Helioss

Entretien avec Nicolas - le 22 juin 2020

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Winter

Une interview de




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Quatre, ça correspond à Piece of Mind, ...And Justice for All, South of Heaven... La fameuse maturité. Le chant du cygne, souvent, aussi. En sera-t-il de même pour Helioss ? Devenir le soleil constitue un moment important dans la carrière du projet de Nicolas, un point d'orgue en matière de créativité. Un sommet ? C'est à voir. Logiquement fatigué après l'accouchement d'un tel enfant, le créateur d'Helioss n'a cependant pas l'air d'avoir dit son dernier mot...

Winter : Salut ! Devenir le soleil a des retours très positifs, non ?

Nicolas : Oui ! Nous sommes très contents. Maintenant j’ai hâte que les CDs arrivent ! Ils sont pressés et expédiés, mais avec le COVID, ça a pris beaucoup de retard.

Winter : Tu as dû beaucoup travailler. Par rapport à l’ampleur de l’œuvre, il ne s’est pas passé tant de temps que ça entre Antumbra et Devenir le soleil.

Nicolas : Ça fait quand même trois ans. Après, il est vrai que quand Antumbra est sorti, j’avais déjà commencé Devenir le soleil. Comme si après Antumbra, j’avais encore des choses à dire. Un an après sa sortie, j’avais écris 95% de l’album. Ce qui a pris le plus de temps, ça a été la production et le changement de label, après la fermeture d’Apathia.

Winter : C’est dommage, d’ailleurs…

Nicolas : Oui. Ils avaient pris la décision en avril, et notre album devait sortir en octobre. Ils nous ont prévenus assez rapidement. Nous avons soupesé la possibilité de sortir Devenir le soleil en autoproduction mais nous trouvions ça dommage, donc nous avons prospecté, en envoyant des mails à tout le monde. Finalement, Satanath était ok pour nous produire. Simplement, ils fonctionnent presque exclusivement en co-production, donc nous avons dû chercher un autre label, Mourning Light était partant. C’est un label anglais qui couvre aussi les États-Unis, donc ça nous permet d’avoir une bonne couverture. Ça se passe très bien. Alexei, le boss, est compétent et disponible. Ça nous donne un deal plus international qu’avec Apathia, plus centré sur le marché français. On sort gagnant, même si on a perdu quelques mois.

Winter : Avec la dématérialisation des relations, avoir un label en Russie n’est plus un problème ?

Nicolas : Au départ, nous nous concentrions sur les labels français, pour avoir de la proximité. Mais en fait, ça ne change pas tant que ça les choses. Avec les gars d’Apathia, basés à Lyon, nous rencontrions de temps en temps, mais pas régulièrement. Dans les deux cas, les échanges se font par mail ou réseaux sociaux. Après, si je veux aller boire une bière avec Alexei, c’est un peu plus compliqué… Mais du moment que les gens sont pros, c’est aussi efficace.

Winter : Outre le nombre de guests, deux choses m’ont frappé. D’une part, l’enrichissement de la palette musicale. D’autre part, le gros travail sur les vocaux. C’est venu naturellement ou tu avais envie du départ d’avoir des sonorités différentes des autres albums ?

Nicolas : Disons que c’est une histoire de cycles. Avec One With the Sun, il y avait déjà cette variété, et pas mal de guests. Avec Antumbra, nous avons donné dans quelque chose d’un peu plus austère. Pour Devenir le soleil, j’ai eu à nouveau envie de partir dans tous les sens, d’avoir beaucoup de guests, mais c’est vrai que je suis allé plus loin que sur One With the Sun. Faire un long morceau épique, avec plein de chants et d’instruments différents, c’est quelque chose qui mûrissait depuis un moment. C’était le moment.

Winter : Il y a également un gros travail sur les paroles. Tu as fait appel à quelqu’un pour le titre "Devenir le soleil", non ?

