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CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 20 décembre 2017
Sa note : 17/20

LINE UP

-Vincent "Dehn Sora" Petitjean
(chant+guitare+percussions)

-Bart Desmet
(chant+guitare+programmation+percussions)

-Reto Mäder
(guitare+claviers+programmation)

A participé à l'enregistrement :

-Fabienne Dragonetti
(voix sur "Tu Nel")

TRACKLIST

1) Tu Nel
2) A sweet Masquerade
3) With Sermons

DISCOGRAPHIE


Barst + RM74 + Treha Sektori - Tri'Muerti
(2015) - ambient dark ambient - drone - Label : ConSouling Sounds



Tri'Muerti - ou peut être, la Tri Murti: trois formes (en sanskrit), la partie manifestée de la divinité suprême qui se fait triple pour présider aux différents états de l'univers: la création, la préservation et la destruction (selon les sources que l'on connaît). Mais surtout ici, trois artistes réunis de manière inédite: Dehn Sora (Treha Sektori), Bart Desmet (Barst) et Reto Mäder (RM74), pour trois morceaux, une idée qui a trouvé sens au Garden of Drones Festival de la Halle en 2015. Un triptyque symbolisé avec grâce en un superbe artwork au demeurant.

De Barst, j'ai déjà pu esquisser quelques mots lors de ma découverte de The Western Land – mais concernant RM74 et Treha Sektori, j'en suis à ma première ébauche, et il me semble qu'il est temps de noircir la page des Éternels de ces noms. Tous trois officient dans un drone et un dark ambient d'une grande finesse dont il serait regrettable de ne point se délecter. Le siège de leur talent ? La rupture avec les structures conventionnelles, l'expérimentation des volumes et des textures au service de compositions soignées - jouant de notre émoi, avec pour but de nous conduire avec sagacité à un état de transe où notre imaginaire vagabonde loin des codex classiques.
"Tu Nel" – c'est tout d'abord un courant ascendant, puis une frappe, profonde, tribale – c'est une stridence de guitare qui parcourt l'échine, c'est un courant électrique qui fuse et une urgence sensible... C'est une cavité qui s'ouvre amplement, un boyau sombre qui aspire, et vous, vous y engouffrez. Seul. Vous ne pouvez qu'être seul, vous l'êtes dès la première seconde, coupé instantanément du reste. Et il en sera ainsi tout du long de votre périple dans les profondeurs, car il s'agit ici de l'offrande la plus conséquente en terme de durée de cet album. Les nappes sonores s'épaississent et s'enroulent autour de vous. À pas cadencés, vous progresserez, laissant les sonorités lancinantes caresser vos sens. Les fûts rythment votre avancée de manière monolithique, et vous aurez rapidement la sensation d'y calquer votre propre palpitant. Les nerveuses vibrations des cymbales se frayent un chemin au creux de votre nuque. Et si votre marche vous semble toujours marquée du même tempo, le niveau sonore et la densité de la composition vont croissant et provoquent en vous une montée fébrile d'adrénaline - votre cœur se met à cogner plus puissamment. Des accents sidéraux s'élèvent, mains froides parcourant votre échine, de plus en plus obsédants, de plus en plus impérieux. L’atmosphère se charge de gravité. Puis vous l'entendez. La voix. La résonance de mille pensées, injonctions, impériosités. Détachée. Désenchantée. Les synapses lâchent-ils un instant dans la découverte de cet afflux inattendu de mots ? Et vous vous sentez confus ? Ou au contraire les logiques multiples s’entrecroisent-elles vivement, nourrissant la réflexion ? Des attaques industrielles ponctuent alors chaque mesure suivante de dures secousses mécaniques, portant plus haut encore la barre phonique, longuement. La voix revient, emportant avec elle ce sentiment de solitude béante, un regard qui pourrait être inquiétant, mais tout à la fois désaxé, cognant la logique conventionnelle.
Autre temps, autre lieu, "A Sweet Masquerade", ou la sensation d'assister à un dialogue instrumental savamment mené par l'homme passé maître de ses cordes et pédales d'effets. C'est une nostalgie, une écrasante mélancolie qui vient vous saisir à la gorge, dès les premiers accords. Sonorités hors du temps – stridentes plus que grinçantes, terme trop péjoratif pour cet instant de grâce amère - de celles que l'on aime voir teinter de brume et d'étrange les landes désertes, avec pour toile de fond une basse épaisse et sombre portant la composition au seuil du palpable. Ces tonalités douloureuses mènent la première partie de ce qui pourrait se décrire comme un dialogue entre deux fréquences. Car vient ensuite un second souffle. Les graves s'imposent, la partition plaintive se mue en soutien discret. Le discours est lent, intimiste, la musique se fait rituel. Sur la dernière partie du morceau enfin, les deux tonalités s'accouplent pour porter l'ensemble à un niveau de puissance et de densité de plus en plus accru jusqu'à atteindre un paroxysme final sans concessions. À nouveau, l'on est saisi par le jeu des volumes qui nous emporte avec une facilité déconcertante, par les vibrations ressenties à pleine poitrine, par la trame à la fois simple et belle, obsédante.
"With Sermons" – l'offrande la plus courte et directe de ce superbe triptyque, le dernier souffle qui se posera sur vos nuques, des riffs acérés et des nappes spatiales, le dernier grondement terrien, les échos de voix montant aux cieux, à moins qu'il ne s'agisse de silences incompris, et qui vous laissent là, hébétés, à la toute fin, désaxés de retrouver les autres bruits, ceux du clavier qui couche ces mots, ceux de la voiture qui se gare dehors, le vent à travers un interstice, le sèche-linge qui roule, les pas dans le couloir... inepties soudain si irréelles. Le talent est ici, le temps de quelques minutes, on vous saisit, on manipule vos sens, le rythme de vos battements de cœur, la forme de vos pensées, la perception de votre environnement direct. Ces pas, ces pas...


« Ce que je voulais en fait dire... Ce que je voulais en fait savoir, c'est... Que faites vous là, au bout de ce long couloir ? Je ne vous vois pas... Mais, je sais que vous devez être là, immanquablement vous devriez être là... Si mes sens ne me trompent, j'entends, vous vous entendez parler, puis... J'ai une odeur de tabac, des effluves... Ce que je voulais savoir, dire, c'est... toute seule je risque de rester immobilisée, pas que je ne sois pas bien, c'est beau l'éternité. Mais il doit y avoir un moyen de voir... ailleurs... Ce que je voulais voir pourtant, c'est vos mots mis à corps... Si ce n'est que vous êtes rentré, sorti... Je n'ai pu entreprendre rien pour changer le cours de choses... Si ce n'est que j'ai tout préparé … Et que j'ai oublié tout sur place... »



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