Elmor Hell

Entretien avec Elmor Hell - le 14 octobre 2020

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Winter

Une interview de




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Le Boucher du Terril, Annus Horribilis, D'encre et de sang. Un gars ayant écrit des romans intitulés de la sorte ne peut-être qu'un fan de Cannibal Corpse aux vêtements graisseux et à la longue chevelure nourrie aux bains de fange. Pas vrai ? Lisez la suite, vous n'allez pas être décus...

Entretien avec un auteur prolifique, aux multiples facettes.

Winter : Salut à toi. Je viens de finir Annus Horribilis et j’ai vraiment apprécié ce mélange entre intrigue policière et événements historiques. En réalité, j’ai appris il y a peu que la France avait fait la guerre au Mexique…

Elmor : J’en suis ravi. J’ai écrit le roman pour un concours littéraire, un concours de polars historiques organisé par Les Nouveaux Auteurs et parrainé par Jean-François Parot, qui a créé le personnage de Nicolas Le Floch, adapté en feuilleton. J’avais eu de bons retours. On m’avait dit que l’histoire était un peu trop courte mais avec des choses intéressantes. Du coup je l’ai gardé dans un coin et, suite à ma mésaventure avec mon éditeur qui m’a empêché d’être republié pendant pas mal de temps, j’avais pris la décision de mettre ce manuscrit sur Amazon KDT, histoire de le faire vivre et de montrer que je peux sortir d’une certaine zone de confort, l’univers de l’horreur et de fantastique. Là, on est dans un polar très classique, une enquête policière « vieille école ». J’ai pris beaucoup de plaisir à fouiller cette époque, notamment du fait qu’elle présente des ressemblances avec l’époque actuelle. Des avancées technologiques révolutionnaires, et une société assez puritaine, politiquement engluée.
Je ferai une suite, j’ai fait une fin ouverte, on ne sait pas si l’inspecteur Duranton va rester dans la police ou non et j’avais envie de continuer à explorer la dernière décennie du XIXème siècle, et même créer éventuellement une petite série.


Winter : En quoi cette veille de Première Guerre Mondiale te fascine-t-elle spécialement ?

Elmor : C’est tout le côté assez ambigu de cette période. Les idées monarchistes, républicaines et bonapartistes s’y affrontent, avec une IIIème République toute fraîche, née un peu par défaut - si le comte de Chambord avait eu une descendance, la France serait une monarchie - qui cherche à assoir son autorité. Il y a des enjeux géopolitiques forts, avec une Prusse très puissante, des Etats-Unis d’Amérique qui commencent à montrer leur future grandeur, une Russie où les premiers troubles commencent à apparaître. Finalement, les premiers éléments qui vont conduire à la catastrophe de 1914 sont présents. On sort d’un XIXème siècle très classique et toutes ces avancées technologiques, comme les réseaux câblés qui parcourent les océans, métaphore d’internet, réduisent les distances entre les pays. Les machines et des inventions qui font évoluer la société d’un point de vue technologique, mais à côté de ça, on a les premiers attentas anarchistes, un certain puritanisme, une instabilité politique… Tout cela est fascinant et en miroir avec la société actuelle, je trouve.

Winter : Y avait-il cette ambiance pré-apocalyptique/ hystérique que l’on perçoit actuellement, notamment en France ?

Elmor : Oui. Il y avait des troubles syndicaux, la crise du boulangisme. La France est un pays sado-masochiste. Depuis la Révolution Française, on vit sur une nostalgie de la monarchie qu’on déteste en même temps. Je crois que le peuple français adore détester son histoire.

Winter : Le peuple français adore détester.

Elmor : Soi-même et tout le monde, oui. Avec cette épidémie de COVID, on voit toute la fragilité sociétale, elle est mise en lumière. Pour moi, la société française n’a pas beaucoup évolué en cent- cent-cinquante ans. Les faits divers d’aujourd’hui ressemblent à ceux de la fin du XIXème.

Winter : La deuxième guerre mondiale a-t-elle induit quelques décennies de « pause » ? Ne serions- nous pas en train de revenir à la dureté de l’histoire française ?

