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CHRONIQUE PAR ...

18
[MäelströM]
Cette chronique a été mise en ligne le 23 septembre 2007
Sa note : 18.5/20

LINE UP

-Nick Cave
(chant+piano+claviers)

-Blixa Bargeld
(guitare+chant)

-Mick Harvey
(guitare+claviers+percussions)

-Warren Ellis
(violon)

-Conway Savage
(piano+claviers)

-Martin P. Casey
(basse)

-Thomas Wydler
(batterie+percussions)

-Jim Sclavunos
(percussions+batterie)

-Kate & Anna McGarrigle
(chœurs)

TRACKLIST

1)As I Sat Sadly By Her Side
2)And No More Shall We Part
3)Hallelujah
4)Love Letter
5)Fifteen Feet of Pure White Snow
6)God Is In the House
7)Oh My Lord
8)Sweetheart Come
9)The Sorrowful Wife
10)We Came Along This Road
11)Gates to the Garden
12)Darker With the Day

DISCOGRAPHIE


Nick Cave And The Bad Seeds - No More Shall We Part
(2001) - barré folk chanson Louanges héroïnomaniaques reposées - Label : Reprise Records



Touché par la grâce. C’est le premier constat forcé face à cette beauté contemplative. Nick Cave a toujours su conjuguer musique et chanson – mais sur No More Shall We Part il se détache entièrement de la musique qu’il a martyrisé toutes ces années et livre une ultime louange qu’on sent composé par un homme seul au piano. Ses précédentes ballades ont déstabilisées son public le plus rock’n’roll, la réponse des Bad Seeds sera une orchestration mortuaire qui fera taire le plus révolté des possédés. Un disque dont suinte une candeur indescriptible ; mais qui renferme une noirceur que cache mal notre crooner.

Tout débute quand "As I Sat Sadly By Her Side" entame une des plus belles leçons sur le désespoir que la chanson ait contée – façon Sinatra alcoolique croonant pour Bogart et Dietrich. Une sublime ode sur cette sensation de tristesse universelle à laquelle tout un chacun se trouve confronté un jour ou l’autre. Les instruments se dévoilent chacun leur tour, guitares et piano en maîtres. Cave le sait : Dieu ou les hommes se fichent bien de savoir qui pleure, qui souffre. Il concentre en 06’15’’ la souffrance du monde entier, la flagellation qu’entraînent la charité et la pitié ; et pour un premier titre, son écoute texte en main se révèle une introduction douloureuse. Cabaret, blues et country s’y mélangent et évoquent ce qu’aurait pu donner un Dylan feat. Presley faisant du gospel de chambre. Si l’enveloppe de cet album peut ressembler à The Good Son ou à The Boatman’s Call par ses allures lentes et ses atmosphères acoustiques, il n’en a pas la douceur intérieure.  Le titre annonce la séparation : La résurgence de la tragédie. Une perversion toute latente, qui ne se révèlera qu’à celui qui pourra saisir les paroles et le sens de chacune des chansons de No More Shall We Part. Un poison insidieux que ses morceaux les plus déments insuffleront dans les veines jusqu’à la première larme.

Cave y grave ses morceaux les plus mystiques, entre le Tom Waits piano-bar des débuts, le jumeau diabolique d’Hank Williams et la Lydia Lunch assagie de Smoke Into the Shadows ; il court après la repentance, il harangue les âmes perdues de le suivre sur le chemin de la lumière. Sur "Fifteen Feet of Pure White Snow", il convoque les énergies du gospel sur une basse métallique et quand arrive le moment de lever les bras pour Le louer, il nous entraîne de gré ou de force dans une transe dont on ne l’imaginait pas capable. Nick Cave avait un plan connu de lui seul. Lui que des corbeaux sans scrupules avaient récupérés pour son symbolisme mortifère et ses tenues d’enterrement. La réponse du crooner serein qu’il devient sur No More Shall We Part est un point final adressé à toutes les épreuves qu’il a pu affronter – ou s’imaginer traverser. Le disque en deviendrait presque une quête, ou un pèlerinage. Il touche le ténor, chante plus aiguë que jamais, comme s’il avait une nouvelle marche à franchir, comme si la hauteur de sa musique ne pouvait plus souffrir de tant de gravité. Comme si la gravité était tant montée qu’elle s’était perdue dans les altos.

Comme pour justifier leurs louanges, les Bad Seeds s’enrichissent encore dans la mélodie : le violon de Warren Ellis est désormais devenu indispensable, et une fois conjugué aux douces voix des sœurs McGarrigle, le chœur se rassemble pour un "Hallelujah" christique. Peine en mineur, jusqu’à un final parmi les plus étranges du groupe. Décidément, la construction harmonique de No More Shall We Part semble si facile, parait si évidente (car pour la première fois, aucun des titres ne repose sur une quelconque rythmique entêtante), on cherche encore une ligne de piano qui n’enfonce pas immédiatement dans la torpeur. Peut-être sur l’exception "God Is In the House", mignonne parodie au texte hilarant décrivant le morne quotidien d’une ville états-unienne (à propos, quelqu’un s’est il amusé à compter le nombre de morceaux des Bad Seeds où sont prononcés « quiet as a mouse» ?). Cave, qui pourtant fut toujours hanté par les fantasmes de western-cabaret que lui inspirent les Etats-Unis, prend désormais tout ça avec recul… même cela ne l’affecte plus. Il a mûri.

Et c’est lorsqu’on commence à peine à dodeliner sous la caresse du piano de "The Sorrowful Wife" que le désespoir éclate sous une avalanche d’électricité, que la saturation qu’on pensait condamnée sur No More Shall We Part nous revient en traître, dans le dos, et bloque durant deux minutes qui en semblent quarante dans une rage qu’on avait fini par oublier tant Murder Ballads nous semblait loin… Cave a toujours apprécié être là où on ne l’attendait pas, et son album précité rassemblait tant de violence injustifiée qu’il ne pouvait que souhaiter se racheter. Et à qui demander le pardon sinon à Dieu ? Et comment ne pas tout pardonner devant un mysticisme et une piété aussi à fleur de peau que sur "Oh My Lord" ou "Hallelujah" ? C’est cette émotion qui confère à l’album cette ambiance triste et hargneuse à la fois. "Oh My Lord" est à ce titre un magnifique résumé de l’album : comme lui, elle est à la fois d’une densité et d’une facilité d’accession surprenante. Soulevant des montagnes de décibels grâce à des musiciens plus inspirés les uns que les autres, se répondant à chaque seconde et n’empiétant jamais sur l’efficacité du groupe, la démonstration n’a jamais été leur credo. Et même la petite faute qu’est "Sweetheart Come" ne parvient pas à gâcher ce qui est probablement le chef d’œuvre le plus cohérent et abouti de Cave et des Bad Seeds.


Et lorsque les comptes sont faits, l’album en ressort avec une portée universelle. Les peureux désirant s’ouvrir à la noirceur intérieure y trouveront une fascinante initiation ; les violents voulant juguler leurs penchants colériques s’y fonderont doucement pour saisir que la douleur peut aussi être muette ; et mêmes les amateurs de douces mélodies ne souhaitant pas être choqués par tant de désespoir n’auront qu’à ne pas chercher à comprendre ce que disent les chansons. Cela serait tout de même dommage. Se fondre dans un univers aussi riche que celui du recueil No More Shall We Part est un voyage initiatique suffisamment rare pour ne pas être refusé. Et si sa densité n’a d’égale que sa beauté, c’est parce qu’il faudra de l’attention et de la patience pour les révéler.


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