CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
le 20 mars 2016




SETLIST


AFFILIÉ

The Great Old Ones
Lille - Aéronef
(14 décembre 2014)

Der Weg Einer Freiheit
Éragny - Covent Garden Studios
(01 avril 2015)

18 mars 2016 - Strasbourg - La Laiterie


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Ce soir, rendez vous à la Laiterie. Non point à la grande salle, mais au club, ce petit recoin intimiste - je n'irai pas jusqu'à dire intime, le romantisme n'étant pas tout à fait de mise ce soir – et dont je goûte volontiers l'ambiance close, et ce de longue date. Une empreinte façon Massey Fergusson sur la main droite (sans oublier mes remerciements à la Laiterie Artefact pour son accréditation) et direction la salle obscure. Au programme des réjouissances ? La première date française de Der Weg Einer Freiheit et Guests pour son European Tour. Joie anticipée de sentir vibrer puissamment les murs de l'espace étriqué mais tant aimé.

Tout d'abord, en guise de de mise en bouche, un chaud-froid de black metal / post rock autrichien. J'ai nommé : Harakiri for The Sky. Vous l'aurez compris rien qu'au nom, point ici d'ambiance bucolique, on ne rêve pas de soleil et de petits oiseaux fendant les airs dans un battement d'ailes gracile, mais plutôt d'attaques cinglantes de nos espérances azurées, de cris et de déchirements. Les Autrichiens se présentent à nous de manière sobre, sans gimmicks, sans manières. Sans être statiques, il y aura cependant peu de déambulations de leur part sur scène. Le jeu de lumières sera quant à lui tout aussi simple mais cohérent, principalement un chassé-croisé de bleu et de rouge, quelques tons clairs histoire de bien voir les gueules face à nous, mais sans plus d'artefacts (ndlr : jeu de mot involontaire). Cette relative sobriété n'est cependant pas gage d'amateurisme. Niveau sonore, la bouchée apéritive s'avère nourrissante, savoureuse même. D'entrée de jeu, une belle énergie est libérée. Une guitare lead très stimulante, une basse bien en avant, une rythmique imparable. Le chant – que je qualifierais de relativement attendu pour le genre, sans valeur particulière ajoutée à mes oreilles – est engagé, parfaitement placé et bien dans les cordes. Additionnée à cela, une balance équilibrée (coup de poker en ces lieux). De quoi se prendre rapidement au jeu et headbanger avec conviction. Le travail mélodique surtout, s'avère particulièrement soigné. Les morceaux s'enchaînent, jamais enfermés dans une quelconque linéarité, place belle est faite au travail des guitares qui nous emportent sans la moindre difficulté, et les motifs rythmiques se superposent avec une logique déconcertante. On se plait à être ici, tant et si bien que la fin de chaque piste, puis du concert en lui même, semble nous prendre par surprise. Une belle et bonne introduction, un sourire de rigueur et une aise acquise pour la suite des hostilités. Un ou deux morceaux de plus n'eussent pas été superflus.

Changement de décor. Changement d'ambiance. La brume se lève, la lumière se fait diffuse. Un monologue, extrait de Tekeli-Li, introduit le set suivant : « Je ne suis pas fou. Je souhaite juste aujourd’hui prévenir le monde des horreurs indicibles qu’une nouvelle expédition dans ce désert blanc pourrait libérer. Non je ne suis pas fou. Je les ai vues ces entités rampantes, plus anciennes que les hommes, ces immondices cachées dans leur cité de pierre noire. Je les ai vues, plus grandes que tous les édifices, plus effrayantes que la mort elle-même. Je les ai vues, ces montagnes hallucinées »... S'impriment en moi ces simples mots : « Je ne suis pas fou ». Serons nous ce soir des personnages lovecraftiens, poussés à nous interroger sur notre potentielle folie, confrontés que nous le sommes à la vision du monde qui s'expose devant nous ? Les silhouettes encapuchonnées de The Great Old Ones entrent en scène. L'atmosphère qui se dessine est alors bien plus lourde et chargée que celle qui lui a précédé. Plus noire, teintée d'occulte. Les tons vert et bleu prédominent, tout est fait pour que les visages restent dans une ombre propice à nourrir un sentiment d'arcane, les silhouettes seules se détachant avec netteté. Nous plongeons dans un halo fantasmagorique de bon aloi. Les Français se lancent alors dans une prestation d'une grande homogénéité. Dès les premières notes, la musique se présente comme de celles qui veulent vous happer dans un voyage glacial et fascinant. Tout du long, nous trouvons sur notre chemin sonore des lignes d'encre noire pure : raclements, basse proéminente, chant death double, martellements obsédants, guitares acides. Un ensemble ponctué de touches mélodiques avisées, de samples de claviers doucereux, sans oublier le souffle acéré du vent, le tout sur une rythmique vive, sans être effrénée pour autant. C'est tentant. C'est très tentant même. Pourtant, de cette prestation, je ne retiens rien du froid que l'on veut brosser devant moi. J'y aspire pourtant, mais je ne fais qu'observer l'effort, placidement. Je n'en ressens pas la morsure, le piquant, l'incision. Anesthésiée, je ne trouve pas sur ma route musicale de l'instant, cette chose insidieuse et belle qui me pousserait à plonger dans le noir à corps perdu et à me laisser couler, submergée. Le froid ne me saisit pas. La panne de micro qui coupe tout simplement la voix de Jeff Grimal pendant un temps, n'aide sans doute aucunement. Je sais aussi que le groupe fait consensus. Mais le set se révèle surtout monolithique, au point de me laisser blanche. Voilà mon triste constat, puisque tristesse est le maître mot, le thème appelé pour la circonstance. Les ingrédients sont là, mais quelque chose manque pour faire décoller l'ensemble totalement. Alors que la prestation révèle des qualités techniques que je perçois sans peine, j'attends malheureusement avec une patience polie qu'elle se termine. Dommage. L'idée était séduisante pourtant. Une autre occasion sera-t-elle plus convaincante ? Je n'augure de rien.