Elmor : Après la seconde guerre mondiale, tout le monde s’est retrouvé résistant, contre l’idéologie nazie et fasciste. Pendant trente ou quarante ans, des idéaux inspirés par le marxisme, assez présents dans l’éducation nationale notamment, ont mené à certains événements, comme mai 68, l’abolition de la peine de mort… Et à côté de ça, et c’est paradoxal, nous sommes dans une société capitaliste, malgré un état très présent - ce n’est pas nouveau, c’était déjà comme ça sous Louis XIV- où règne un individualisme exacerbé. Nous arrivons au bout de ce système « hybride » et sommes en train de repartir vers une spirale de plus chaotique, comme dans les années 20 et les années 30.
En tout cas, pour en revenir à Annus Horribilis, il s’agissait d’une histoire sans prétention, mais je me suis amusé à l’écrire, et j’aimerais bien la faire publier voire créer une petite saga.


Winter : Toujours avec un format très court. Est-ce ta griffe ?

Elmor : C’est un peu mon défaut. J’ai tendance à aller à l’essentiel, je ne décris pas trop. On me l’a déjà reproché, notamment pour Le Boucher du Terril, qui plaît, mais qu’on trouve trop court. C’est peut-être dû à ma formation juridique de base. Dans quelques semaines ceci-dit, je vais sortir un roman, qui est beaucoup plus long (NdW : il est sorti). J’ai pris le temps d’y faire des descriptions. La suite du Boucher du Terril est également plus longue. Pour Annus Horribilis, la suite sera également forcément beaucoup plus longue. Mais je ne veux pas faire du long pour du long. Si le lecteur s’ennuie, c’est que moi aussi je me suis peut-être ennuyé quand j’ai écrit le texte.

Winter : Pourquoi t’associe-t-on au metal ?

Elmor : Parce que le metal est un genre musical qui a des correspondances indéniables avec le genre fantastique et celui d’épouvante par la grande liberté de ton et d’expression qu’il offre. On peut y exprimer énormément de choses, l’univers est très large, au-delà du côté parfois caricatural et grand-guignol, assumé, du metal. À travers ce genre, on arrive à faire passer des descriptions, comme les « photos » de la société que sont les histoires des romans. Et puis, c’est un univers musical dans lequel je baigne, au sens large du terme. C’est un univers foisonnant, dès qu’on se prend la peine de fouiller un petit peu. Il y a pas mal de références à des genres littéraires, par exemple à la littérature gothique, à Edgar Poe, on peut vite dériver sur Baudelaire également… En général, j’écris en écoutant du metal pour décrire certaines scènes et les sentiments que mes personnages peuvent avoir.

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Winter : Quels groupes t’ont inspiré pour Annus Horribilis ?

Elmor : Je me suis plutôt inspiré de musiques de film, afin de mettre une ambiance à ma lecture des journaux de l’époque. J’ai écouté la B.O. de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, de Wolfman, des musiques de Goldsmith…

Winter : Pour Le Boucher du Terril, c’est Cannibal Corpse qui t’a inspiré ?

Elmor : (rires) Non. J’ai écouté évidemment en boucle la B.O. de Halloween, le film de Carpenter, vu que Le Boucher du Terril est un hommage assumé à ce film. Sinon j’ai écouté Slayer, Marilyn Manson et sinon Suicide Commando, de la dark electro…

Winter : Envisages-tu de parler un jour explicitement de musique, du milieu metal ?


Elmor : Il faudrait que je le connaisse mieux, que je me plonge dans l’univers, peut-être en côtoyant un groupe pendant leur représentation, dans son quotidien, pour m’en imprégner. Je suis d’abord un fan, je ne suis pas musicien, je n’y connais rien. Mais pourquoi pas.

Winter : Tu peins également. Privilégies-tu l’une des deux formes d’expression ?

Elmor : Non, c’est en fonction de mes envies. Pour la peinture, la démarche est complètement différente. C’est un moment de détente. Je m’oublie. Je peins depuis peu à l’acrylique, et comme ça sèche tout de suite, on peut avancer très rapidement, contrairement à la peinture à l’huile. Mais chaque support est intéressant. Récemment j’ai peint l’une des scènes d’ouverture de The Shining, de Kubrick. La petite coccinelle jaune dans les montagnes. Quand je fais ça, je m’évade. Un peu comme si je n’étais pas l’auteur du dessin, je me laisse aller au bout du pinceau, comme quand je lis, je me laisse guider par les mots. Je ne fais pas des toiles de composition, je reproduis des photos, des personnages. Je suis moins bon pour créer des choses moi-même. Mon prochain projet c’est de rendre hommage au Portrait de Dorian Gray, mais vu du côté féminin. Pour une fois, ça serait une création. Pour l’écriture, je suis complètement acteur, je me mets dans la peau des personnages, j’en ressors un peu fatigué…

Winter : Quand tu écris, tu te sens donc maître à bord. Certains auteurs disent se sentir « possédés » quand ils écrivent… Dans L’Ange à la Fenêtre d’Occident, Gustav Meyrink fait dire à l’un de ses personnages en début de roman qu'« on » lui dicte ce qu’il écrit.

