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CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 15 janvier 2017
Sa note : 16/20

LINE UP

-Bart Desmet
(chant+guitare+synthétiseurs+ loops+effets)

-Tokyo Oyo
(chant+guitare+saxophone+violon)

-Herman Van Molle
(basse)

-Sal – Ocin
(synthétiseur+percussion bodhran)

Avec la participation de :

-Mike Armine (Rosetta)
-Dehn Sora (Treha Sektori, Sembler Deah, …)
-Karen Willems (Inwolves)
-Mathieu Mathlovsky(Mathlovsky)
-Nicolas Van Meirhaeghe (Empusae, Onus, …)
-An-Sofie De Meyer (FÄR)
-Herr Man

TRACKLIST

1) The Treshold - The Rite - The Passage
2) The Western Lands - The Fields

DISCOGRAPHIE


Barst - The Western Lands
(2016) - post rock ambient drone - shoegaze - éléctronique - halluciné - Label : ConSouling Sounds



Le nœud est serré, le bras garrotté, la veine saillante... Froide, l'aiguille effleure la peau... Le temps se suspend... Le metal pénètre le chemin teinté bleu roi... je me souviens, l'azurite bleue du Maroc... L'injection des notes laissera plus tard cent hématomes noirs sur la surface de l'épiderme mental, souvenirs d'un passage... A peine ai-je l'envie de m'affaisser, de savourer la plénitude de l'instant - ma faim va s'apaiser - qu'il me prend déjà de frapper avec force le clavier de ma machine à écrire, au point de lui faire mal. Sont-ce mes doigts qui s'agitent d'ailleurs ou bien la conscience et la volonté propres de la Clark Nova font-elles jaillir plus que je n'ai volonté moi même? Je passe une frontière...

De petits fragments se déchirent des feuilles qui tombent de ma machine, formant bandelettes. Ils s'élèvent dans les airs et se regroupent peu à peu sous mes yeux impassibles pour former un cut-up inédit dont je saisis instamment le sens mais qui échappe tout aussi bien à ma raison commune. La pensée sans filtre. Disloquée. Réagencée. Sans règle. Libre. J'infiltre alors un pays inconnu sur la carte du monde et le paysage change de matière pour gagner en consistance hallucinée. Bienvenu auprès de Burroughs, bienvenu auprès de Barst, sur le chemin des Terres Occidentales, The Western Lands vous est ouvert. Oubliez ce que vous maîtrisez. Je vous convie à une tablée d'affamés pour vous délecter d'un mets spécial, d'une orchestration dépouillée de sens tangible, parée juste pour vous. Égarez-vous ou éclairez vos sens. Oubliez peut-être même la nécessité de cette distinction triviale. Peut-être trouverez-vous le loisir de figer l'instant plus tard et observerez-vous ce qui est piqué sur votre fourchette, comme dans le Festin Nu de l'illustre muse citée plus haut ? Laissez moi cependant vous rassurer sur un point : vous n'allez pas ingérer une viande noire létale et sombrer en Interzone, Liberté ou Annexie, non. Il n'est ici question que de musique. Intense et délectable.
Et cette musique, à l'image de l’œuvre de Burroughs dont elle s'inspire, est donc libérée des règles figées de la narration conventionnelle. Barst nous offre un disque inspiré du style littéraire de l'auteur fer de lance de la beat-generation : le « cut-up ». Il n'est certes pas inédit d'entrelacer des genres musicaux à priori hétérogènes. Mais le travail est ici mené avec une science efficace et son effet est tout simplement « stupéfiant ». Les sensations introduites par "The Treshold - The Rite - The Passage", premier des deux chapitres qui composent cet album, pourraient  se comparer à la consistance d'un sang coupé à la toxine qui afflue dans les veines et de la pression qu'il fait monter et monter encore, jusqu'à ce que le front se trempe de sueur fantasmée, jusqu'à ce que le seuil de la parfaite alchimie entre délire et raison soit atteint et compris. Le second chapitre, "The Western Lands - The Fields" serait alors le voyage, pleinement assumé, aux confins d'une terre sans nom, née d'un imaginaire exclusivement intime et libéré de ses entraves, et donc insaisissable et indescriptible.
La perception de l'univers qui entoure l'auditeur échappe ainsi à toute velléité d'entendement, tel les songes fous de vos nuits les plus extraordinairement révoltées contre le sens commun. La musique ici, a quelque chose d'une drogue. Et plus encore lorsque l'on se rend compte que l'on enchaîne les écoutes, encore et encore, à la recherche de quelque chose qui n'a rien à voir avec l'apaisement d'une faim banale. Changez votre regard sur la musique et plongez. Choisissez une heure solitaire et un lieu coupé de tout, telle la médina secrète du lettré sous cocaïne. L'aiguille glissera sur le sillon, elle glissera sur vos veines et vous décollerez. Le son sera en vous. Mais il vous faudra pousser jusqu'à l'addiction pour vous accaparer toute l'essence de la musique. Soyez assurée qu'elle est aisée. Son post-metal teintera votre univers. Votre émoi sera alors stimulé par les teintes de shoegaze, et l'extrême enfin, sera votre délirium, le mantra des voix achevant de disloquer votre être. A la toute fin, vous ne chercherez plus même à poser une image sur vos sensations. Vous les laisserez juste prendre possession de vous.

Les mots, devraient être d'une essence fine pour prétendre décrire le venin sublime qui court à présent dans les veines, mais il me faudrait le verbe déchaîné du littéraire sous toxique qu'était Burroughs pour parachever pleinement cette chronique - avec sens dirai-je même par paradoxe - et c'est là cependant chose peu commune...




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