CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
le 12 février 2017




SETLIST

Batushka :

Litourgyia en intégralité

Arkona :
Módl się do wiatru o powrót mój...
Śmierć i odrodzenie
Nie dla mnie litość
Zasypiając w strachu
Lunaris
Ziemia

AFFILIÉ

16 janvier 2017 - Colmar - Le Grillen


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Un soir de janvier. Un froid dit sibérien qui s'abat sur nos petites campagnes françaises - dixit la presse qui ne sait jamais plus renouveler la vigueur de ses ritournelles hivernales si ce n'est en s'appuyant sempiternellement sur les rigueurs météorologiques. De circonstances cependant. Car à l'heure dite, nous sortons affronter le vent hostile sans hésitation. Non point pour chercher un feu d'un doux réconfort. Mais bien pour nous enliser plus encore dans une étreinte glaçante. Peu importe qu'aux abords de la salle, les portes tardent à s'ouvrir, que les couleurs qui teintaient naguère nos visages s'affadissent et que nos corps soient pris de soubresauts incontrôlables. L'esprit est vif, lui. Tendu. Car la donnée qui nous happe à cette heure se nomme black metal.

Passé le seuil du Grillen, si la chaleur ambiante vient réconforter le corps, l'esprit, lui restera plongé dans une avide soif d'encre noire. La soirée s'ouvre donc sur cette sombre intention avec le set d'Arkona, qui fend la scène armé de son dernier né, Lunaris. La dernière production des Polonais a reçu les faveurs de la critique : présentée parfois comme une pépite du black metal, pur morceau de bravoure - voir album de l'année par certains des plus enthousiastes - authentique, directe et efficace constituent les qualificatifs les plus largement retenus à son encontre. La représentation de ce soir s'offre en effet sans fard aucun, le groupe jetant sur nous un son épuré de toute fioriture (et fort bien balancé) : blasts cinglants, riffs incisifs, chant sans concession. Synthétiquement, je dirais qu'aucun blasphème n'est porté au genre dans le black des Polonais (ndlr : mais amplement blasphématoire sur le propos, bien entendu). Néanmoins, si la prestation s'avère d'une honnêteté indéniable (ou d'un venimeux indéniable, au choix), d'une juste technicité, si aucun écueil ne peut être relevé au niveau de la qualité sonore, difficile pour votre chroniqueuse d'adhérer pleinement, le set pouvant se résumer en un seul et unique mot à ses yeux : monolithique. Très vite, me submerge la sensation d’enchaîner des titres, certes dignes en termes d'énergie, mais d'une densité et d'un rythme égaux, une formule répétée à l'envie, entraînant peu à peu mon décrochage complet. Et ce, malgré quelques distractions offertes par des mélodies de bon aloi propres à accentuer la prose dramatique, mais intervenant trop tardivement ou trop rarement pour rompre cet aspect linéaire, emballer mon palpitant et le faire adhérer avec justesse à l’acidité déversée. Dommage.
Une fois cette mise en bouche relative croquée et digérée, les servants de messe apparaissent sur la scène abandonnée par Arkona, s'affairant à préparer l'autel qui recueillera dans quelques instants la parole du "Père" et nous voir confirmer que les fervents de Batushka savent nous tenir l'hostie haute. Pour qui aura déjà assisté à une prestation du collectif, il n'y aura aucune surprise à attendre, disons-le d'emblée : Litourgiya en constituant tout d'abord et avec évidence l'unique registre, la mise en scène se développant par ailleurs conformément au rite que nous avons d'ores et déjà appréhendé par le passé. Ce paramètre bien vissé à l'esprit, l'on ne peut cependant que se féliciter d'assister une fois encore à la cérémonie. Car lorsque la lumière se feutre, que les moines-musiciens s'avancent et prennent placidement la place qui sera la leur durant la totalité du set, que le Père enfin entre en scène, nous enveloppant de volutes d'encens, une pieuse concentration germe dans les esprits. Une fois encore, on se laisse happer par le contraste saisissant de ce black metal incisif mâtiné de chants grégoriens. L'on se plaît à s'interroger aussi sur le sens de cette liturgie : avons-nous à faire à de fervents adeptes de la foi et sommes-nous en train de nous laisser convertir lentement, toutes défenses abandonnées, éperdus que nous sommes dans la passion de cette musique qui martèle avec force tant de propos obscurs dans nos cortex ? Ou bien le collectif blasphème-t-il et mystifie pleinement son monde par sa science de l'émoi ? Observons seulement la scène et jouissons de la pleine implication de ces musiciens, figés dans une attitude de recueillement absolue, tels des moines abîmés en prière dans quelque chapelle tenue secrète : la qualité de la prestation musicale est une fois encore de haute volée. Aucun geste futile, aucune note imparfaite. Les riffs sont acides et pénétrants, les chants entêtants et la rythmique irréfutable. Tout la beauté de Litourgiya offerte avec le plus grand sérieux (dis-je, alors que je m'interroge tout le long du set sur l'expression que cachent les masques qui couvrent les visages des officiants). Ainsi, serons nous béats lorsque l'icône byzantine de la vierge à l'enfant sera brandie avec force conviction devant nous, ainsi accueillerons nous avec bonheur la bénédiction à la fin de l'oraison, ainsi saluerons nous des artistes aussi froids que leur musique d'applaudissement nourris, avant de nous engouffrer à nouveau dans le souffle mordant du dehors, la tête emplie de prières à la gloire du black metal.


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