CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
le 13 décembre 2016




SETLIST

Rasa
Le Petit Chevalier
Charon

AFFILIÉ

19 novembre 2016 - Médiathèque Tomi Ungerer - Vendenheim


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Colin H Van Eeckhout, qui est d'avantage connu pour la fulgurance qu'il offre sur scène avec Amenra, pour le mur de son sludge, brutal et incisif qui conduit son public à une ferveur et une transe totalement uniques, mêlant perception des douleurs et de la beauté dans un esprit commun, pour l'image encore d'un croisé de la scène jeté proprement à corps perdu sur les planches, ne ménageant aucun effort physique pour appuyer plus encore sa vélocité vocale et l'expression de son art, continue de me charmer par la douceur de son œuvre solo, par la limpidité de sa voix, par son talent à frapper à la porte de l'intime. Quelques jours à peine après avoir découvert le délicat et superbe 10910, voici que j'apprends que notre artiste vient se produire tout près de ma demeure, dans le cadre du Mois du film documentaire, ayant pour thème les « Caméra engagées », à la médiathèque Tomi Ungerer de Vendenheim, ce jour de novembre 2016 lézardé d'averses et d'arcs-en-ciel dont je n'aurai pas même réussi à saisir de mon maniaque troisième œil photographique, l'entièreté des couleurs.

Oui, vous m'avez bien lue. Je vais évoquer ici et maintenant un concert qui s'est déroulé, non dans une salle obscure où nous, public, nous tenons bien anonymes dans les ténèbres de la fosse pour savourer et où l'artiste, dans sa propre bulle composée de planches, de backdrop esthétique et d'estrades, est à l'abri sur scène pour délivrer sa musique. Ce jour, nous sommes loin de tout ceci, nous nous installons dans le cadre feutré d'une bibliothèque. Mais il est une logique à cela. L'après midi a débuté sur la projection du film Backstage signé Mariexxme - ovni cinématographique dont je parlerais plus longuement dans le cadre du dossier que je lui ai dédié - et pour faire écho tangible à cet instant, Julien, l'avisé organisateur de l'évènement, a souhaité nous offrir l'une des voix qui s'est ouverte pour ce superbe document. C'est celle de Colin H Van Eeckhout qui a répondu à ce souhait. Et je ne peux que reconnaître qu'il a parfait le propos lancé à l'heure de cette découverte d'un monde musical que nous ne voyons souvent qu'à moitié.
Nous voici donc, une petite soixantaine de personnes à entrer, presque timidement, dans ces lieux gouvernés d'ordinaire par le silence des lecteurs impliqués avec ardeur dans leurs pages de romans, essais, poésies, brèves et encres fébriles diverses. Je songe encore, alors que j'écris, aux trois gamins tout à côté de moi qui ne faisaient pas tant de manières et crapahutaient sur les coussin-cubes qui se trouvaient là, se cherchant une petite place, bien à leur aise, indifférents à tout trouble. Pourquoi rester ainsi debout, tendus, en retrait, intimidés que nous sommes tous dans cet espace qui nous semble soudain très intime ? Suivant l'exemple des enfants, je m'assieds à même le sol. Nous nous asseyons tous, formant demi-cercle autour de notre artiste. L'atmosphère devient soudain plus apaisée, la proximité plus marquée, l'intimité plus ancrée. Chacun semble réserver ses gestes, mais par déférence, et ouvrir même le diaphragme de mon appareil photo qui ne me quitte pour ainsi dire jamais et fixe sans cesse mes émotions, me semble soudain indélicat et rapidement, je mets sous silence toute aspiration d'image à saisir. Quelque chose se développe comme plus authentique ici que dans nulle autre espace dédié à la musique, et je n'aie envie que d'apprendre à le saisir simplement.
Alors, débute l'instant.
Progressivement, les quelques chuchotement qui persistaient se noient dans le silence. Car la musique qui s'élève alors, tait le bruit, densifie l'air et canalise l'attention. Certain d'entre nous fermerons les yeux et se couperons de tout ce qui fait l'alentour. D'autres, s'allongeront à même sol, savourant pleinement leur diléction pour l'univers si particulier que Colin H Van Eeckhout sait dépeindre. Les derniers enfin, garderons les yeux ouverts, grand ouverts, vers celui qui fait jaillir une émotion si pleine. Je ne vous cacherais pas que je fais partie de ceux dont la vision s'est trouvée floutée par l'émoi. Et cela commence par un murmure. Un simple murmure qui se mue en cette voix au timbre si saisissant. Cela commence par un tour de vielle à roue, cette vielle de caractère, qui n'aime que l'attention de son maître et exige son doigté méticuleux pour chanter haut et fort sa divine mélopée. Mais elle le sait prévenant, et lorsqu'il appuie ses touches, reconnaissante, c'est hors du temps qu'elle nous plonge tous. Alors une fois encore, je me sens saisie, comme je l'ai été naguère, lorsque, la toute première fois, j'ai découvert Rasa. Je me sens plonger dans une féerie boisée, progressivement abstraite à tout égard, tout en étant pleinement consciente de ma présence en ces lieux, du quadrillage du sol, des livres sur les rayonnages, des cadres au mur, de la réalité des autres autour de moi, et surtout, de cet instrument et de ce visage que j'observe, comme hypnotisée.
Et soudain, mon cœur s'emballe, car quelque notes me font comprendre qu'elle sera là, et je me rends compte que je l'attendais. Je ne la connais que depuis peu pourtant, mais elle m'a d'ores et déjà marquée l'esprit au fer. Une mélodie si simple pourtant. Quelques paroles modestes. Comme une chanson d'enfant. Mais lorsque les mots s'élèvent, je me surprends presque à avoir peine à retenir quelque sanglot. « Je suis le Petit Chevalier... J'irai te visiter... ». Puis ce martèlement qui s'élève et que j'ai décris par ailleurs comme tellurique. Tellurique, oui. Car il est simple et naturel, une fois encore, mais tombe au fond du corps comme un pouls terrestre que l'on ressentirait plus intensément que tout autre. Comme une évidence dont on ne se départirait pas. Une fois encore, le temps se suspend et je ne voudrais le voir reprendre son cours. Je suis loin et proche dans le même laps de temps. J'ai traversé la rivière. Je voudrais rester encore un peu sur ses berges. Mais malgré mon vœux, l'instant s'achève, de manière aussi confidente qu'il s'est introduit. Le silence, ou devrais-je dire le bruit et le mouvement qui reprennent vie, sont alors tout à fait troublants. A la manière de ce que l'on ressent lorsque l'on ressurgit de la torpeur nocturne, au petit matin, passé un songe intense et teinté d'étrange.


La magie de la musique, je n'aurai de cesse de le dire, nait de l'intention du musicien qui la délivre et de celle de l'auditeur qui reçoit cette création. Lorsque les deux concordent, l'on navigue vers quelque chose de plein et délicieux. Ces instants sont à souligner, et je suis émue de pouvoir les ressentir et les partager avec entrain. Émue encore je reste également de l'échange que j'ai eu, passé le concert, avec Colin H Van Ecckhout. De ces échanges qui donnent du sens à toute l'émotion que l'on peut porter vers la création d'un artiste, car humble, sincère et inspirant.






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