CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
le 20 avril 2016




SETLIST

Fall of Messiah :

Grey Heart Blues
Blue Ruin
Rust
Vert-de-gris
I always thought that one Day everything would be settled, but everything just went black

Waking Aida :

Full Heal
How to Build a Space Station
A Sort of Calm
Intro
Incandenza

Maybeshewill :

Opening
Take This to Heart
Co-Conspirators
Red Paper Lanterns
All Things Transient
In Another Life, When We Are Both Cats
Accolades
In Amber
Sanctuary
Critical Distance
In the Blind
To the Skies from a Hillside
Not for Want of Trying

Rappel :

Seraphim & Cherubim
He films the Clouds Pt 2

AFFILIÉ

26 mars 2016 - Paris - Le Batofar


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Deux paires de jambes au-dessus du fleuve, un bateau immobile et trois groupes programmés dans la cale. Des groupes sans voix, comme intimidés par ce qu'imposent les alentours ? Un décor minéral aux arêtes tranchantes qui découpent les façades en autant de masques impavides. Bardage de verre et de matériaux composites, taillés au laser, polis par les courants d'air glacé. Un quartier contemporain. Vide. Mais sans voix ne veut pas dire sans âme et le phare du modeste esquif, insolent assemblage de tôles rouges surgi d'une époque désuète, signale la tenue imminente d'un concert, cette promesse de vie et de fureur, ce bain bouillonnant d'émotions brutales et de corps exaltés où certaines âmes se perdent. Sur le quai, deux regards brûlants qui se mélangent, un sourire annonciateur des plaisirs en germe : la musique raisonne déjà, il est temps de plonger dans les entrailles revivifiées du navire.