Nicolas : Oui. Les autres morceaux ont des textes classiques, dans le style Helioss. Pour la chanson "Devenir le soleil", j’ai fait les choses à l’envers. J’ai demandé à un ami, Julien Simon, écrivain et éditeur, de m’écrire le texte. Et ce, avant d’avoir composé la musique. Je l’ai chargé d’écrire un poème en cinq parties, avec une structure et des thèmes que je lui avais fournis. Il a écrit et m’a livré le texte. Pour la première fois, j’ai dû mettre un texte en musique. Je me suis basé sur les paroles, les métriques, les langues utilisées, … J’ai trouvé l’exercice très stimulant. C’est une approche assez différente de l’écriture musicale.

Winter : Tu recommenceras ?

Nicolas : Je ne sais pas. Peut-être, puisque l’exercice m’a plu, mais je ne veux pas rentrer dans une routine. Les choses exceptionnelles doivent rester un peu exceptionnelles. Mais pourquoi pas. Je peux redemander à quelqu’un ou écrire moi-même les paroles en premier.

Winter : Helioss possédait déjà un petit côté élitiste. Tu t’y affirmes, on va te classer dans le metal intello à la française, non ? C’est un problème pour toi ?

Nicolas : Non. Chacun nous met dans la case qu’il veut. Après, élitiste, je ne suis pas vraiment d’accord. L’album est riche, mais il ne présente pas de difficultés conceptuelles ou harmoniques, comme certains groupes faisant des choses très dissonantes ou bancales, auquel cas il faut une éducation musicale pour apprécier. Pour Helioss, quelqu’un qui aime le metal un peu violent et les orchestrations n’aura pas de difficulté à apprécier.

Winter : Je vais reformuler. Ton approche d’Helioss est assez « classique », à la Malmsteen. Tu rehausses tout ça, de plus, de textes plus élaborés. Il y a un certain pedigree...

Nicolas : Il y a une certaine ambition, oui. Mais pas de prétention. Je n’ai pas l’ambition d’écrire du baroque ou du classique, mes arrangements restent modestes. Il n’y a rien de réellement orchestral, je n’ai pas les codes d’écriture pour ça. Travaillé, oui, mais prétentieux ou élitiste, non.

Winter : Peux-tu nous parler de "Devenir le soleil" et de son texte ?

Nicolas : C’est un peu une allégorie du deuil, en cinq parties. Une quête initiatique aussi. Un homme part à la recherche du soleil, soudainement disparu. Il passe par différentes phases. À l’inverse d’Icare, qui partait dans les cieux, il s’enfonce sous terre à travers différents cercles, inspirés de Dante, qui vont le mener de plus en plus profondément, jusqu’à trouver une lumière interne. Il y a différents stades, le choc de la mort du soleil en premier. L’homme va devoir trouver la lumière en lui-même, cet intérieur est symbolisé par la terre. Dans le deuxième cercle, il va trouver la colère, la rébellion, le refus d’accepter cette mort. Ensuite, il trouve une lumière morte, qui n’a pas vécu, qui n’apporte ni énergie, ni joie... Dans le quatrième cercle, il est dans l’absence, la tristesse, la dépression. Dans la cinquième partie, il retrouve le soleil mort, et décide de se sacrifier pour devenir lui-même le nouveau soleil. C’est une allégorie sur la transmutation, l’éclairage du monde via notre propre lumière.

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Winter : Tu touches à des sujets qui ont beaucoup occupé les alchimistes. Tu es également dans le récit apocalyptique, non ? Le soleil qui tombe du ciel...

Nicolas : Oui, ceci dit je voulais un final plus lumineux. Un « happy end » en quelque sorte, même si l’homme devient quelque chose d’autre qu’un homme, en prenant la place du soleil. Je ne voulais pas un final apocalyptique. Ça ne marque pas une fin, plutôt une transition. On peut même voir ça comme quelque chose de cyclique. Une mort et une descente dans les entrailles de la terre peuvent donner naissance à une nouvelle lumière.

Winter : Qui a fait cette pochette ?

Nicolas : C’est moi.