Elmor : Disons que pour l’écriture, je ne peux pas dire qu’on me dicte. J’ai des idées qui viennent, il m’arrive de laisser aller mes doigts sur le clavier, mais j’ai le sentiment d’avoir la barre en main, comme si j’étais sur une autoroute où je décide de la trajectoire que je veux suivre. Après, on se laisse porter par les mots. Ce qui est amusant, ceci dit, c’est que parfois, on donne une dimension psychologique à un personnage mais ce dernier prend le pas. On a l’impression qu’il se construit de lui-même, et dans ce cas, on a la sensation qu’il nous a échappé. C’est drôle.

Winter : L’œuvre peut prendre des détours inattendus…

Elmor : On suit des schémas qu’on n’a pas forcément imaginés au départ.

Winter : Quelles sont tes références artistiques ?

Elmor : Edgar Poe, Howard P. Lovecraft, Charles Baudelaire, Graham Masterton, Jane Austen dans un autre style. En peinture, j’adore Bacon, Jackson Pollock. Ils me parlent, ils expriment une souffrance intérieure, très intéressante. En musique, Gainsbourg, Marilyn Manson, Bowie, The Doors, Morrissey, Kate Bush, la sorcière du son, qui a fait un clip et une mélodie inspirés par Les Hauts de Hurlevent, The Cure, Mylène Farmer, avant qu’elle parte aux États Unis. Avec Laurent Boutonnat, ils ont créé des choses très intéressantes jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix. Slayer et Septicflesh en metal, mais je suis assez éclectique. En littérature, Oscar Wilde, Bram Stoker, Joseph Sheridan Le Fanu… Je n’ai pas d’artistes de prédilections. Je peux être touché par un texte de Gilbert Bécaud, de Julien Clerc, de Jean-Louis Aubert, voire de Lara Fabian. Ce qui compte, ce sont les émotions que l’on ressent, je pense.

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Winter : Tu sembles posséder une attirance prononcée tant pour la période de la fin du XIXème siècle que pour une certaine « modernité », tout au moins musicale. Le mariage entre ces deux pôles d’intérêt est-il facile ?

Elmor : On ne m’a jamais posé la question (rires)… Je me sens tiraillé, oui. J’adore l’histoire, j’ai un profil plutôt conservateur. J’aime la liberté mais sans l’idéaliser. Le XIXème siècle représente pour moi un chaudron, j’aime cette époque. Actuellement, nous manquons d’élégance. Les gens ne s’habillent plus, le sportswear a tout envahi. C’est pour ça que j’aime la mode gothique, c’est un contrecourant intéressant. J’aime le raffinement du XIXème siècle, notamment dans le langage. Celui-ci s’est appauvri. Un petit entrefilet dans un journal de la fin du XIXème, décrivant un fait divers, sera écrit dans un langage très soutenu. Ce n’est plus le cas. Dans le metal et dans le gothique, il y a une recherche d’esthétique et d’élégance. On peut parfois avoir le sentiment de ne pas être né à la bonne époque.

Winter : En début d’entretien, tu as dis que la société actuelle était puritaine. En quoi exactement ?

Elmor : À partir des années soixante, il y a eu une « révolution sexuelle ». Et effectivement, je pense que les années les plus libres ont été les années soixante-dix. Il y avait des audaces architecturales et vestimentaires. Mais petit à petit, nous sommes revenus à un certain conformisme. Au niveau de l’humour par exemple, on ne peut plus rire de tout. Des gars comme Desproges ou Coluche seraient menacés de mort actuellement. Un mec comme Michel Leeb aujourd’hui… Il y a eu un rejet d’un certain nombre de valeurs traditionnelles pour se montrer moderne, et du coup, tu passes facilement pour un réac. C’est un puritanisme différent de celui d’antan, qui était un puritanisme chrétien, mais il y a quand même des interdits. On ne peut pas caricaturer Mahomet sans risquer de se prendre une rafale de Kalachnikov. Il y a beaucoup d’autocensure.

