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CHRONIQUE PAR ...

73
Dimebag
Cette chronique a été mise en ligne le 12 octobre 2015
Sa note : 17/20

LINE UP

-George Clarke
(chant)

-Kerry Mc Koy
(guitares)

-Shiv Mehra
(guitars)

-Stephen Clark
(basse)

-Daniel Tracy
(batterie)

TRACKLIST

1) Brought To The Water
2) Luna
3) Baby Blue
4) Come Back
5) Gifts For The Earth

DISCOGRAPHIE

Sunbather (2013)
New Bermuda (2015)

Deafheaven - New Bermuda
(2015) - postcore black metal shoegaze - Label : ANTI-



Il y a beaucoup à dire sur la jeune carrière de Deafheaven, mais pour la faire courte, c’est un des groupes les plus clivant et talentueux de ces dernières années. Illustration avec leur précédent album, Sunbather, qui avait vu une partie du public les défoncer notamment sur les réseaux sociaux : hipster-métal, insulte au « vrai » black metal, shoegaze de tapettes marketé, looks de fiottes, les mecs ont eu droit à tout. Pourquoi ? Parce Pitchfork les aime bien ? Parce qu’ils font partie de cette nouvelle génération de groupes qui considèrent que le look et l’attitude n’ont rien à voir avec la musique pratiquée ? Ah ça ! Ça en fait des vraies bonnes raisons de les descendre ! Quoi qu’il en soit, toutes ces critiques indues sont restées lettre morte et n’ont pas empêché le groupe de faire son trou et de nous revenir avec un nouvel opus très attendu, New Bermuda.

