Angellore

Entretien avec Rosarius, Walran, Ronnie - le 10 août 2013

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Winter

Une interview de




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Qu'on se le dise,le gothic doom-death n'est pas un genre réservé aux vieux aigris de mon espèce. Non, il y a des jeunes gens courageux prêts à reprendre le flambeau. Ce n'est pas une bonne nouvelle, ça ? Le groupe qui nous intéresse ici est du Sud de la France, et répond au doux nom d'Angellore. Ce trio a eu la gentillesse de répondre sans se faire prier à quelques questions concernant la sortie de leur premier album, Errances, et de leur vision de la musique en général. Elle n'est pas belle la vie ?

Winter : Salut à vous ! Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
 
Rosarius : Angellore est né en 2007. Walran et moi, qui sommes les fondateurs du groupe, nous sommes rencontrés grâce à Internet. Walran était lecteur d’un webzine pour lequel j’écrivais à l’époque, Nightfall In Metal Earth ; il a découvert ma chronique de l’album de Saturnus, Veronika Decides to Die, qu’il ne connaissait pas. Mon texte lui a donné envie d’écouter l’album, il a eu un coup de cœur et il a décidé de rentrer en contact avec moi. De fil en aiguille, et grâce à nos goûts très proches en matière de doom, nous avons décidé de former un groupe. Nous avons passé deux ans à écrire nos premiers morceaux, puis en 2009, Ronnie nous a rejoints à la batterie et grâce à lui, nos titres ont pu prendre l’ampleur metal qu’ils méritaient. La musique d’Angellore n’est pas particulièrement technique : elle est sensitive. L’émotion, facteur essentiel du style que nous pratiquons, doit suinter de chaque note. Nos compositions sont tristes et lentes, le plus souvent, et très soutenues par des claviers orchestraux. Nous sommes de grands amateurs de doom atmosphérique et gothique des nineties, et cela se ressent inévitablement dans notre premier album. Les amateurs de musique sombre et émotionnelle devraient logiquement adhérer à notre recette.
 
Winter : Première question : quel âge avez-vous ? Je vous demande ça parce que l’écoute d’Errances me fait irrémédiablement penser à des groupes disparus depuis pas mal de temps déjà… Des jeunes gens s’intéresseraient-ils au gothic doom-death des 90s ??
 
Rosarius : J’ai vingt-quatre ans. J’étais donc trop jeune dans les années quatre-vingt-dix pour être directement impliqué dans le metal. C’est la même chose pour mes deux comparses. Nous avons découvert tout cela sur le tard et sommes immédiatement tombés amoureux de la sensibilité et de la beauté de la musique de groupes comme Theatre of Tragedy, Funeral ou Tristania, pour ne citer qu’eux.  Ces albums n’ont souvent pas pris une ride, parce qu’ils sont les produits d’âmes délicates, sensibles, tremblantes. Leurs univers visuels respectifs en appellent à des obsessions ancrées dans l’inconscient collectif, et attireront toujours le public comme ils nous ont attirés. Je ne pense pas que l’engouement pour ce style soit simplement générationnel. Il y aura toujours, je crois, des êtres un peu perdus au fond d’eux-mêmes, et qui trouveront dans ce style de musique un écho à cette part de leur cœur.
 
Walran : Ce qui me fait vraiment plaisir, c’est que beaucoup de nos auditeurs éprouvent une certaine nostalgie de ce genre si particulier et codifié qu’est le « gothic doom death 90’s ». Ils sont heureux de découvrir une jeune formation qui s’efforce comme elle peut de dépoussiérer cet univers sonore et visuel ! Pour ma part, oui, je m’intéresse beaucoup à ce genre. Je suis dingue de l’ambiance particulière de cette époque et passe souvent des heures entières à fouiller le net à la recherche de perles rares. D’ailleurs, le duo allemand Empyrium, dont les deux premiers disques sont emblématiques du metal mélancolique de cette époque, est mon groupe préféré et une source d’inspiration dans laquelle je puise continuellement.
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Ronnie : C'est super distingué de demander l'âge des jeunes demoiselles, bravo ! Plus sérieusement, j'ai 25 ans. Rosarius dit « sur le tard », mais autour des 15/16 ans, à l'heure où beaucoup de jeunes restent focalisés sur Slipknot and co. nous découvrions déjà ce genre de musique. En 2004, j’ai découvert les premiers After Forever, Theatre of Tragedy et surtout Draconian en l’espace de quelques jours. Cela peut sembler anodin, mais la porte vers le goth/doom (insérer l'adjectif que vous préférez lire), était ouverte, et c'est aujourd’hui le style que j'écoute le plus. Ensuite, j'ai découvert Saturnus, qui est avec Draconian l'un des groupes que j'écoute le plus. Pour comprendre ce que l'on aime là-dedans, il suffit de regarder le DVD du Widow’s Tour de Tristania : tout y est visuellement, musicalement, émotionnellement, etc. Voilà ce qui nous attire dans cette époque.
Et puis, dans ces années, le son de chaque album était unique. Je pense que si Wildhoney de Tiamat (par exemple) était enregistré en 2013, il sonnerait ennuyeux, pour sûr. Alors que là, avec ce son, c'est un véritable chef d'œuvre qui est un témoignage de cette époque. Autre exemple, en tant que fan de death metal, je voue un culte au Morrisound Studio, qui produisait des albums organiques au possible. Bref, voilà ce qui nous attire dans cette époque. Comme je le disais, jetez un œil sur ce DVD pour comprendre.