Et voici enfin venue l'heure des agapes reines. Mais les minutes de l'entre deux sets semblent s'égrainer avec une extrême lenteur. Les préparatifs sur scène distraient quelque peu mon impatience cependant. J'observe tout à loisir les va-et-vient des musiciens dont je découvre de près les visages et que je détaille avec amusement, comme par exemple un certain Nikita Kamprad presque candide et encore décemment peigné, faisant marque de patience avec ce micro qui décidément, ne veux rien laisser entendre (chère Laiterie, tu as bien des caprices de vieille femme !). Puis la lumière s'éteint pour la dernière fois. Quelques secondes pour me souvenir de ma première écoute émue de Stellar. Quelques secondes encore pour me remémorer ma première expérience du groupe en live lors de la session du Motocultor 2015 et qui m'avait laissée sous le coup d'une émotion plus que palpable. Quelques secondes pour me souvenir de mon innocence. Des pensées furtives qui ne feront pas le poids face à ce qui va se glisser violemment dans mes veines ce soir. Car le black metal distillé par Der Weg Einer Freiheit se révèle de toute beauté et de toute puissance (à comprendre dans la bonne acception, soit un euphémisme sans nom !). Là oui, on peut parler de souffle glacial, là oui, on peut parler de pulsion, là oui, l'envie de se jeter en avant tête baissée est prenante et immédiatement suivie d'effet. La configuration des lieux donnant encore plus de poids au geste : me jeter plus encore en avant me vaudrait d'embrasser avec douleur/joie la guitare lead ! À la différence des deux performances précédentes où les musiciens s'étaient défaussés, restant distants avec le public, la proximité et les échanges avec la salle sont ici et maintenant de mise : à côté de moi, un fervent, toutes cornes digitales dressées, la main posée sur le genoux du compère Kamprad ; puis, de nombreuses allées et venues dynamiques sur scène ; encore, des mots, des remerciements, des poignées de mains. Quant au jeu lui même, oui, à couper le souffle. Une fois encore, le régal de ces riffs incisifs à l'extrême. Une fois encore le palpitant qui s'emballe à chaque coup de baguette tonitruante. Une fois encore la rage inspirée de chaque souffle et de chaque râle s'échappant des lèvres de Nikita Kamprad. Tout ce que j'étais en désir d'attendre. Un venin noir craché à ma figure, quelques touches mélodiques, telle l'introduction d'un "Vergängnis" et qui ne sont en rien respirations, mais uniquement la préparation de mon esprit à une immersion encore plus saisissante dans le jet brutal à venir. Et enfin ces moments ... À l'image de ce cliché de paysage archi-couru que même le photographe le plus averti s'attardera à observer, l'émotion me gagne au plus haut point sur le superbe "Repulsion", comme le reste de la salle d'ailleurs. Oubliés tout du long les bouchons d'oreilles qui resteront définitivement dans ma poche. L'envie de dévorer ce son en pleine puissance est viscéralement ancrée, aucune miette ne doit se perdre. Et je jouis d'avance de ne rien entendre d'autre qu'un bourdonnement à la sortie. Je jouis d'avance de ce silence physiquement imposé mais mentalement accepté, propice à taire le reste du monde un instant encore. Il m'offrira le droit de faire perdurer le plaisir noir ressentit dans ce moment sublime : cette sensation que l'on retire lorsque l'on vous prend par le bras et que l'on vous insuffle une gifle monumentale, ce soufflet colossal que l'on n'accueille qu'avec gratitude.

Kein Augenblick gewährt mir Sicht
Die Stille raubt mir das Gehör
Feuchte Luft rinnt durch die Finger
Und immer und wieder ruft mich deine Stimme

Siehst du in mir den letzten noch Glücklichen
Oder siehst du in mir den letzten noch Blutenden
Oder siehst du in mir den letzten noch Lebenden
Oder bin ich tot
Bin ich du
Bin ich?


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