Lun

Entretien avec Mayline Gautié - le 26 mars 2021

97
Winter

Une interview de




Lun_20210326

Macrocosme et microcosme, union des contraires... Lun (prononcez « loune »), le projet (encore) solo de Mayline Gautié, ex-Idensity et Adagio, allie world music et néoclassique avec classe et naturel. Comme si certaines personnes pouvaient descendre dans le centre de la terre sans même se tacher. Entretien avec Mayline, les pieds sur terre, la tête dans les étoiles.

Winter : Salut ! Lun est-il ton premier projet musical ? Quel est ton parcours ?

Mayline : C’est mon premier projet musical solo. J'ai suivi une formation classique au violon donc mes premières expériences musicales furent dans ce cadre : orchestres, musique de chambre... Après, ce furent les années lycées, plus rock'n'roll, durant lesquelles j’ai monté mon groupe de filles pour des reprises rock au violon électrique. J'ai également fait un peu de folk. Puis je me suis ensuite mise au metal, en devenant membre du groupe de death metal Idensity, puis d'Adagio, le groupe de Stéphan Forté.

Winter : Tu as donc un background « mixte », classique d’un côté, rock/metal de l’autre.

Mayline : En termes de groupes, oui. En revanche, mes influences ne sont pas forcément metal. J’apprécie particulièrement la world-music. C'est d'ailleurs pour mon profil un peu atypique que Stéphan Forté est venu me chercher, pour ma touche plutôt orientale dans mes arrangements également.

Winter : Sur Lun, tu es seule maîtresse à bord.

Mayline : Oui. Je compose tout. Ça faisait très longtemps que je voulais le faire, et je suis ravie que le projet naisse enfin !

Winter : Tu as eu quand même la gentillesse faire participer ton époux (Raphaël Verguin, le second musicien le plus actif de l’univers derrière Déhà).

Mayline : Oui ! L’idée, de toute façon, c’est que Lun soit un vrai groupe, incarné sur scène. Et c’est très pratique d’avoir un bon violoncelle à la maison (rires).

Winter : Tu évoques la world music. Au risque de t’agacer, on sent une grosse influence Dead Can Dance

Mayline : Je cite Dead Can Dance pour décrire le style de Lun, mais le groupe ne m’a pas forcément influencé plus que ça. J’ai un peu de mal à écouter des sons qui me paraissent trop midi.

Winter : *avale difficilement sa salive* Quels albums de Dead Can Dance te paraissent cheap ?

Mayline: Je n’ai pas dit cheap, j’ai dit midi. Il n’y a pas de jugement de valeur ! C’est un son froid, fait de nappes. C’est une esthétique à part entière, mais personnellement, j’ai voulu que Lun possède un son plus chaud.

Winter : C’est réussi, l’atmosphère de Chamanes est effectivement plus chaleureuse que celle qu’on peut ressentir sur The Serpent’s Egg.

Mayline : Oui. Ceci dit, il y a un aspect sombre, de mystère dans Chamanes, qui est commun à ce qu’on peut entendre chez Dead Can Dance.

Winter : Mais toi, tu te situes dans le monde des vivants, plutôt que celui des morts.

Mayline : Il y a un lien très fort avec le mystère et le divin, au sens spirituel, dans Lun. Mais je reste fascinée par la vie. Je trouve que cette expérience qui dure un certain temps est merveilleuse. J’ai tendance à valoriser la vie, et son lien avec le mystère, mais ça reste positif.

Winter : Ce n’est pas contradictoire. On peut très bien être fasciné par les mystères et ne pas les voir depuis la perspective de l’au-delà. C’est pour moi la grande différence avec Dead Can Dance. J’ai aussi ressenti une grande ambivalence entre le côté macrocosmique, world music, de ta musique, qu’on peut entendre sur les deux premiers titres et le côté microcosmique, néoclassique, beaucoup plus intimiste, des deux titres suivants.

Mayline : Intimiste, je ne sais pas. Disons que j’ai voulu jouer sur les échelles, combiner l’infiniment petit et l’infiniment grand, et ce, sur chacun des titres.

