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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 18 février 2018
Sa note : 16/20

LINE UP

-Paul Gressien
(chant+batterie)

-Julien Dumeige
(chœurs+ guitare)

-Jean Duteil
(chœurs+basse)

A participé à l'enregistrement:

-Mimosa
(chœurs)

TRACKLIST

1) Worm
2) We Are Fine

3) Race
4) Sally Sally
5) Heavy
6) Give Me Sundays
7) Selfie Night
8) Banzaï
9) Butterfly Tatoo
10) Killer Face
11) Echoplex
12) Better To Fail
13) Bones (bonus)

DISCOGRAPHIE

Nursery (2016)

Nursery - Nursery



La musique est contraste. Les fans de new age et de retro speed metal ne seront sans doute pas d'accord, néanmoins même eux devront admettre que le son naît du silence qu'il suit et précède - « la musique est le silence entre les notes », aurait dit Debussy. Quant à la sensation de vitesse, ne trouve-t-elle pas son origine dans la séquence apaisée qui fut interrompue ? Dès lors, le défi pour un musicien consiste à imbriquer ces éléments complémentaires afin de bâtir une œuvre cohérente et excitante, pour peu que le talent veuille bien se manifester. Consciemment ou non, les membres de Nursery ont relevé le challenge sur leur premier album. Pour un résultat intrigant.

Intrigant car le trio ne choisit pas la voie la plus facile en se détournant du traditionnel schéma « quiétude avant la tornade » - pas de susurrements sur fond de boîte à musique subitement balayés par une déferlante de growls dévalant une muraille d'amplis tous potards à droite. En apparence plus modeste, l'option retenue par la section nantaise se résume à l'un des exercices les plus difficiles qui soit pour qui n'est pas Burt Bacharach ou les Papas Fritas : faire de bonnes chansons. Quitte à y injecter de vénéneuses substances qui les propulsent à une saine distance des effluves de mièvrerie redoutées par une catégorie d'auditeurs chez qui les rengaines de radio crochets scénarisés déclenchent des dermatites sévères. Si les ex-Polarity Zero tentaient de participer à l'un de ces concours pré-formatés, il ne ferait guère de doute que leurs chances d'être retenus par le jury s'évanouiraient dès les mesures inaugurales de "Worm", titre d'ouverture commençant directement par le couplet. Et donc par le chant. Un chant aquatique, trouble, haut perché, enfantin, malsain, qui instaure une atmosphère poisseuse chargée de fausses candeurs et de déliquescences. Pourtant, les thèmes proposés se révèlent mélodieux en diable, il y a des « ouh-ouh » qui chaloupent sur les refrains, aucune digression ne vient contrarier un minutage systématiquement serré - bref les ingrédients d'une ritournelle pop bien troussée sont au rendez-vous.
Mais toutes ces jolies choses se diluent dans l'écho de cette voix droguée, soutenue par les trépidations d'une guitare à l'inquiétante sobriété - prologue au déchaînement d'une vigoureuse saturation en dénouement d'une montée en puissance fouettée aux cymbales. Séquelle speedée de cette déstabilisante initiation, "We Are Fine" entretient une tension fébrile et féconde qui ne disparaîtra qu'en fin de parcours, laissant la torpeur s'abattre sur des amants épuisés ("Echoplex") qui enchaîneraient par une discussion à bâtons rompus sur leurs projets du weekend ("Better To Fail"). Avant ce retour en terrain balisé, l'étreinte sonique s'est emballée sur l'haletant "Race" dont la coda essoufflée devient le prélude d'une parenthèse suffocante, marquée par des invocations frelatées – lancinantes "Sally Sally" - et autres déclarations obsédantes, les « I love you so, always » répétés à l'envi sur "Give Me Sundays" déroulant une sorte de litanie sinueuse aux relents sado-maso, scandée par des cris dont on ne sait s'ils expriment le plaisir ou la douleur. De brèves explosions ponctuent ces occurrences progressant dans les boues toxiques d'un tempo engourdi "Heavy" est conforme aux attentes – jusqu' l'inexorable montée d'hystérie qui les conclue. Puis le rythme s'accélère soudain, annonçant l'acmé pressentie.
Encadré par des cavalcades jumelles dopées par une quatre-cordes en grosse prise de confiance – dont un "Butterfly Tattoo" qui affiche une belle gueule de morceau de bravoure en concert "Banzaï" constitue à la fois le résumé idéal et le paroxysme d'une réalisation caractérisée par la savoureuse maîtrise de ses embardées. Relayant un jeu de question-réponse entre voix et batterie rapidement arbitré par une six-cordes ironique et une basse bulldozer, les chœurs impétueux faisant office de refrain raisonnent comme un appel à l'insurrection, qui finit par surgir au détour d'un hiatus dément sur lequel le batteur-chanteur hulule à la manière d'un possédé, au diapason de ses compères qui martèlent leurs instruments avec une rare violence. Cette version noisy pop hallucinée du "Dominance & Submission" de Blue Öyster Cult s'achève par un illusoire retour au calme, vite détrompé par la piste suivante ainsi que le (encore plus) réverbéré "Killer Face", récurrence à peine moins tendue, initialement irisée par une guitare aérienne vaguement dissonante en mode new wave. Aux vocalises prépubères et mélancoliques succèdent de grinçantes déflagrations que n'auraient pas reniées le Sonic Youth de Daydream Nation, auxquelles se substitue un passage syncopé d' une « intense légèreté », oxymore s'appliquant à merveille à la quasi-totalité du recueil.


Nursery ou les débuts fracassants d'un collectif au fort potentiel. Voilà en quelques mots ce qui monte à l'esprit directement depuis les tripes et le cœur remués par les denses mélopées concoctées par le groupe ligérien, qui slalome avec bonheur entre pesanteurs et célérités sur son LP auto-intitulé. Avec ses aptitudes à se jouer des alternances tout en préservant l'unité de ses compositions - qu'elle malmène toutefois avec délice - dépositaire d'un son singulier, la formation de la Cité des Ducs fait preuve d'une personnalité aussi classieuse qu'énergique. Une captivante révélation.


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