions », rape-t-il furieusement sur "We Call Upon the Author"). Et sur l’énigmatique "Night of the Lotus Eater", qui fait référence à Homère et à Tennyson, il caresse la tentation de s’évader de cette société oppressante par la consommation de substances hallucinogènes (« Get ready to shield yourself !!!!!!!!! / From our catastrophic leaders »)… Tout au long de Dig, Lazarus, dig !!!, comme cela l’était déjà sur Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus, c’est d’un monde étrange dont il s’agit, absurde, déréglé, au bord de l’apocalypse ; un monde claustrophobe dans lequel les hommes dérivent, solitaires, désorientés, apathiques, cherchant vainement un sens à leurs vies. Odyssée dépressive de l’homme contemporain dont le seul retour possible, nous dit Nick Cave, passe par la dérision et l’irone – et une certaine dose de transgression érotomane que ne renierait pas un autre poète du désenchantement, George Bataille !


Dans une interview au magazine Pitchfork(1), Nick Cave avait comparé Grinderman à une maîtresse, et les Bad Seeds à une épouse trompée. Dig, Lazarus, dig !!! est l’album du retour au foyer : Cave et Ellis ont encore la tête pleine des exubérances sexuelles de Grinderman, et semblent en décalage avec des Bad Seeds aspirant plus que jamais à une certaine forme de douceur domestique. Mais Cave suggérait que, si cette situation pouvait s’avérer destructrice pour le couple, elle pouvait aussi être l’occasion d’une régénération de la relation conjugale… Cave allait-il dès lors quitter sa femme pour sa fougueuse maîtresse, tenter un « ménage à trois » forcément bancal comme sur ce disque, ou bien, ayant épuisé ses fantasmes juvéniles, chercher à reconstruire une nouvelle relation avec sa femme qui assumerait le temps qui passe ? Suite au prochain épisode !

(1) « Grinderman was like a bomb going off within the Bad Seeds. It was like going back to the wife and telling her that you'd taken a mistress. That can be a very damaging thing, but it can also be a very positive thing. I think it happened to be a very positive thing. » (http://pitchfork.com/features/interviews/6818-nick-cave/)



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