French Metal Studied

Entretien avec Corentin Charbonnier et Aladin Chambal - le 07 janvier 2021

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Winter

Une interview de




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French Metal Studied ou quand le metal s'analyse. Rien de bien étonnant, dans le fond. Le metal est un genre ayant largement pénétré les amphithéâtres des universités - si je vous disais combien de chroniqueurs et forumeurs Eternels sont enseignants, vous ne me croiriez pas... Qu'en est-il de la place du metal en France ? Quel rapport entretient ce genre musical encore plus ou moins controversé avec les acteurs institutionnels de notre pays ? Les festivals, c'est bien ou c'est pas bien ? L'approche différenciée des acteurs et des publics constitue un recueil de travaux comme on en voit dans les universités. Corentin Charbonnier, le directeur de l'étude, et Aladin Chambal, auteur du papier Matérialisme et quête d'authenticité, ambivalence des passionnés de la scène metal underground ? ont eu la gentillesse de répondre, chacun de leur côté, à dix questions sur la place du metal dans nos vies.

Winter : Le monde du metal est tiraillé entre deux pôles, comme vous le soulignez dans vos textes : la quête d’authenticité, conduisant à une certaine « marginalisation » d’une part, et l’envie de reconnaissance et de légitimation de la part du grand public et des acteurs de la vie sociale, d’autre part. À votre avis, de nos jours, la « scène metal » est-elle plus proche du premier ou du second pôle ? Sommes-nous plus dans la volonté d’ouverture ou la réaffirmation d’une communauté bien à part ?

Aladin : Comme évoqué dans mon article, je pense que certaines ramifications du metal sont davantage prédisposées pour se rapprocher d'un pôle davantage « marginalisé ». Les subcultures telles que le black metal, le death metal et le thrash metal, par exemple, peuvent être perçues et vécues comme des cultures (entendez par là, genres musicaux et tout ce qu'ils impliquent dans l'identité des passionnés) plus « marginalisées » car elles sont articulées par des thématiques « extrêmes », pouvant reposer sur la violence, la mort, l'occulte... Néanmoins, les thématiques ne constituent pas la seule condition pour être marginalisées (mode de diffusion de la musique, de création...). Rappelons que la marginalisation n'est pas une fin en soi, mais une conséquence que je présente de façon plus détaillée dans mon article. Je pense que la « photo » actuelle du « monde du metal » est davantage orientée vers la volonté d'ouverture, ce phénomène étant notamment favorisé par l'essor du numérique : néanmoins, ce monde n'emporte pas tous ses « continents ». Je pense réellement que toute œuvre aux fondements artistiques peut aspirer à une certaine marginalité, autrement dit se dédier à un public choisi.

Corentin : Les deux « pôles » comme tu les appelles sont intrinsèquement liés. D’une part, il y a la nécessité de rester authentique, fidèles aux convictions, à l’organisation de la communauté, au fonctionnement, aux mécanismes identitaires que l’on peut trouver dans la culture metal. D’autre part, le besoin de reconnaissance est présent car les représentations liées à cette musique sont encore nombreuses. De ce fait, il y a une ambivalence qui est toujours présente : il est nécessaire de se faire reconnaître et en même temps de rester en marge de la culture dite globale afin de préserver l’identité metal.


Winter : Et vous, considérez-vous, à titre personnel, que le besoin de reconnaissance est nécessaire ? Le metal pourra-t-il survivre sans reconnaissance ? Ou au contraire, la non-reconnaissance est-elle une condition de la survie du metal ?

Aladin : Si par reconnaissance, on entend « reconnaissance du grand public », je considère à titre personnel que le metal ne doit pas nécessairement être reconnu à une telle échelle. Le fonctionnement de cette culture ne repose pas sur l'adhésion d'une majorité, mais plutôt sur la conviction de ses minorités passionnées. Mais prenons un peu de recul : le metal est en soi un genre musical, qui mérite sa place au même titre que tout autre genre musical ou toute autre mouvance artistique. Reconnu du grand public ou pas, une place doit donc lui être attribuée dans le panorama musical par les institutions.

