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CHRONIQUE PAR ...

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Magmahot
Cette chronique a été mise en ligne le 02 novembre 2015
Sa note : 19/20

LINE UP

-Anton Belov 
(chant+guitare+claviers) 
 
-Alina Belova
(chant+claviers)

-Anatoly Gavrilov
(violon)
 
-Alex Vynogradoff 
(basse) 

-Anton Skrynnik
(batterie) 


TRACKLIST

1) Akva
2) Kit
3) Khurum
4) Nila
5) At
6) Khot
7) Sat

DISCOGRAPHIE

Muistumia (2014)
Sorni Nai (2015)
Kaiho (2017)

Kauan - Sorni Nai
(2015) - post rock doom metal concept album - Label : Blood Music



Deux Février, 1959. Un groupe de neuf soviétiques trouve la mort après avoir tenté de traverser les montagnes d'Oural afin d'atteindre le mont Otorten. Les autorités soviétiques justifieront leurs os brisés, leurs larges fractures au niveau du torse, ainsi que la langue disparue de l'un d'entre eux par « une force irrésistible inconnue » . Les membres de Kauan, nous livrent ici leur propre vision historique de « L'Affaire du col Dyatlov », en musique s'il vous plait, et tout en émotions. Adorateurs de Tenhi, Sólstafir et des premiers Agalloch, viendez à mes côtés, vous ne serez pas déçus.

Kauan est une formation originaire de Chelyabinsk en Russie, près de la bordure avec le Kazakhstan (ils ont depuis déménagé à Kyiv, en Ukraine), qui officie dans le domaine du post-rock. Le groupe a su faire évoluer la formule de death doom/folk caractéristique de leurs premiers albums vers une sorte de post-rock expérimental, nuancé d'ambient et de divers éléments ésotériques. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la transition est plutôt réussie ! Car après un Pirut de très bonne qualité qui a posé les bases de ce virage, nous voici avec un Sorni Nai renversant de maîtrise et d'audace. Une audace dans le choix du modèle, car un concept album est, malgré une apparente facilité, plutôt difficile à produire, de par les limites posées par le concept en lui-même qui bride le groupe et l'empêche de s'exprimer pleinement musicalement parlant. Cette audace se manifeste aussi dans le choix de la durée des morceaux, ah oui, excusez-moi, DU morceau, car Kauan nous livre cinquante-deux minutes de pur bonheur, sans aucune rupture, toutes en transitions, toutes en magie même ! Oui, vous l'avez entendu, Sorni Nai est en fait un seul morceau, découpé en sept différents titres (pour des raisons de production j'imagine) où se succèdent passages atmosphériques, voix angéliques et growls profonds. L'album se caractérise par une utilisation assez poussée du chant féminin, employé plutôt comme instrument plus qu'autre chose, pour suppléer tantôt cette voix masculine mélancolique et criante de beauté, tantôt ces growls caverneux qui se manifestent systématiquement à chaque fois que les guitares saturées entrent en jeu, l'air de dire : « On a commencé avec des albums de death doom quand même ! ».
Cette corrélation homogène et parfaite d'exploits vocaux vient se greffer à une expérimentation instrumentale de haut vol. Car, la presque-heure de durée oblige, le groupe se voit contraint de jouer différents « mouvements » dans sa composition, mouvements plutôt bien mis en valeurs par la coupure opérée, ce qui permet d'affermir ce côté plutôt progressif de la chose. L'introduction de certains extraits vocaux, ainsi que de sons d'ambiance sur les différentes pistes, permet même de donner un petit aspect cinématographique à la galette et nous rappeler cette histoire qui nous est narrée, une histoire faite de notes de pianos, de guitares et de susurrements en finnois. L'utilisation d'un chant dans cette langue n'est d'ailleurs pas si contraignante que ça, les émotions procurées permettent de casser cette barrière de langage, laissant à l'auditeur la liberté de s'imaginer ses propres paroles, se basant sur l'histoire réelle que traite l'album, ainsi que sur l'artwork très réussi. Résumons donc les choses, nous avons devant nous un disque de post-rock, parsemé d'éléments de folk et d'ambient, arborant une structure progressive à plusieurs mouvements distincts entrecoupés par des extraits sonores très atmosphériques, supporté par quelques passages doom metal très lourds, chanté en finnois au moyen de trois voix incomparables d'excellence. Vous vous dites sûrement : « Ok, c'est là qu'il va commencer à nous énumérer les défauts de l'album ». Le fait est que, je sèche. La chose est absolument parfaite.
Vous pouvez - non, vous allez - sûrement aimer Sorni Nai sans le contexte historique, néanmoins, ce background ne fait qu'accentuer l'immersion en vous téléportant corps et âme dans les contrées lointaines du froid russe, là où l'être humain n'est plus maître de son univers, où la nature reprend ses droits et où tout est à la merci de ses éléments dévastateurs. Ainsi, les vents, les bruits de pas et les percussions tribales de "Akva" vous plongeront immédiatement dans cette ambiance hostile et vous laisseront à genoux, sans défense, voguant exactement là où le groupe le désire, telle une barque lors d'une nuit de tempête. Emportés par cette catalepsie soudaine, les claques reçues tout au long de l'écoute du disque n'en seront que plus grandes, s'assénant à votre corps fragile d'accalmie, car des riffs doom lourds et des growls caverneux viendront telles des bourrasques glaciales vous frapper au visage, tandis que des voix féminines délicieuses de vénusté et des notes de piano douces caresseront vos joues balafrées tels les vents frais de l'aurore, et ceci encore et encore, et encore… «Sorni Nai», la déesse dorée des tribus d'Oural, s'affranchit des codes usuels et emprunte des chemins non conventionnels pour vous imprégner de sa solitude divine et vous révéler petit à petit son corps de froid infini. Sorni Nai est le genre d'albums qui ne s'écoute pas une seule fois. Sorni Nai s'écoute en boucle, pendant une longue soirée, essayez donc. Vous verrez votre main se balader à la quête d'une couverture, vos yeux fixer la cheminée, cherchant refuge, votre cœur sursauter à la même cadence que les sons apocalyptiques de "Khot" et vos larmes se déverser à l'approche de la note finale de "Sat". La fameuse note qui laisse place à cette fausse tranquillité, allégorie de la fin de nos neuf désormais amis, désormais frères. Celle qui livre leurs corps à la nature, à la montagne, ses vents et ses brises. Séchez-donc vos larmes. Sorni Nai vient de se clore, l'aventure est finie, pour votre plus grand malheur. Oui, moi aussi j'aurais aimé qu'elle se poursuive encore plus, qu'elle ne finisse jamais, mais, en fin de compte, c'était juste de la musique n'est-ce pas ? Non Monsieur, pas du tout.

En faisant coexister dans la même coulée auditive une foule de styles musicaux aux souches diverses, tout en gardant une homogénéité et une fluidité à toute épreuve, Kauan s'affranchit des codes établis et nous livre un album unique, et comme si ce n'était pas suffisant, la chose rallie cette instrumentation parfaite à une narration profonde et une immersion immédiate, constituant ainsi une référence en la matière. L'écoute du disque nous assure un voyage instantané dans les bas tréfonds des montagnes soviétiques, où froid et désolation règnent en maitres, où Kauan règne en maître. Écoutez Sorni Nai, vivez Sorni Nai, mourrez avec si vous le pouvez, car vous n'entendrez sûrement pas un disque de post-metal de cette qualité avant longtemps.

À noter que, histoire de parfaire le parfait, la galette est disponible en "Name your price" sur bandcamp, mais croyez-moi, vous allez sûrement vouloir mettre la main au portefeuille.


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