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CHRONIQUE PAR ...

73
Dimebag
Cette chronique a été mise en ligne le 04 octobre 2013
Sa note : 16/20

LINE UP

-George Clarke
(chant)

-Kerry McCoy
(guitare)

-Shiv Mehra
(guitare)

-Stephen Clark
(basse)

-Daniel Tracy
(batterie)

TRACKLIST

1)Dream House
2)Irresistible
3)Sunbather

4)Please Remember
5)Vertigo
6)Windows
7)The Pecan Tree

DISCOGRAPHIE

Sunbather (2013)
New Bermuda (2015)

Deafheaven - Sunbather
(2013) - postcore black metal shoegaze éruption solaire - Label : Deathwish Records



La grosse taule. La branlée inattendue. La portière du Iveco dans la tronche alors que tu fais le guignol sur ton vélo pour épater les filles devant le lycée. La lourde charge d'un troupeau de buffles sur ta pauvre figure prostrée dans la savane : si l'une de ces sensations pour le moins désagréables mais des plus marquantes vous parlent, c'est que vous avez peut-être rencontré, au détour d'une aventure auditive sur la toile en quête de nouveau son à chérir, le dernier Deafheaven. On le confessera sans peine, on ne connaissait pas ce groupe préalablement à la sortie de Sunbather. Un pote en ayant dit un jour quelques mots, une rapide recherche permit de les identifier comme signés sur Deathwish.

Et quand un groupe est signé sur Deathwish, putain, c'est qu'en général il mérite qu'on y jette l'oreille (au hasard, les derniers Converge, Rise and Fall ou encore Birds In Row sortent tout droit de l'écurie infernale menée par le grand Jacob Bannon). C'est donc paré des meilleures dispositions qu'on se mit à l'écoute du deuxième album en date des américains, qui semblent aujourd'hui au centre d'une sorte de buzz-hippy-coolitude sans que l'on comprenne trop pourquoi, si ce n'est pour l'excellente qualité de leur musique (y a quand même une photo de la couverture de Sunbather sur une des dernières pubs pour itunes!). Car on aurait bien du mal à voir comment un groupe de cette «violence» intrinsèque pourrait percer au grand jour du mainstream, ce même si les scènes extrêmes sont généralement mieux acceptées et valorisées dans les pays anglo-saxons (et scandinaves, mais était-il réellement besoin de le préciser?) que par chez nous. Mais au final, que Deafheaven soit la next big thing, on s'en fout un peu, même si clairement, au vu de la qualité assez fantastique de ce Sunbather, on le leur souhaite ardemment. Reste à décrire la musique des américains, et ce n'est guère une tâche aisée : oscillant entre «black» (les guillemets seront expliqués ensuite) atmosphérique, shoegaze, post-rock / post-core et screamo, on pourrait d'emblée croire le son des mecs de San Francisco empli d'une noirceur sans ambages. Or il n'en est rien, et c'est de là que l'album puise toute sa puissance destructrice. Point de trou noir ici, plutôt une éruption solaire, terme qui me semble le plus à même de décrire cet opus.

L'album s'ouvre avec un "Dreamhouse" parfaitement représentatif des qualités du groupe et de son modus operandi : une violence aussi extrême que ne l'est la beauté des éléments la contrebalançant en permanence, notamment dans les nombreux et longs plans rappelant cette lointaine filiation black : du blast à n'en plus finir, du chant criard et halluciné évoquant un mix hargneux entre Tetsuya Fukagawa et Abbath, et de l'autre côté de la balance, des riffs d'une grande beauté, où le tremollo typique du black a choisi de servir ici la lumière plutôt que l'ombre, bien qu'il oscille parfois dangereusement vers le côté obscur, pour parfois s'en revêtir complètement. On retrouve ces éléments partout sur l'album (notamment sur "Sunbather" et son final shoegaze d'une grande beauté rappelant les grands moments de Envy, ou d'un Circle Takes The Square), mais on pense également à des groupes plus lents et lourds dans les moments où Deafheaven retient un peu les chevaux et le bpm se présente alors en filigrane d'influences la scène postcore option lumière, type Isis, Pelican bien sûr, Cult Of Luna dans ses moments les plus optimistes, ou encore Fall Of Efrafa. Et quand le groupe sombre dans ses pires moments de folie destructrice, on songe alors à Orchid, au Converge des débuts en moins fracassé, bref qu'à de grands noms et autant de grands souvenirs. La construction des morceaux tire parfois complètement vers le post rock ou le prog, comme sur un "Vertigo". Calme au début et doté d'une superbe progression contemplative et d'une lead marquante, le morceau voit la vindicte faire son retour pour une saillie très énervée de black chaotique à souhait, puis l'ambiance se pose à nouveau pour progresser comme un titre postcore classique, avant de renvoyer un parpaing de grosse violence black et d'enfin ré-atterrir en douceur pour finir telle une piste post rock vraiment typique.

Impressionnant. Sur "Please Remember", Neige, de Alcest, participe avec des spoken-words à cette plage mi-bruitiste mi-calme olympien, ce qui tend à prouver que les liens supposés de Deafheaven avec la scène black sont plus proches du black atmosphérique et shoegaze d'un Alcest, d'un Wolves In The Throne Room en moins sale, ou d'un Enslaved récent, plutôt que des compositions pompières et résolument plus « evil » d'un Dimmu ou d'un Dark funeral. Autre point rappelant à quel point Deafheaven préfère la lumière à l'ombre : la calme et belle interlude «Irresistible», qui porte pas trop mal son nom. Ajoutons à cela le tout simplement le titre de l'album, les couleurs chaudes dont il a été décidé de le parer, et vous voilà devant une belle déclaration d'amour à la puissance des choses lumineuses, à leur vitesse, à leur force de pénétration. Et tout ça sans faire de christiancore, s'il vous plait. Bref, l'impact de Deafheaven se trouve dans la beauté là où la plupart des groupes vont le puiser dans le noir, l'agression pure. Chez Deafheaven, la chape de plomb et d'obsidienne (la rythmique, le chant halluciné oscillant entre postcore et black) est parcourue d'une résille de fils blancs, de fils d'or, tissée par une guitare toute au service de la mélodie et de l'harmonie. Et le plus étonnant dans cet édifice improbable, c'est qu'il se tient à merveille...

Peu de groupes ont, par le passé, réussi telle performance, et leurs noms sont légende à nos yeux : Envy, évidemment, les maitres du screamo (comment ne pas faire le lien entre le son d'un Deafheaven et les envolées furieuses mais somptueuses d'un All The Footprints...., album culte des nippons sorti en 2001, ou de son excellent petit frère, A Dead Sinking Story), ou plus proche de nous et plus anonyme, les anglais de Rinoa, auteurs avant leur split d'un chef d’œuvre de post-hardcore (An Age Among Them, branlée subie avec joie en 2010). Si Deafheaven parvient à se hisser au niveau des premiers en termes de carrière, alors on tiendra là l'un des tous grands groupes extrêmes de cette deuxième décennie du 21e siècle. Affaire à suivre, assurément.


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