Winter : Point de vue visuel, ça m’a rappelé deux autres pochettes « hors normes ». Celle d’Ugra Karma d’Impaled Nazarene et celle de The Inside Scriptures d’Aosoth. Les deux groupes ont eu du mal à imposer leurs vues, à tel point que la pochette d’Ugra Karma a été changée. Tu ne regrettes pas ton choix ?

Nicolas : Non. D’abord, j’ai eu pas mal de retours positifs sur la pochette, et puis, je trouve qu’elle colle complètement à l’univers d’Helioss, qui est, malgré tout, lumineux. Dans le cas des fans d’Impaled Nazarene, un groupe autrement plus violent, sombre et blasphématoire, on peut éventuellement comprendre la réaction, mais j’ai du mal à comprendre ce genre de critiques. Comme si la musique violente devait toujours être illustrée par des choses sombres, du noir et blanc… J’ai envie d’apporter quelque chose de plus lumineux. La pochette illustre la cinquième partie du titre "Devenir le soleil", quand l’homme s’apprête à devenir le soleil, justement. Je me suis inspiré de la peinture de la Renaissance, dans les tons notamment. Ça appelle à d’autres choses qu’à la haine et la rébellion. Je ne pense pas être le seul à avoir envie d’autre chose, et de toute façon, je n’ai jamais pensé Helioss comme un groupe de black metal pur et dur. Même les premières couvertures étaient déjà éclairées. Et puis si ça peut attirer l’œil de quelqu’un...

Winter : Tu peins à tes heures perdues ?

Nicolas : Pas du tout.

Winter : La pochette à la base, c’est du photoshop ?


Nicolas : Oui. Je suis parti de zéro. Entre les brosses pour les nuages, la colorimétrie, les calques et un travail de composition, on arrive à un résultat sympa.

Winter : En continuant avec les titres les plus marquants de ton dernier album, peux-tu parler de ce "Wall of Certainty" thrash/crossover ? Pourquoi ce titre ?

Nicolas : J’ai eu envie d’un peu de gros riff, un peu rouleau-compresseur. Riffs thrashisants, death-mélo, double pédale, grosses cassures… Je me suis inspiré également de Bolt Thrower. Ça change un peu des arrangements habituels.

Winter : "Singularity" est aussi assez atypique.


Nicolas : C’est un morceau très court, très simple. Le même riff tourne en boucle pendant trois strophes. Mais il est également très dense : il y a un break électro, du violon, du violoncelle, après il y a un changement harmonique très rapide qui amène sur la fin du morceau... c’est le morceau le plus court que j’ai écrit pour Helioss. On y a rajouté du vocoder sur la voix de Thomas, chose que nous n’avions jamais fait jusqu’alors. Ça donne un côté un peu futuriste.

Winter : Futuriste, ok, mais les violons et violoncelles cadrent bien avec le côté un peu « désuet », « vieux roman d’aventure » de l’album, renforcé pas le chant en français...

Nicolas : Je pense que tu fais surtout référence au passage de narration du titre "Devenir le soleil". C’est toujours assez casse-gueule. Ça peut facilement faire cheap et ridicule. J’avais envie d’essayer et j’ai demandé à Frédéric Gervais qui a fait un super boulot. Julien Simon trouvait l’idée sympa, lui aussi. L’environnement musical et les arrangements aux violoncelles de Raphaël s’y prêtaient bien et Frédéric a réussi à narrer de manière incarnée et habiter sans tomber dans le grand guignol.

Winter : Chose amusante. 2020 a vu pas mal de groupes français sortir de très bonnes choses, notamment Helioss, donc, mais aussi Angellore. Eux commencent par un morceau de vingt minutes. C’est casse-gueule. Helioss propose quelque chose de très dense dès le départ, et, en plus, sort un morceau de vingt minutes à la fin de l’œuvre. C’est casse-gueule aussi, non ?

