CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
le 28 décembre 2016




SETLIST

Theusz Hamtaahk
Zombie
Mekanïk Destruktïw Kommandöh

Rappel

Kobaïa


AFFILIÉ

Magma
Lille - Splendid
(29 janvier 2005)
Hellfest (Clisson)
(17 juin 2016)

22 novembre 2016 - Strasbourg - La Laiterie


Magma_Strasbourg_-_La_Laiterie_20161122

Parmi mes plus lointains souvenirs d'enfant, de cette époque où ne restent normalement plus que de fugaces impressions, quelques rires, un sentiment de chaleur enveloppant, les présences aimantes et de rares images aussi courtes à saisir que des battements de paupières, je me remémore pourtant cette pièce plongée dans l'obscurité, ce joli ballet de petites lumières couleur de feu que mon père agitait avec grâce sous mes yeux pour faire sourire la gosse que j'étais. Et dans ce décor feutré, je me souviens surtout de cette musique. Peut-être même est-ce là le premier instant où des notes, des pulsations et une voix, gravées sur le sillon du vinyle qui courait alors sous son saphir, se sont ancrées dans mon esprit, bien loin des classiques pour enfants. Deux titres à jamais pour moi enchevêtrés : "Hhaï" et "Kobaïa". Magma. Alors comment vous décrire l'émotion qui peut jaillir lorsque l'on se présente à la porte de la Laiterie et que l'on retrouve à nouveau face à soi le groupe qui a marqué de son empreinte ses prémisses musicales, comme un lait maternel fait seulement d'ondes et de vibrations phoniques ? Difficile exercice.

Dire de la musique de Magma qu'elle est saisissante est outrageusement réducteur. Dire que les musiciens se placent parfaitement est à la limite de la grossièreté. La musique de Magma est une envolée pour un ailleurs, insaisissable et difficilement exprimable, car propre à chacun. Et chaque membre de Magma est une identité à part entière qui se confond pourtant dans un ensemble de toute beauté. À l'image d'un organisme qui se contente de respirer, la musique nous est offerte avec un naturel d'une évidence éclatante. Et de cette évidence naît le grand émoi qui bouleverse la salle ce soir et, cela va sans dire, votre modeste chroniqueuse. Chaque note se pose avec exactitude et percute l'esprit. Chacune se perçoit avec distinction. Nulle n'est étouffée, tout est limpide. Et pourtant, chacune d'elle fusionne avec les autres dans une alchimie parfaite. Nous observons la coulée de lave en en distinguant chaque composante dans ses moindres détails, chacun étant d'importance. D'ailleurs, ce n'est pas la musique de Magma, c'est Magma, l'univers, dans lequel nous avons ce bonheur de plonger quelques trop courts instants. Et qui ne le connaît pas, pourra cependant aisément s'en trouver ébranlé.
Premier mouvement, "Theusz Hamtaahk"... La salle devient enclave dans le monde. Les yeux sont projetés en avant tels des phares et c'est justement cela : nous voyons le titre se déployer sur scène. Je ne peux que peser ces mots. Il n'est plus rien autour. La masse compacte que forme la foule existe et disparaît tout à la fois dans le temps de l'obsession qui grandit en chacun de ne laisser échapper aucune des précieuses et riches notes qui s'écoulent en vagues sur nous, et de ne perdre aucun geste des artistes qui s'offrent littéralement. Observer devient un impératif tout aussi féroce qu'écouter, tant chaque composante de Magma, inspire l'émerveillement. Chaque geste dirigé vers l'instrument par celui qui en est le maître, plus encore, qui fusionne avec l'objet soudain animé de vie, force l'admiration. Chaque trait du visage des chanteurs respire l'intensité et la passion. L'air est dense de sonorités complexes et de mouvements authentiques et évidents qui se répercutent physiquement en nous et dont nous sommes tous avides de nous saisir.
Plongée alors au cœur d'Üdü Wüdü avec le puissant et obscur "Zombies". La tension n'est plus au stade du palpable et les yeux pourraient bien rouler dans les orbites. Les rythmes obsédants, les chants hallucinés, un vent de presque (pourquoi cet euphémisme ?) folie qui vous tombe dans les synapses et vous secoue en tout sens. Les corps éperdus dans un état de transe géniale, se meuvent au rythme des puissantes impulsions de Vander et la pensée se libère pour filer loin, très loin, tenter de découvrir par elle-même le paysage de la si brillante planète Zeuhl. Sur cette note tenue très puissamment s'achève ce que j'appelle ici le premier mouvement. Une pause s'offrant à chacun, musiciens comme public. Lorsque la lumière se rallume, je dois admettre que je me sens émiettée par ce soudain retour à une réalité trop froide et triviale à mon goût. Je ne peux bouger, assise sur un coin de la scène, j'attends, patiemment, l'éminence du second mouvement de la scène et de mes propres sens.
Alors, comme si jamais la lumière ne s'était éteinte, les précises notes de vibraphone. Alors, comme si rien n'avait cessé, la complainte de Stella. Alors, avec évidence, les mots : « Ce moment raconte l'histoire d'un peuple d'Europe Centrale qui, s'étant révolté contre son tyran, marchait sur le palais. Et les chants de ce peuple étaient si beaux, qu'ils s'évanouirent dans l'espace ». Et alors, alors, s'élevant bien haut dans notre espace à nous, public ému proche de la déliquescence, le chant si ardemment désiré : "Mekanïk Destructïw Kommandöh". Et ici je ne me perdrais en vains mots de description, ceux-ci seraient trop plats pour rendre grâce avec justesse de cet instant. Peut-être puis je dire que lorsque le micro se dirige vers la batterie, que Christian Vander se lève et que sa voix résonne enfin, quelque chose de plus fort encore filtre dans la salle, une émotion difficilement contenu, une communion étrange et merveilleuse d'un instant. Je ne peux en vérité que révéler ceci : lorsque ce superbe instant touche à sa fin, c'est un tonnerre d'applaudissements qui s'élève dans la salle en salut d'un public profondément touché. Mais alors que l'heure nous rappellerait à nous disperser tous dans le cœur froid du dehors, la salle s'y refuse. Une demande fend alors l'air, une demande entendue par nos artistes. Alors, comme point d'orgue à ces trop brèves heures hors du temps et de l'espace, s'élève l'un de mes souvenirs si précieux, et c'est au bord des larmes que je plonge à corps et cœur perdu dans les nappes sonores de "Kobaïa"...


Bien plus tard, beaucoup plus tard, me suis-je rendue pleinement compte avoir quitté la salle et être rentrée chez moi...


©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 2 polaroid milieu 2 polaroid gauche 2