Winter : C’est donc en filigrane sur tous les morceaux, plus qu’une opposition entre morceaux…

Mayline: Oui. C’est comme sur "Chamanes". Dans le clip, on voit la chamane, qui fait le lien avec trois déesses, en train d’accoucher. À travers cet acte, la jeune femme accède à quelque chose de beaucoup plus grand qu’elle. Je pense qu’il y a un lien avec ce que tu dis. "Chamanes", pour moi, c’est le titre phare, la célébration du féminin sacré, dans sa dimension créatrice et féconde.

Winter : Penses-tu qu’on devrait remettre le sacré au centre de nos préoccupations ?

Mayline : Je pense que le sacré revient. Il y a un intérêt accru pour la spiritualité. Je ne pense pas qu’on puisse totalement s’en passer.

Winter : Pour continuer sur ces histoires de « mélanges », tous les morceaux possèdent un côté primitif et, à la fois, une certaine sophistication. Comme si tu te salissais tout en restant propre…

Mayline : Je vois ce que tu veux dire. Cette sensation de « propreté » est donnée par les voix, féminines, par le violon aussi. Les percus apportent une note plus tribale. Cette dualité me caractérise pas mal. Je suis quand même restée pas mal de temps dans Idensity, qui joue du death metal, tout en y apportant mon violon, une voix féminine et des ambiances orientales. J’ai toujours aimé ce mélange, cet équilibre..

Winter : Tu n’intégrais pas ces groupes « à ton corps défendant ».

Mayline : Non, j’aime les deux aspects. Je ne m’imagine ni dans un groupe trop purement metal, ni à faire de la musique de chambre.

Winter : Tu aimes les groupes de « Beauty and the Beast » metal, tels Theatre of Tragedy ou Tristania ?

Mayline : Je connais mal. Mais je n’ai pas envie d’aller dans des trips trop manichéens, trop « noir et blanc ». Dans Lun, par exemple, j’essaye qu’un même élément puisse sonner de manière différente selon le morceau. Par exemple, les voix sont très lyriques sur "Sedna", avec un peu de réverb, tandis qu’elles sont beaucoup plus claquantes, dynamiques, rythmiques, sur "Lặsteio".

Winter : Tu préfères entrelacer les oppositions, plus que jouer sur les contrastes.

Mayline : Oui, c’est le yin-yang, l’équilibre. Rien n’est jamais ni tout blanc ni tout noir.

Winter : Pour les prestations live, tu n’as pas envie de te contenter de son.

Mayline : Déjà, j’aimerais monter un vrai groupe. Après, oui, j’aimerais bien embarquer les gans dans un univers. Qu’ils voyagent dans mes évocations symboliques. Ça me plairait, oui.

Winter : As-tu les pieds sur terre et la tête dans le ciel ?

Mayline : Oui, c’est ça.

Photo_1_502h_400w

Winter : Si tu pouvais faire des concerts, avec quels types de groupes aimerais-tu partager l’affiche ?

Mayline : Idéalement, j’aimerais jouer avec Azam Ali. Elle a ce mélange d’ombre et de lumière, et une voix superbe. C’est une Irano-Américaine, avec de très belles influences musiques du monde.

Winter : Lun est un projet atypique, selon toi ?

Mayline : Oui, c’est une fusion de plein d’influences. Je suis allée m’inspirer de plein de choses différentes.

Winter : C’est accompagné par une démarche philosophique/ésotérique/spirituelle ?

Mayline : Ma musique exprime des interrogations sur les mystères. Le prana, c’est l’énergie dont parle des yogi. J’ai mes sensibilités, mes croyances. Je pratique la méditation, le yoga, je m’intéresse au féminin sacré, sujet que je traite dans Chamanes, comme évoqué précédemment, et ça se reflète dans ma musique, tout comme ma grande affinité pour la nature. Les bruits de celles-ci m’ont toujours fourni de quoi composer. Dans "Sedna", par exemple, j’essaye d’évoquer le mouvement d’une vague, via un double leitmotiv. Et je visualise vraiment cette vague qui frôle le sable avant de redescendre. Et sur "Sève", on n’entend pas la nature, mais l’ambiance est un peu mystérieuse, la voix légère, comme une fée qui se déplace. Ce titre me tient à cœur car l’Arbre et la Sève nourricière sont une thématique qui me tient à cœur.