 
 
Winter : Errances donne l’impression qu’Angellore est un groupe vivant sa musique à 100%. Le confirmez-vous ? Y avez-vous mis votre âme et vos tripes ?
 

Rosarius : C’est certain. Sinon, nous n’aurions rien fait du tout ! Et plus nous grandissons, plus nous nous sentons à l’aise avec les contraintes logistiques inhérentes à un enregistrement… ce qui signifie que les barrières pragmatiques freinent de moins en moins notre conviction.
 

Walran : Oui, nous pouvons vraiment dire que nous sommes amoureux de notre musique. De plus, j’ai énormément d’admiration pour mes collaborateurs et m’estime heureux et chanceux de travailler avec eux. Angellore est vraiment une formation passionnée !
 
Ronnie : L’âme, les tripes et...le portefeuille. Plus sérieusement oui, nous sommes certes très différents dans le groupe, mais nous avons la même vision d’à quoi nous voulons que l'entité Angellore ressemble. En studio, certaines prises ne sont peut-être pas les meilleures, mais l'émotion ressentie lors de l'enregistrement a suffi pour dire : « Ok, c'est là que j'ai vraiment senti le truc, il faut qu'on garde ça. » C'est ce genre d'émotions que nous recherchons et partageons. D'ailleurs, c'est extrêmement rare qu'une idée ne soit pas acceptée car en général, on pense aux mêmes arrangements aux mêmes moments. Donc oui, on y met la sincérité et la passion. Et surtout si nous ne sommes pas tous les trois OK, nous virons l'idée. C'est à trois ou rien !

Winter : Y-a-t-il une tête pensante dans Angellore ou êtes-vous un triumvirat ?
 
Rosarius : Walran et moi sommes les meneurs. Nous écrivons et composons ensemble. Mais Ronnie nous apporte toujours des suggestions précieuses, et son travail de la batterie, extrêmement créatif, prête à nos morceaux une puissance qu’ils induisaient au moment où nous les concevions.
 
Winter : Où puisez-vous votre inspiration pour les vocaux clairs ? Shoegaze ? Cold-wave des 80s ? Pop ?
 
Rosarius : Un peu de tout cela. L’harmonisation shoegaze nous touche, la clarté de certains actes pop oriente ma manière d’interpréter les parties aiguës… pour ce qui est de la cold wave, qui est probablement mon style de musique préféré, il n’a pas vraiment joué de rôle dans l’orientation des vocaux dans Angellore. Du moins, pas consciemment. Mes parties de chant de basse viennent plutôt de la scène dark folk et goth rock. Et Walran, lui s’inspire des groupes folk qu’il adore pour orienter son beau chant médium – qui fait des merveilles sur le titre "Weeping Ghost".
 
Winter : De manière générale, qu’écoutez-vous ? Etes-vous orientés uniquement musique mélancolique ?
 
Rosarius : Oui. Mélancolique, dépressive, noire, malsaine, expérimentale, tout ce que vous voudrez. Personnellement, une musique entièrement lumineuse n’a que peu de chances de m’intéresser – même si le contraste entre joie et tristesse peut parfois produire des splendeurs, cela va de soi. J’écoute énormément de choses, plus encore parce que je suis journaliste pour un magazine de musique, mais je citerais en essentiels The Cure, Fields Of The Nephilim, Violet Tears, Jacula, Sopor Aeternus, Deine Lakaien ou encore Diary Of Dreams. Côté metal, Saturnus, Draconian, Shape Of Despair, Tristania ou Theatre Of Tragedy sont essentiels pour moi.
 
Walran : Personnellement, en musique, j’ai besoin de rêver, et je suis très sensible au travail d’ambiance. Mais comme j’ai grandi en écoutant du hard rock et du heavy metal, non, on ne peut pas dire que je n’aime que la musique mélancolique ! Il m’arrive bien souvent d’écouter Kiss, Accept ou encore Sabaton à plein volume. En dehors du metal, qui demeure mon style de prédilection et que j’écoute 90% du temps, j’apprécie beaucoup le folk et le dark folk, mais aussi l’électronique planante et la new age, qui m’inspirent également.
 