Et on peut d’emblée s’interroger sur ce titre, un peu étonnant pour les pratiquants de langues latines. Le fait d’obtenir un « nouveau bermuda » semble effectivement peu en phase avec le côté très sérieux et écorché vif de Deafheaven, mais qu’à cela ne tienne, en version originale, le même terme est d’une évocation nettement plus symbolique et peu encline à la gaudriole. Aussi, passons, et interrogeons-nous plus intelligemment : que dire de ce nouveau Deafheaven ? La réponse est, évidemment, bien des choses, tant la bande à George Clarke et Kerry Mc Koy a encore réussi, en cinq morceaux seulement, un joli coup de maître. On ne s’en était pas caché, chez les éternoz, on avait beaucoup apprécié Sunbather (chro ici). Sur celui-ci, Deafheaven avait amené une fraîcheur bienvenue dans la scène métal extrême en mélangeant une bien lourde louche de black metal assez extrême avec de gros morceaux de shoegaze, de postcore, voire de postrock et d’emo, pour parvenir à créer un plat cinq étoiles. La marche était donc extrêmement haute pour ne serait-ce que tenir la comparaison face au grand frère. Fort heureusement, New Bermuda relève le gant haut la main et parvient à l’égaler, voire, on le verra, à le dépasser, ce qui est sacrément costaud. Sur ce nouvel opus, le risque principal pour Deafheaven était de refaire exactement le même album, sans rien ajouter à sa tambouille de haut vol.  Et force est de constater qu’à ce sujet, Deafheaven l’a joué sacrément fine, car les Américains ont eu la bonne, que dis-je la bonne, l’excellente idée, d’incorporer des éléments qu’on n’aurait pas forcément attendus d’eux au vu de leurs premières sorties. Eléments au premier rang desquels figurent, tenez-vous bien, des putains de riffs de metal. Et même, Mesdames et Messieurs, des riffs quasiment thrash metal. Pan.
Soyons honnêtes, celle-ci, peu de monde l’avait vu venir jusqu’à l’écoute de "Brought To The Water", excellent opener de l’album et empreint d’une agressivité étonnante voire carrément réjouissante. Après une courte intro en forme de montée en puissance bien dans le cahier des charges de Deafheaven (blast-beat à fond, riff postcore, ambiance éthérée) survient un riff quasi-Slayerien qui colle une énorme branlée à l’auditeur, surtout quand vient se plaquer par-dessus toute la violence habituelle de la section rythmique et une voix au moins aussi agressive que par le passé (le chant ne s’est aucunement radouci, encore un écueil évité). Quelle entrée en matière ! Le morceau déroule ensuite ses tentacules habituels à base d’accélérations démentes  - il faut que les gens comprennent que Daniel Tracy est monstrueux - , de ralentissements postcore/postrock, de plans shoegaze juste beaux, évidents et parfaitement équilibrés, mais ce riff, ce putain de riff d’ouverture, reste bien en tête. Sur le morceau suivant, "Luna", c’est pareil, un riff metal as fuck vient dès le début des hostilités squatter le morceau avant de rapidement muer et de redevenir complètement identifiable comme du Deafheaven. Le morceau s’enchaîne dans toute sa classe, appliquant à la lettre la recette désormais bien éprouvée des Américains. Mais ce petit truc en plus, cette petite évolution tellement bien sentie,  justifie à elle seule toutes les attentes placées dans ce groupe. Il ne s’agit pas là d’un constat isolé et circonscrit à deux riffs sur tout l’album. Cela ferait de cet argument un élément hautement sujet à caution voire carrément fallacieux. Non, sur New Bermuda, c’est bien de manière générale que les guitares prennent une place encore plus grande que par le passé. Elles ne sont plus « seulement » cette toile de fond magnifique, tissant un manteau un peu plus doux et lumineux à une musique par ailleurs tout à fait violente.
Non, en l’occurrence, les grattes sont avant tout mises en avant car elles balancent plus de riffs que par le passé, parce que l’on sent que Kerry Mc Koy a pris de l’assurance, et qu’il émaille de plus en plus les compos de son groupe de petits gimmicks bien sentis. On en retrouve sur "Luna", sur "Come Back" au tiers du morceau (paye ta branlée), mais pas seulement : on en retrouve véritablement sur tous les morceaux de cet album. Sur l’épique "Baby Blue" par exemple (encore un titre qui va bien énerver leurs détracteurs… Gageons qu’ils l’ont fait exprès), Mc Koy claque carrément un bon vieux solo des familles avant d’enchaîner sur une espèce de parfait petit plan postcore à la lourdeur quasi-Neurosienne, et de remettre une couche de lead épique ensuite… Qui l’eût cru ? Sur "Gifts For The Earth", même combat, le morceau dans son ensemble est fort surprenant pour du Deafheaven, et le refrain offre même à l’auditeur un riff encore une fois totalement épique et doublé à la lead. C’est vous dire le niveau de prise de responsabilité des guitares sur ce nouvel opus. Véritablement, c’est là la seule, mais salutaire, évolution de ce nouveau Sourdparadis : des guitares qui sont de plus en plus de la partie, qui acquièrent une force de frappe renouvelée et largement accrue. Là où avant, la musique de Deafheaven formait un tout quasiment jamais dissociable, désormais, chacun semble posséder un espace d’expression plus personnel, sans pour autant que cette nouvelle donne ne porte atteinte à l’identité folle qu’a su insuffler ce groupe à sa proposition artistique globale. Et ça pardon, mais c’est juste du grand génie atomique. Si on m’avait fait écouter "Baby Blue" il y a un mois, j’aurais franchement eu du mal à croire que cela puisse être du Deafheaven. Alors vraiment, chapeau bas. De toute évidence, la production, bien plus claire et diverse à mon sens que sur Sunbather et a fortiori sur Roads To Judah, aide grandement à cette immense réussite.


Se renouveler sans se trahir, changer tout en restant soi-même, et plus généralement, rester bons et intéressants pour l’auditeur, voilà les plus grands défis auxquels font face tous les groupes qui se respectent, de l’humble point de vue du chroniqueur mélomane du moins. Et de ce point de vue, le constat dressé en conclusion du présent scribouillage est sans appel : Deafheaven a une nouvelle fois tout défoncé sur son passage, ne laissant derrière lui qu’une pile de détracteurs inconfortablement prostrés dans leur caca, contrits dans des postures d’un autre temps, postures consistant à dire que si tu n’as pas un style et une attitude « TrVe », tu es une merde. Personnellement, et même si jamais je n’abandonnerais ma veste à patches et mes vieux cds d’Emperor ou d’Immortal, j’affirme que ce sont les gens qui raisonnent encore ainsi qui sont des merdes. Quoi qu’il en soit, ce nouvel album bute et, comme pour Sunbather, il y a fort à parier que la qualité de la musique finisse par mettre tout le monde d’accord. Longue vie à eux, et bravo. 


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