Corentin : Chaque groupe social a besoin de reconnaissance. Elle est nécessaire pour son groupe et pour se distinguer des autres. Il y a toujours eu une forme de reconnaissance de la musique metal : construction par rapport à la culture hippie, une volonté de s’éloigner de la culture de masse permet déjà une certaine reconnaissance, même si cela génère des représentations plutôt négatives par les autres groupes. Questionner le besoin de reconnaissance est pour moi une fausse question car il y aura toujours certains membres dans une communauté qui souhaiteront se faire reconnaître et d’autres qui se dirigeront vers une identité plus « radicale », si je puis dire, pour éviter une reconnaissance par la société. L’intérêt de cette ambivalence entre reconnaissance / marginalisation est justement prédominante et je pense qu’elle restera puisque le metal s’est démocratisé mais certaines formes s’extrémisent (musicalement et culturellement) pour rester en marge.

Winter : Les deux pôles évoqués dans la première question : sont-ils compatibles ?

Aladin : Je pense que le metal peut exister avec des groupes « reconnus » par le grand public et d'autres qui ne le sont pas ou moins (volontairement ou non) : c'est déjà le cas aujourd'hui. La scène metal étant tellement large (de par ses nombreuses ramifications), le concept de scène metal réunit un nombre important d'individualités qui sont (trop) facilement assimilables. Néanmoins, en tant que passionné, la scène metal idéale serait pour moi une scène où les groupes n'acquerraient leur reconnaissance que via une légitimité historique ou purement artistique, comme l'on fait les groupes qui ont établi les fondements de leurs subcultures respectives (Mayhem ou Burzum pour le black metal par exemple).

Corentin : Je pense t’avoir répondu avant - nécessaires, selon moi.


Winter : En quoi ces questions d’authenticité et de reconnaissance sont-elles spécifiques du metal ? Ne les retrouve-t-on pas dans d’autres « communautés musicales » ? Les artistes et les fans de rap font-ils face à des problématiques similaires ?

Aladin : Comme évoqué lors de la première question, je pense foncièrement que toute œuvre aux fondements artistiques peut se marginaliser dans sa recherche d'authenticité, même si certaines thématiques facilitent ce processus. Ceci prévaut tant pour le metal que pour une autre culture musicale. Je ne connais pas suffisamment la sphère rap pour en parler, mais je suis convaincu que des différences peuvent transparaître entre des productions plus anciennes, où le genre émergeait, et celles actuelles, où les médias tirent vraisemblablement plus les ficelles au détriment de l'authenticité.

Corentin : Il y a des pratiques similaires dans d’autres styles musicaux, mais il n’y a pas la même communauté ni la même économie. G.Guibert l’avait très bien abordé en conférence : le metal est le style le plus détesté par les ados. Je complèterai par les stats du Hellfest : le style reste, c’est rarement un engagement pour quelques mois ou années. Et, pour les artistes, pour les médias et le grand public, il y a une possibilité de reconnaissance et d’économie viable pour d’autres styles, ce que le metal n’a pas forcément : peu de labels, peu de structures, peu de dates de concerts hors festivals exclusivement metal ou rock a minima… Il y a bien des groupes qui en vivent… Metallica par exemple… Iron Maiden… En France il y a Gojira, mais encore une fois ils ne jouent souvent que dans des festivals de metal, et ce sont pratiquement des exceptions… Et même si nous prenons Gojira, groupe qui est reconnu et a su se développer : il faudrait questionner leur réussite économique par rapport à des artistes de rap : dérisoire… Pour les fans, je ne me placerai pas en expert, il doit y avoir des problématiques similaires. Pour avoir accompagné la réflexion d’étudiants souhaitant étudier le rap, il y a un rap « underground » et un rap « commercial », qui n’est pas identifié de la même façon par les passionnés.


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Winter : Le recueil fait mention d’un retard de la France en matière de développement du metal par rapport aux pays anglo-saxons et d’Europe du Nord. Ayant vécu le désert métallique des années quatre-vingts et même du début des années quatre-vingt-dix dans l’Hexagone, j’aurais tendance à dire que, tout de même, les choses ont beaucoup évolué en termes d’existence de groupes de qualité, d’offre de concerts et même de « normalisation » du metal, même si nous ne sommes pas la Finlande. Partagez-vous ce constat ?

Aladin : À l'inverse, je n'ai pas vécu l'émergence du metal ! Il est clair que l'offre foisonne aujourd'hui tant en groupes qu'en concerts (si on met entre parenthèses l'année 2020 et au moins une partie de l'année 2021...). Je constate aussi que le metal se fait sa place dans l'univers musical, notamment grâce à son réseau. Mais la France n'est pas encore une halte systématique pour tous les groupes en tournée.