Ronnie : J’écoute de tout, notamment du black, du death, du doom (beaucoup) et du prog. J'aime ressentir une émotion, lorsque je mets la musique j'ai le livret sous les yeux et bloque sur la musique. Mes groupes préférés sont : Dream Theater, Estatic Fear, Ghost Brigade, Draconian, Saturnus, The Gathering ou encore Iced Earth et surtout, surtout Sólstafir. Bref, il y a le fil conducteur du côté sombre. En dehors du metal, c'est un peu comme Walran, mais j'ajouterai aussi le vieux Hip-hop, le vieux prog et la prédominance du post-rock, qui est mon style préféré hors du metal. Par contre à la batterie, je m'éclate à jouer des passages de morceaux horribles de R'n'B tant ils sont groovy et agréables à jouer. Mais tout dépend des moments : là, je regarde autour de moi les CD que j'ai écouté aujourd'hui et je vois du Steven Wilson, du Anorexia Nervosa, du Impiety, du Imperium Dekadenz (la claque du moment d'ailleurs), du Vanderbuyst ou encore du Remembrance.
 
 
Winter : Errances narre-t-il une histoire ? Quelles sources d’inspiration avez-vous pour les paroles ? Y attachez-vous de l’importance ?
 

Rosarius : Nous n’attachons pas vraiment d’importance aux paroles. Nous concevons davantage le chant comme un instrument. Mais je ne dirais pas que la teneur textuelle est inconséquente… ce que nous écrivons nous touche forcément un peu. Nous jonglons avec des archétypes, c’est ce qui motive nos choix dans les emplois de signifiants. Mais nous nous intéressons surtout aux sonorités et aux rythmes générés par les mots. En soi, Errances ne raconte pas d’autre histoire que celle que son titre désigne. Une errance dans des landes désolées, voyage au gré des saisons, au gré des émotions. Il s’agit surtout de créer une sphère, un lieu dans lequel on peut errer à sa guise et dont on apprécie la beauté triste.
 
Winter : Le son un peu « cracra » est souvent une marque de fabrique du style. Est-ce que c’est un choix délibéré ? Si vous aviez plus de moyens, vous orienteriez-vous vers un son plus puissant ?
 
Rosarius : Difficile de répondre à cette question. Personne ne nous avait jamais dit que le son avait un caractère « sale ». Néanmoins je peux comprendre cette remarque. Mais impossible pour moi de dire ce que nous ferions si nous avions plus de moyens. Les choses viennent comme elles viennent… nous avons exactement le son que nous voulions pour notre premier album. Alors s’il sonne « sale », c’est que nous le voulions ainsi. Peut-être percevras-tu différemment le son du prochain album, nous verrons bien !
 
Winter : Si je ne m’abuse, vous êtes natifs d’Avignon ? Y-a-t-il une certaine émulation par là-bas ?
 
Photo_2_278h_300w Walran : Ronnie et moi avons effectivement grandi dans le Vaucluse. Il ne s’y passe pas grand-chose et les fans de metal sont bien rares ! Cependant, nous apprécions beaucoup certaines formations qui ont émergé de cette ville sur cette dernière décennie. Mais dans la mesure où Angellore n’a jamais donné le moindre concert, je ne ressens pas de connexion particulière avec la scène avignonnaise. Si je suis convaincu que ma sensibilité repose beaucoup sur le lieu dans lequel j’ai grandi, je ne sais pas dans quelle mesure le fait de vivre dans le Sud a pu influencer Angellore… En revanche, j’ai conscience de devoir beaucoup à mes grandes sœurs, deux fans de heavy qui m’ont initié au metal dès mon plus jeune âge !


 
Ronnie : Une émulation pour le metal, là-bas? J'ai bien du voir un t-shirt Korn et Manson en 6 ans...la véritable folie du metal! Et dire qu'en 2003/2004, il y avait eu Satyricon, Marduk, S.U.P. (en 2007)… : « mais ça, c'était avant ! »
 
Winter : Est-ce que vous aimeriez jouer live ?
 
Walran : Chacun d’entre nous s’est déjà produit sur scène au moins une fois en dehors d’Angellore, et, en tant que groupe, nous commençons doucement à nous y préparer. Une fois notre deuxième album paru, nous essaierons probablement de donner quelques concerts.
 
Winter : Vous sentez-vous bien à trois ou auriez-vous envie d’étoffer un peu le groupe ?
 