Winter : D’ailleurs je vais voir comment je retranscris tes propos sans offenser trop de monde… (rires)

Elmor : Actuellement, le blanc est coupable de tous les maux de la terre. Sauf que… L’esclavage n’est pas l’apanage du banc occidental. Je suis contre l’esclavage, qui a été un épisode horrible de notre histoire, mais ce n’est pas spécifiquement blanc. Il y a actuellement une récupération de faits horribles pour en faire des généralités. Zola parlait déjà des dramatiques conséquences des journalistes qui exacerbaient les faits. Ça ne s’est pas arrangé.

Winter : Quelles sont les prochaines étapes de ta production artistique ?

Elmor : La prochaine étape, c’est la publication d’un nouveau roman inédit (NdW : à l’heure de la publication de cette interview, il est sorti). J’ai signé aux éditions Art en Mots, il paraitra au début du mois d’octobre. Il s’appelle D’encre et de sang. C’est un roman où j’ai essayé de faire intervenir à une part de surnaturel. Deux filles gothiques vont se retrouver à chercher un tatoueur sur Arras, tatoueur underground qu’on leur a conseillé. À côté de ça, un duo de copains, qui font de l’exploration urbaine, va se trouver nez à nez avec une tête de sanglier empaillé qui n’a rien à faire dans la maison où ils se trouvent. La route des deux duos va se croiser et ils vont être confrontés à un groupe de gens liés à un « chef ». S’agit-il d’une secte ? On ne sait pas trop… En tout cas, les quatre jeunes vont avoir de gros soucis. Ils se font aider par un prêtre tandis que le roman bascule dans le surnaturel. J’ai voulu écrire quelque chose qui fasse peur.

Winter : Le sanglier, le prêtre, dans un décor urbain moderne. On retrouve l’union du présent et du passé…

Elmor : Oui, d’autant plus que le personnage du prêtre, un fils d’immigrés italiens, a eu une vocation « à l’ancienne ». Il a une sorte de « don », d’intuition des choses. Il ressent le Mal, il sait que le Mal existe. Il a des flashs sur son enfance, dans une maison possédant une cave où il n’a pas envie de descendre.

Winter : Tu t’inscris dans une certaine tradition de l’horreur. On pense à L’Exorciste, là…

Elmor: Oui, j’adore le film de Friedkin, que je ne me lasse pas de regarder et également le roman. Après, j’ai voulu aborder le Mal en restant très sceptique sur la manière dont on peut aborder ça. Je suis néanmoins convaincu que le Mal existe, j’ai d’ailleurs rencontré un prêtre exorciste à ce sujet. Accompagné d’un diacre, il m’a reçu pendant une heure et m’a beaucoup aidé. Il me disait que son action était loin des clichés des films. Le Mal se manifeste de manière beaucoup plus insidieuse. La possession, ce n’est pas quelqu’un qui vous vomit de la purée de petit pois au visage, mais pour lui, c’est une évidence que le Mal, le diable et les démons existent. Il me disait que le Mal, c’était comme un chien méchant qu’il faut laisser en laisse dans un coin, et qu’il ne faut pas essayer de caresser. Ce concept est présent dans les textes de base du christianisme. Le "Notre Père" par exemple. Le Mal est présent dès le début. Pour ce roman, j’avais envie d’intégrer du surnaturel dès le départ, et de faire peur, également.

Winter : Tous tes romans ont lieu dans le Nord. Une histoire d’épouvante sous les oliviers, ça n’irait pas ?

Elmor: Je ne connais pas bien le Sud. Je suis originaire de la région parisienne, même si je ne me vois pas non plus écrire un roman qui se passe à Paris. En tout cas pas en totalité. Je trouve que le Nord est très intéressant à exploiter au niveau des paysages urbains. Je me serais mal vu situer D’encre et de sang dans les Hauts-de-Seine. Dans le Nord, il y a plus d’espace. Les briques rouges, les terrils… Le Boucher du Terril, je ne me serais pas vu écrire Le Boucher du Mont Valérien… Il y a un paysage, une identité… C’est ma région d’adoption. C’est un peu le même rapport qu’entre Stephen King et le Maine. En parlant du Boucher du Terril, il sera réédité par mon nouvel éditeur, tout comme la suite. J’ai également un roman, inspiré des fêtes foraines, les ducasses, qui ont lieu régulièrement par ici, qui devrait sortir l’année prochaine. C’est un sorte d’hommage aux films des séries B. J’aimerais également écrire un polar noir, très réaliste et nihiliste, histoire d’attaquer de front la société contemporaine.


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