Corentin : Pour moi, en tant qu’anthropologue, il faudrait aller étudier les différents territoires metal, in situ. Difficile de comparer également avec les années 80/90 sans avoir une approche économique, sociale… En checkant les archives, on retrouve des concerts de Metallica et Slayer dans des villes comme Clermont-Ferrand, ce qui serait impensable aujourd’hui… Il y a toujours eu : des cafés-concerts, pubs, des salles intermédiaires (privées ou SMAC [ndlr : Scène de musiques actuelle]), des grosses structures/salles/stades… Ce qui semble important de noter, c’est qu’il est difficile pour les structures d’accompagnement d’artistes (SMAC plus particulièrement), d’accompagner TOUS les styles de musique… Pour moi c’est impensable et je pense sincèrement qu’ils font au mieux. Il y a des tremplins aussi… Bref, je ne pense pas que nous manquions de groupes qualitatifs. Ayant une émission radio, je découvre des petites pépites tous les mois… que ce soit en France, en Europe du Nord, dans le Sud de l’Europe… et bien au-delà. Mais il est clair que nous n’avons pas pris le pli en France de penser global et de penser qu’un groupe de metal pouvait être un produit d’exportation de qualité ! D’autres l’ont fait… Après, il faut se dire que les petits groupes qualitatifs même en France sont plus accessibles : il est facile d’écouter un groupe dont on a juste entendu parler… sans aller à un concert (ou acheter leur CD malheureusement).

Winter : Le métalleux français des années 2010 est-il le même que celui des années 2000 et des années quatre-vingt-dix ?

Aladin : Le terme « métalleux » revenant à agréger des subcultures et donc à omettre les individualités qui s'y trouvent, je dirais que le cliché du métalleux (sans sa connotation péjorative) était un métalleux peut-être davantage spécialisé voire exclusif dans les années quatre-vingt-dix (black metal, death metal...), tandis qu'il serait plus éclectique de nos jours. En me basant sur la quarantaine d'entretiens que j'ai conduits, il apparaît clairement que les passionnés n'hésitent souvent pas à naviguer entre les ramifications du metal (dont celles apparues plus tardivement dans l'histoire du metal), ou encore entre plusieurs genres musicaux (folk, blues, musique classique...). D'un point de vue sociodémographique et en s'appuyant sur l'article de Corentin, le métalleux serait aussi plus âgé de nos jours et comprendrait un public féminin croissant.

Corentin : Impossible ! Chaque génération dans le metal a grandi avec le contexte social ambiant. Tu précisais avoir vécu le désert fin quatree-vingts/début quatre-vingt-dix, je suis arrivé peu après dans la communauté metal (milieu des années quatre-vingt-dix), nous aurons le même constat à mon avis. Pour connaître l’existence d’un concert, d’un festival, il fallait se déplacer dans les lieux propres à la communauté : nos défunts disquaires… les bars identifiés/identifiables par la musique en sortant (j’allais souvent jusqu’à Nantes pour trouver les informations à l’Ifern An Naoned début 2000 ce n’est qu’un exemple…). Bref, il fallait y aller - pas le choix et si tu voulais écouter un CD il fallait que quelqu’un te le mette dans le mange-disque voir mange-K7 pour l’écouter (disquaires, FNAC…). À partir des années 2000, rappelons quand même Napster (le piratage), Emule et bien sûr tout le numérique : Myspace, puis ensuite l’avènement de Google et de Youtube, et les réseaux sociaux : Facebook et maintenant Instagram… (je ne cite que ceux qui sont le plus utilisés par les metalheads dans mes stats)… Bref… la société évolue, la communauté metal n’est pas en marge et s’adapte aux innovations sociétales. La preuve, depuis le confinement, nous voyons des concerts en streaming, parfois gratuits, parfois payants… même le rapport à l’économie dans la communauté s’adapte.

Winter : Le look metal reste-t-il aussi important qu’il y a vingt ou trente ans ?


Aladin : Oui. Néanmoins, l'idée du dicton « l'habit ne fait pas le moine » est régulièrement rappelée par les passionnés, dénonçant l'appropriation de la culture permise par les codes esthétiques et vestimentaires. Les individus faisant figuration ne sont pas les bienvenus car ils dévalorisent le capital culturel inhérent au metal.