Winter : Il y a un album de prévu ?

Mayline: J’ai déjà quelques titres, oui, et j’aimerais monter le groupe pour qu’il contribue à tout ça. J’aimerais particulièrement trouver un multi-percussionniste.

Winter : À quelle échéance ?

Mayline : Dans deux ans, je dirais.

Winter : Tu n’as pas commencé ce projet avant pour une raison particulière ?

Mayline : Je pense que j’avais peur. « Se cacher » dans un groupe a un côté confortable. J’ai envie de le monter depuis que j’ai vingt ans, mais je repoussais sans cesse. Je crois que c’est quand j’ai fêté mes trente ans que je me suis dit qu’il fallait que je le fasse, cela faisait trop longtemps que j’attendais. Comme quoi, certains chiffres symboliques aident à une prise de conscience (rires)

Winter : Tu as d’autres choses à côté ?

Mayline : Avant, je faisais pas mal de choses en parallèle. J’ai fait quelques spectacles, où je faisais de la musique en dansant en même temps. J’aime beaucoup allier la musique avec le visuel, comme dans le clip de "Chamanes", où l’on sent bien le lien en musique et mouvement. Mais à un moment j’ai décidé de me consacrer uniquement à ce projet.

Winter : "Lasteio" est chanté dans une langue imaginaire ?

Mayline : Tous le sont.

Winter: Le Groupe Obscur a fait une chose similaire. Ils ont construit une langue imaginaire et un monde qui va avec. Ceci dit, toi tu es plus ancrée dans le monde réel, non ?

Mayline : Oui, les pieds sur terre, comme nous disions auparavant. Il n’empêche que j’aimerais bien composer quelques titres barrés. Pour ma « langue », je n’ai pas composé une grammaire, un alphabet… mais j’aime chanter dans une langue inventée, parce que ça ouvre tout le champ des possibles. Le nom du titre est un mot existant, en général, afin d’indiquer le thème de la chanson, mais pour les paroles, je veux être libre. J’aime bien faire le lien avec les mantras. Il peut y avoir un pouvoir fort avec les mots, même si le cerveau ne le comprend pas. Les syllabes sont puissantes en soi. Ceci dit, le monde réel m’inspire suffisamment. Par monde réel, j’entends la nature, l’énergie. Ma musique constitue tout de même une fuite vers de belles choses.

Winter : Ce n’en est pas moins réel tout autant. Tu aimes beaucoup voyager. Y-a-t-il un endroit qui t’a spécialement marqué ?

Mayline : Je dirais la Chine. C’était mon premier voyage. J’ai peu voyagé avec mes parents. Là, pour ma première grande sortie, j’ai eu envie d’aller voyager au bout du monde, à un endroit où je ne maîtrisais pas la langue, de me confronter au monde. L'endroit m'a paru assez hostile, en tout cas extrêmement différent de tout ce que je connaissais, mais je me suis bien adaptée et j’en garde un souvenir merveilleux. J’ai découvert leur musique, il sont très musique et danse, ils aiment beaucoup danser dans les parcs le week-end… une très belle expérience dans un nouveau monde.

Winter : Un film qui te tient à cœur ?

Mayline: Entretien avec un vampire. J’aime ce côté noir, sombre et beau, romantique.

Winter : Un livre ?

Mayline: La Voie du Bouddha. Cette description très précise, concrète de l’après (et de l’avant également) m’a beaucoup marquée.

Winter : Un album ?

Mayline: From Night to the Edge of Day, d’Azam Ali, la chanteuse que j'évoquais au début.

Crédit photos : Philippe Parickmiler


©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 5 polaroid milieu 5 polaroid gauche 5