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CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 15 janvier 2015
Sa note : 17/20

LINE UP

-Cedric Bixler Zavala
(chant)

-Omar rodriguez Lopez
(guitare)

-Flea
(basse)

-David Elitch
(batterie)

TRACKLIST

1) 4AM
2) I Got no Remorse
3) Ride Like the Devil's Son
4) In the Lurch
5) 50.000 Kilowatts
6) Memento Mori
7) Drown All Your Witches
8) Providence
9) People Forget
10) Rome Armed to the Teeth

DISCOGRAPHIE

Antemasque (2014)

Antemasque - Antemasque
(2014) - rock prog - Label : Nadie Sound



Une aiguille posée sur un sillon ... La galette tourne tranquillement. Un crépitement dans ce silence religieux et puis le son qui s’élève, un feu qui s’allume. Vous allez me trouver très rétro à passer un disque de 2014 sur une bonne vieille platine (quoique, le style a de nouveau largement le vent en poupe. Allez, me la racontez pas ! Certains d'entre vous adorent ça !), mais les compères Zavala Bixler et Rodriguez Lopez ont eu le don de me plonger dans un état tout à fait paradoxal : suis-je dans les 70’s, les années 90 ou dans les années 2000 lorsque j’écoute l’une de leurs musiques ? Je n’arrive pas à fixer ce point d'ancrage. Je ne peux donc m’empêcher de « physiquement » rajouter à ce paradoxe. Antemasque ne trahit pas cette règle.

J’attends un truc fou, je trépigne d’impatience et cet Antemasque, oui,  je le dévore littéralement. Cedric Zavala Bixler et Omar Rodrigez Lopez n’ont jamais été en mal d’inspiration. L’abondante masse capillaire qui leur frise le crâne n’est pas là chez eux pour leur étouffer le cortex. Après At The Drive In, The Mars Volta, et autres Bosnian Rainbows, Kimono Cult ou encore Anywhere, les projets (qu’ils soient communs ou fruit égoïstes de leurs ruptures successives et déroutantes) se succèdent et ne se ressemblent pas, nous entrainant chaque fois sur des sentes différentes. Différentes ? Oui, sauf sur un point : le plaisir sublime de l’écoute. À condition de considérer justement ces projets chacun pour eux mêmes, dans leur individualité. Et j’insiste sur ce point, car ceux qui vont se lancer dans l’écoute d’Antemasque auront quelques attentes réflexes et indéniables, voire clairement conditionnées par les antécédents qu’ils ont à l’esprit et je leur conseille vivement de s’en départir. The Mars Volta tout particulièrement (plus frais dans les cœurs, il faut l’admettre) avait placé la dragée haute, très haute même : des saveurs, des arômes, des textures et des sensations incomparables et qui persistent encore dans le corps (oui, car cette musique est très charnelle !) et l'esprit de tout amateur enflammé et gourmand du genre (à l’excès, nécessairement). L’annonce du retour de l’hydre à deux têtes ne peut donc qu’entrainer dans son sillage l’espoir fou de retrouver ce son et cette émotion si incomparables.

Et si l’on se campe de façon butée dans cet état d’esprit, le bât va blesser de prime abord, cruellement. En effet, si je vous délivre une opinion avec le regard d’un froid et impassible observateur, force est de constater que la déception est belle et bien là, au rendez-vous : oubliés les morceaux à tiroirs et les rythmiques folles qui nous faisaient perdre le sens commun, adieu au délire psychédélique qui nous faisait douter même du temps présent et nous plongeait dans un état d’introspection complètement cinglé. Pas même trace de cette petite pointe piquante de salsa qui donnait une suavité quasi érotique au thème le plus cruel. Le nouveau service est bref et carré : des morceaux courts (entendez simplement par là un maximum de 4’47, de quoi rester parfaitement perplexe) pour une galette qui se dévore elle-même en 4/5 sets ; une rythmique qui ne laisse place à aucune échappée tant elle est martelée et impérieuse, une guitare qui semble devenue bien sage sachant qu’Omar est pourtant une véritable pieuvre folle en la matière (d’aucuns diraient même un Hendrix en puissance, et comme je leur donne raison !), enfin un chant qui n’aurait plus tout à fait la même limpide profondeur. Les paroles seules sembleraient rester fidèles à l'esprit « d’origine ». Les mauvaises langues diraient que Bixler a de nouveau fait tomber le dictionnaire au sol et s'est emparé de toutes les syllabes qui s'en seraient échappées pour composer un pur délire incompréhensible. Mais à découvrir ce qui fonde véritablement un thème, on trouve souvent une humanité si décevante .... Pourquoi ne point laisser une place à notre propre appréhension des choses ? À notre propre rêverie ? Ainsi, la musique nous appartiendrait-elle plus encore ?!