Nicolas : J’ai envie de dire que du moment où tu proposes un morceau de plus de vingt minutes dans du metal extrême, tu prends un risque. Ç’est facilement boursouflé. Après, avec Thomas nous avons hésité à faire cinq pistes, chaque partie séparée, et puis nous nous sommes dits que vu que le titre avait été pensé dès le départ comme une pièce unique, il devait sortir en pièce unique. Où le mettre ? Au début, c’est encore plus casse-gueule. J’avais envie que ça soit le dessert, le grand final. J’ai même hésité à y rattacher l’instrumental final, "Now… Shine!" mais finalement je l’ai laissé à part. En fait comme auditeur, les albums denses ne me font pas peur. On démontre une volonté de ne pas se cantonner au couplet-refrain-couplet. C’est un peu prog dans la démarche. Dream Theater n’a jamais eu peur de mettre un gros titre de plus d’un quart d’heure en fin d’album. Dommage que ça ne se fasse pas plus dans le metal extrême. Si Fleshgod Apocalypse sortait un titre de cette taille, je serais très curieux de l’entendre. Mirrorthrone l’a fait, par exemple, avec "Ils brandiront leurs idoles", et c’était super.

Winter : Comment Thomas a-t-il vécu la concurrence, avec tous ces guests aux vocaux ?


Nicolas : Il était ravi, il m’a aidé à trouver certains guests. J’ai juste essayé d’équilibrer, pour que Thomas ait lui aussi du temps sur le titre "Devenir le Soleil ".

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Winter : Comment s’est passée la gestion d’autant d'invités ?

Nicolas : Il n’y a pas eu de problème. Ce sont tous des gens honorables et qui avaient envie de le faire. Certains ont refusé, ceux qui ont accepté étaient motivés. La gestion demande une certaine logistique : il a fallu mettre en place une plateforme pour communiquer, trouver des solutions pour chacun. Il y a eu quelques petits couacs qui ont rallongé les délais, mais tout le monde a joué le jeu.

Winter : Raphaël Verguin a trouvé du temps dans son agenda de ministre ?

Nicolas : Oui, il a tout de suite été partant. Je lui ai filé ses parties et forcément il a rajouté des choses ! Du coup, il a même fait un solo non prévu au départ sur "Now… Shine!" ! J’ai harmonisé certaines parties de "Singularity" pour qu’il puisse y jouer. Je crois que si je lui avais demandé de jouer sur tous les morceaux il aurait été content ! Il adore faire de la musique.

Winter : Il y a également un ex-Eternel, Aurélien.

Nicolas : Il avait déjà chanté sur deux titres de One With the Sun et j’avais envie de retravailler avec lui, cette fois-ci sur les percus. C’est un multi-intrumentiste. Je lui ai demandé de jouer des percus « orientales » sur la quatrième partie de "Devenir le Soleil" et l’idée lui a plu. Le résultat est top.

Winter : Le guest principal, c’est tout de même le batteur.


Nicolas : Oui, Mikko, qui a fait un super travail.

Winter : Ça pourrait devenir le troisième membre d’Helioss ?

Nicolas : A priori, non. Même si Thomas fait pleinement partie d’Helioss, j’aimerais m’appuyer sur des collaborations ponctuelles pour le reste.

Winter : Tu es déjà reparti sur le prochain album ?

Nicolas : Non ! Je ne suis pas reparti dare-dare comme après Antumbra. Devenir le Soleil m’a pris pas mal d’énergie. Du coup, je me suis consacré à d’autres projets. Un projet electro synth-wave, Terminal Khaos Builder, et un autre projet embryonnaire. Maintenant ça commence un peu à me démanger d’écrire à nouveau pour Helioss. J’ai déjà quelques bouts de choses, mais je dois faire un point avec Thomas pour savoir quelle suite à donner à Devenir le soleil.

Winter : Tu envisages un break prolongé ?

Nicolas : Non. Je n’ai pas encore relancé la machine, mais ça ne va pas tarder. Thomas est également à fond et n’attend que de nouvelles parties vocales à enregistrer.





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