Corentin : Cela fait partie des constances dans la communauté metal : le look identifiable et reconnaissable de loin. Bien sûr, il y a des évolutions, mais globalement on retrouve toujours les tee shirts de groupes, les vestes à patch, les tatouages et piercings pour certains… Après je vais revenir aussi sur ce que j’ai dit précédemment : il y a aussi une marchandisation forte, on trouve maintenant des tee shirts de metal et des vestes pré patchées dans des grosses chaînes de distrib et même parfois en supermarchés… impensable il y a vingt ans !

Winter : Quid de l’évolution démographique ? Les moins de vingt ans écoutent-ils encore du metal ?

Aladin : Il y en a encore, et heureusement. Néanmoins, les conclusions issues de l'étude de Corentin au Hellfest nous montrent que le public pourrait peiner à se renouveler.

Corentin : Il y en a, ils restent minoritaires. La moyenne d’âge en festival est supérieure à 32,5 ans… autant te dire que le public jeune est moins présent. Par contre d’un point de vue démographique, nous avons toujours toutes les catégories socioprofessionnelles, de plus en plus de femmes (35% environ contre 10% il y a plus d’une décennie)… Et il y a des metalheads partout sur le territoire. C’est indéniable. Mes études stats montrent plutôt des personnes venant du grand ouest, mais ce n’est pas anodin puisque je fais les stats sur le Motocultor (Bretagne) et sur le Hellfest (Pays de la Loire), il faudrait que je questionne le public du Sylak, du Tyrant et autre pour être plus précis et objectif.

Winter : À titre personnel, pensez-vous que les festivals sont un bienfait pour la scène metal ?

Aladin : Les festivals comme le définissent Olive, Caroline et Pierre, sont une bonne chose pour la culture metal. Que le festival soit dédié au genre ou l'intègre dans sa programmation pour une autre bonne raison (artistes locaux, thématiques communes...), ils permettent l'activité et l'expression des valeurs autour de la culture, favorisent leur appropriation et donc l'affirmation et le développement des identités, en plus de constituer des lieux de vie économique contribuant à la pérennisation de la culture.

Corentin : Oui, ils permettent l’accès à la culture metal pour des personnes pouvant en être éloignées géographiquement, ils facilitent la découverte de groupes que certains festivaliers ne seraient pas allés voir en concert one shot. Et, les statistiques montrent que ceux qui vont en festival fréquentent aussi les concerts locaux, régionaux… donc cela ne nuit pas à la scène restreinte, underground… Cela complète l’offre, même si les festivals drainent un public de néophytes ou de touristes - pour reprendre les termes de certains organisateurs - qui ne maîtrisent pas les codes ni le fonctionnement de la culture metal. C’est une nouvelle porte d’entrée de la musique metal : avant il fallait connaître et « faire ses classes » !

Winter : Joko Widodo, le président de l’Indonésie, est fan de Napalm Death. Aurons-nous un jour un président de la République fan d’Arcturus ?

Aladin : Et pourquoi pas? Le metal est une culture qui permet notamment de s'évader, et bien souvent une catharsis. L'article de Corentin rappelle d'ailleurs que les passionnés de metal sont pour la majorité titulaires d'un diplôme d'études supérieures, avec notamment 25% de diplômés de BAC+5 (cf p. 175). En considérant que le metal est un art à part entière, rien ne semble contre-indiquer l'art avec la fonction de président, il est bien au contraire un signe de culture de par l'engagement émotionnel et intellectuel auquel le metal fait souvent appel.

Corentin : Vu comme ça se passe en Indonésie pour une partie de la population et ses engagements politiques, je ne sais pas comment aborder la passion du président Widodo pour la musique metal. Oui, il y a moyen qu’un jour un président d’un autre pays soit fan de groupes de metal, dans les pays où la scène est valorisée par exemple. Pour la France çà risque d’être long je pense, et avec beaucoup d’humour noir, cela dépendra du président ou présidente de la République… Ça peut piquer juste à l’idée de qui sera à ce poste dans quelques années. Peut être aussi que nos présidents depuis dix ans étaient ou sont fans de metal, mais ce n’est pas forcément « bankable » donc ils ne l’abordent pas lors d’interviews ou autre... Ça reste une musique clivante et surtout, peu de chances que ça fasse voter les metalheads pour celui qui se revendiquera de la communauté, sans compter la perte d’électeurs conservateurs qui considèrent les metalheads comme des marginaux !


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