Celle qui recherchait si ardemment l’émotion comparable d’un De-Loused in the Comatorium (qui, pardonnez moi, mais est à mes yeux tout simplement une pure perfection) et qui devrait être au comble de la déception, n’est même plus capable de vous dire le nombre de fois où elle s’est gavé de cet Antemasque, prétendument (à lire d’autres chroniques) si décevant ! A priori, oui, je dis a priori, nous sombrons dans un rock simplement structuré, merveilleusement catchy certes, et tout ce qu’il y a de plus horriblement classique. Un "4Am" rompt d’emblée le silence en une frénésie qui ne s’arrêtera qu’avec un "Drown All Your Witch", seule véritable touche de douceur acoustique sur l’album, pour laisser place aussi sec à cette boule d’énergie qui brûle ardemment et fuse directement et basiquement sur nous. Une piste telle que "50.000 Kilowatts" offre même la sensation que nos purs fous se sont égarés dans le radio-friendly, un comble tout de même ! Mais alors quoi ? Pourquoi cet album ne me laisse-t-il pas en paix ? Un premier titre pour vous mettre la puce à l’oreille : "Ride Like the Devil’s Sound". Ce dialogue parfait entre guitare et chant, cette montée en puissance effrénée qui vous file la chair de poule, puis ce refrain, « can you read my palm, can you read my heart, can you read my lips ... » qui vous prend aux tripes comme un orgasme vous surprend en plein acte d’amour. Morceau brutalement interrompu par le phrasé sec d’un "In the Lurch", la sensation est quasi acide. Mais oui, justement, si justement posé là ! C’est parfait ! Deuxième indice, surtout, surtout ! Le titre le plus aboutit de l’album : "Providence". Celui où l’on se rend bel et bien compte que non, notre nouveau fruit n’est de loin pas coupé de l’arbre. La sensation à l’écoute de ce titre est tout bonnement sublime. Les sons s’enroulent tout simplement autour du corps, le faisant frissonner de plaisir ; le chant quant à lui, tout à la fois hurlé et susurré, est comme une parole intime et passionnée glissée à l’oreille. À tomber à genoux. Ces deux seuls titres se fixent dans l’esprit dès la première écoute et obsèdent, forçant l’écoute, encore et encore, sans la moindre lassitude. Seulement alors, se rend-on compte que l’ensemble n’a absolument rien de régressif, au contraire. Progressif ! L’album n’est pas une suite de pistes. C’est un ensemble qui joue avec nos émotions, une fois encore. Dès lors que l’on a intégré ces deux morceaux, on prend conscience que la voix de Bixler n’est en rien éteinte, que la guitare d’Omar ne s'est pas effacée, que la rythmique n’est pas rigide et que le cadre n’a rien de cerclé.

Vous n’êtes pas convaincus ? Vous restez premier degré, campés dans vos positions de regrets amers ? Alors je vous dirais que cet album n’est en prime, bel et bien qu’un squelette. Si vous en avez l’occasion, tâchez de prendre le pouls de la scène. Là vous vous rendrez compte que cet album qui semble si carré, si rigide, enfermé dans un cadre bien posé, ne l’est absolument pas. Vous jouirez de ces échappées inattendues que vous aimez à l’ultime, de la démonstration d’une passion sans bornes, et vous exploserez. Là, curieusement, je songe à une anecdote archi conne: sur scène, Bixler boit du thé (on lui prêterait pourtant plus volontiers du LSD), et sa bouilloire fume, fume, emplit la scène de volutes de vapeur, jusqu’à faire oublier son existence pour laisser l’image étrangement pyrotechnique d’ombres perdues dans un brouillard qui hurlent leur passion pour la musique. Un drôle de truc bas étage si on reste pragmatique. Image que je trouve cependant assez plaisante (au sens comique) pour exprimer une idée : d’emblée on voit quelque chose de décevant, terre à terre, puis notre regard se trouve troublé par une autre image qui nous amuse, puis nous fait un brin rêver parce qu’on en a envie. On se prend au jeu, on croit en ces silhouettes fantomatiques, psychédéliques qui se meuvent devant nous et qui crèvent leurs forces à nous délivrer leur passion, suant, hurlant. On oublie la bouilloire, on perçoit juste la flamme folle qui d’un coup se révèle magnifiée, alors que dans le fond, c’est con comme tout ?! Mais qu’est ce qu’on s’en fout. C’est ainsi qu’il faut écouter cet album. On vire la déception de base, conne et méchante, et on se plait à rêver. Et là, ça devient vraiment jouissif.
Une conclusion ? Allez donc au diable. Je pourrais en dire des caisses sur cet album. Ce que j’en ai lu par ailleurs à son sujet me déplaît au plus haut point, et j’aurais envie de défendre mon bifteck corps et âme. Oui, c'est différent. Oui, vous n'allez pas vous sentir d'emblée pris dans un tourbillon de cinglerie immédiatement palpable comme vous le connaissez. Mais je vous invite à l’écouter, encore et encore. À vous en abreuver. Cet album qui de prime abord pourrait décevoir parce que prétendument non conforme à ce qui s’est fait précédemment, est simplement un petit bijou qui se mérite ! Jouissez donc de son écoute, c’est tout ce que j’ai encore à vous dire !


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