Ce concert aurait dû en être un autre. À trois-cents mètres en aval, dans l'autre salle de spectacles amarrée en contrebas de la minérale Bibliothèque, jouent Amorphis et Textures. Le même soir. Luxe parisien des affiches multiples et des choix difficiles, simplifiés cette fois-là par une donnée irréfutable : le Petit-Bain est complet depuis plusieurs jours. Dans ces conditions, pourquoi ne pas donner une seconde chance à Maybeshewill ? Vue au Damnation Festival de Leeds en novembre dernier, la section britannique de post rock instrumental avait paru timide, peu aidée il est vrai par un environnement sonore défavorable. Seconde, mais surtout dernière chance, puisque cette date au Batofar est l'unique escale française observée par les Anglais au cours de leur tournée d'adieux. Qui pour les accompagner ? C'est en arpentant une ruelle pentue à l'autre bout de la capitale qu'apparaît sur une affiche promotionnelle le nom de Fall of Messiah, auquel s'ajoute celui de Waking Aida à quelques minutes du récital. Renseignements pris en urgence, les uns viennent du Nord de la France, les autres de Londres et tous œuvrent dans le même genre musical que Maybeshewill. Une demi-heure avant l'horaire inscrit sur le billet, peu de monde stationne devant l'embarcation, ce qui laisse présager une affluence clairsemée. Le bar aménagé à l'étage est loin d'être comble et dans les dernières lueurs du jour, l'apparition du lapin de Pâques sous les traits d'une serveuse se trémoussant sur la passerelle fait l'effet d'une diversion aussi surréaliste que récréative.
Pourtant, à l'heure dite, Fall of Messiah assène ses premiers accords devant une assemblée qui ne cessera de croître jusqu'à l'arrivée du troisième collectif. Les premiers accords en question sont sans équivoque et portent un nom : mur du son. Et la sensation est même immédiate de visu : quatre ombres, quatre cordes, faisant bloc sur scène, dans un labyrinthe de câbles. Le tempo ne s'affole pas, mais l'intensité est immédiate, presque palpable. Aux décharges de plomb succèdent des parties plus aériennes qui font monter progressivement la tension avant d'exploser à nouveau en orages électriques et libérateurs. Les trois guitares hurlent et la basse se démène telle une furie - la frénésie du titulaire barbu et émacié de cette dernière contrastant d'ailleurs avec la retenue de ses compagnons, même si les spasmes du six-cordiste le plus moustachu de la bande témoignent aussi du déchaînement intérieur qui semble agiter chacun des musiciens. Les accélérations initiées par un très actif percussionniste font parfois songer à celles du black metal, que soulignent de rares hurlements hallucinés. Certes, les morceaux se distinguent difficilement les uns des autres et sont bâtis peu ou prou selon le même schéma, mais l'alternance de flux et de ressacs qui les constituent provoque une sorte d'effervescence émotionnelle, pour peu que l'on consente à s'y abandonner. Après une grosse demi-heure, le batteur remercie une dernière fois l'auditoire avec ferveur puis s'en retourne en coulisses avec ses partenaires : les réactions enthousiastes au pied de l'estrade ne trompent pas, ce fut - sans doute pour beaucoup - une belle découverte. 
Le chassé-croisé des hommes et des équipements se déroule au pas de charge : malgré l'espace réduit, le ballet se déroule sans accroc. Les quatre garçons de Waking Aida installent leur matériel et notamment leurs instruments les plus en vue - surtout pour les chanceuses et les chanceux du premier rang - à savoir leurs pédales d'effet. Précieux accessoires qu'il convient de ne pas approcher de trop près - une spectatrice sans doute fascinée par cette profusion technologique se fera fermement et logiquement tancer par l'un des guitaristes pour y avoir posé ses phalanges. Que l'audacieuse – ou inconsciente – jeune femme se soit rapidement fait repérer n'est guère étonnant, tant le set des Anglais s'apparente à un hommage au shoegaze, terme qui caractérise le style pratiqué par des types qui jouent les yeux rivés sur leurs baskets afin d'appuyer sur la pédale adéquate. Les allées et venues vers les pedalboards font dès lors office de chorégraphie, dans laquelle les mouvements de pied jouent un rôle aussi prépondérant que répétitif. C'est probablement la raison pour laquelle le plus remuant des six-cordistes finit par descendre dans le public, à la plus grande joie d'un cercle d'auditrices japonaises avec qui il entamera une brève discussion une fois remonté sur les planches. Des amplis s'échappe un rock instrumental moins tranché que celui de Fall of Messiah, plus proche de celui habituellement déployé par la tête d'affiche. Les séquences se font souvent délicates, portées par quelques notes égrenées au clavier, voire sur un petit glockenspiel, à l'instar de Mono. Mais là où la formation nippone privilégie les longues montées en puissance, les Londoniens préfèrent jouer aux météorologues phoniques en déclenchant une bourrasque bien sentie entre deux accalmies - parler de tempête serait exagéré, malgré de sévères déflagrations. Pour autant, sans que l'on puisse se l'expliquer tout à fait, l'esprit demeure collé au corps et le corps vissé au sol, faute probablement de compositions marquantes. Une recette plaisante mais un peu trop sagement appliquée, tel est le bilan en demi-teinte de la prestation délivrée par Waking Aida.
La petite salle est pleine à craquer lorsque Maybeshewill se présente devant ses fidèles. Ceux-ci sont venus écouter leurs idoles pour la dernière fois et leur clameur tonitruante est à la hauteur de leur attente. De part et d'autre, l'émotion est tangible. La force de cette connexion immatérielle est-elle due à la taille réduite de la salle ? Le plafond est si bas que les cheveux du claviériste l'effleurent ! Toujours est-il que le climat se révèle plus chaleureux que celui régnant à l'University Union de Leeds quelques mois auparavant. Les premiers titres s'enchaînent dans un déluge de décibels qui fracassent les demeures cristallines brodées par un piano précaire et des cordes assourdies. Chaque tempête déclenchée par le quintet s'accompagne d'une copieuse débauche d'énergie de la part de ses membres, qui mettent une conviction totale dans leur interprétation. En sueur, John Helps, guitariste et fondateur de l'orchestre, fait une pause et en profite pour demander qui dans la foule était présent lors des précédentes apparitions parisiennes de ce dernier, au Glazart en 2010 et au Petit-Bain – encore un bateau ! - en novembre 2014. Plusieurs mains se lèvent - sourires en réponse. Puis le souffle des rêves rugit à nouveau, retrouvant les accents saturés des productions originelles : les extraits du vaporeux dernier album y gagnent en consistance et se fondent naturellement dans la masse créée avec leurs aînés. Hipsters extatiques, rockers attendris, couples enlacés, Japonaises déchaînées : chacun succombe à sa manière aux déferlantes réverbérées, un semblant de pogo secouant même l'assistance. Jamie Ward, le bassiste possédé, s'autorise une courte séance de crowd surf avant de revenir secouer sa grande carcasse parmi ses comparses qui quittent la scène après "Not for Want of Trying", issu de l'enregistrement éponyme de 2008. L'audience les hèle vigoureusement, scande le nom du groupe. Celui-ci fait son retour, renouant avec le décor sombre et les lumières bleutées dans lequel il évolue depuis le début. Après un "Seraphim & Cherubim" très applaudi, Robin Southby laisse sa guitare à Matthew Daly et se place derrière le clavier pour délivrer avec ses collègues "He films the Clouds Pt 2" dont les parties chantées, parmi les rares du répertoire des Britanniques, sont reprises en chœur et à pleins poumons par des fans inconsolables. Frissons et pleurs d'un côté, remerciements bouleversés de l'autre : si les Maybeshewill doivent affronter des adieux aussi poignants à la fin de chacune de leurs performances, ils vont avoir avoir de plus en plus de mal à maintenir leur décision de tout arrêter.


Le bar est bondé à présent, la serveuse a été remplacée par une consœur – peu épaulée, elle peine à honorer les commandes. Les deux paires de jambes rebroussent chemin, longent une coursive et s'extraient du bateau-feu. Portées par la ferveur des mélodies et des échanges, elles gravissent lestement les artères léchées par la lueur poreuse des devantures : la nuit a avalé les édifices, rognures à peine perceptibles rendues à leur insignifiance. Dans ce recoin de ville, le temps d'un trajet ou d'un dernier partage, triomphe fugacement l'écho d'une euphorie.

Tabris et Merci Foule Fête



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