Walran : Même si nous avons Cathy (violon) comme invitée permanente (elle a d’ores et déjà accepté de participer à notre prochain opus) et que nous travaillons aussi avec un guitariste et un bassiste de session, je ne vois pas le line-up d’Angellore évoluer pour le moment. Nous sommes toujours partants pour inviter des personnes extérieures, mais en ce qui concerne la composition, l’implication et la participation, Angellore sera toujours composé de Rosarius, Ronnie et moi. Nous sommes les trois décideurs du groupe, et je ne pense pas voir cela changer un jour.
 
Winter : Avez-vous des plans à court-terme ?
 

Rosarius : Actuellement, nous nous concentrons sur notre deuxième album. Nous lui donnons tout, vraiment tout. Je crois qu’il peut vraiment plaire. Vraiment. Je suis très fier de ce qu’il est en train de devenir, et je pense que les auditeurs seront en mesure de saisir l’ampleur de ce que nous avons voulu donner à notre musique.
 
Walran : Il sera plus long et différent d’Errances, tout en proposant une continuité. Nous avons déjà hâte de savoir comment les amateurs du premier opus l’appréhenderont !
 

Winter : Dans le monde du gothic doom-death, une multitude de groupes ont abandonné le genre au bout de quelques albums pour aller explorer d’autres terrains (Celestial Season, Sirrah, Anathema,…). Serez-vous fidèles au genre jusqu’à la mort ?
 
Rosarius : Les sentiments fluctuent sans cesse. Notre musique n’est que pur sentiment. Nous ne pouvons rien prévoir. Il y a des chances pour que nous conservions une part doom très importante, mais difficile de dire les nuances que nous lui apporterons. C’est d’ailleurs un vrai plaisir de pouvoir se laisser porter par nos envies.
 
Walran : Franchement, je l’espère. Je suis d’ailleurs ravi que tu poses cette question, car il se trouve que je suis un grand amateur des formations que tu cites ! Personnellement, oui, en dépit de la variété des influences brassées par Angellore, je ferai toujours de mon mieux pour que nous restions fidèles à cet esprit si particulier, à ce style, à cette esthétique. Je m’étais déjà fait cette remarque : certains groupes qui m’ont profondément bouleversé sur un ou deux albums (While Heaven Wept avec ses deux premiers disques, Tiamat avec Clouds et Wildhoney, Within Temptation avec Enter, The Gathering avec Mandylion et Nighttime Birds, Theatre Of Tragedy, etc.) ont pris le parti d’évoluer et ont déserté le gothic/doom metal atmosphérique si sublime de leurs débuts. Je respecte évidemment ce choix (certains de ces groupes ont fait d’excellentes choses par la suite), l’Art ne doit jamais être « forcé », mais égoïstement, j’aurais tellement aimé qu’ils s’expriment davantage et nous laissent d’autres témoignages inscrits dans ce genre précis, qui me séduit si profondément ! Même si notre musique se situe à la croisée de beaucoup d’influences, je sais que nous resterons toujours fidèles à ces premiers émois.
 
Ronnie : En toute logique, Angellore ne devrait pas prendre de virage. Dans la mesure où nous avons d'autres projets pour nous exprimer sur d'autres styles, l'entité Angellore devrait rester dans ce champ musical. Après, les émotions et les envies, nous ne savons jamais vraiment où ça nous mène! Donc nous verrons l'évolution dans le futur.
 
 
Winter : Dans un style bien différent, Hypno5e intègre des passages d’œuvres classiques françaises (La Belle et la Bête, L’Etranger…). Est-ce quelque chose qui pourrait vous tenter ?
 

Rosarius : Pourquoi pas… nous n’avons pas encore sérieusement envisagé l’intégration d’extraits littéraires dans nos chansons, mais nous avons déjà choisi de faire figurer au dos du livret de notre album quelques vers d’Émile Nelligan, un poète que j’admire énormément – un passage de son poème "Sérénade Triste", l’un de ses plus beaux à mon avis. Nous pensons aussi consacrer à la poésie française, notamment romantique et symboliste, des interludes durant nos concerts. Mais rien n’est encore décidé. Il est néanmoins certain que la littérature, qui est la première de mes passions, est destinée à orienter l’œuvre d’Angellore.
 

Winter : Le mot de la fin ?
 
Rosarius : Un grand merci à toi pour cette interview. C’est toujours agréable de voir qu’il y a des gens qui se bougent pour que les petits groupes comme nous obtiennent plus de visibilité et aient plus de chances de toucher leur auditoire.
 
Ronnie : De façon classique je dirai merci à toi pour l'interview et surtout à toi lecteur qui t'es intéressé jusqu'au bout de l'interview, ça fait plaisir d'avoir éveillé ta curiosité. Forcément si la musique vous plait, n'hésitez pas à faire tourner autours de vous ou à nous faire des retours via notre facebook (c'est la seule page dont nous nous occupons).
 


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