Angellore

Entretien avec Rosarius - le 18 mai 2020

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Winter

Une interview de




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                                                                                (Photo : Emilie Garcin)


Quand vous avez affaire à un aigle bicéphale, le mieux c'est de vous entretenir avec les deux têtes. Comme en plus, elles regardent toujours dans des directions opposées, en tout cas sur tout bon blason qui se respecte, vos chances d'obtenir du croustillant - divergences, petites allusions mesquines, tout ce qui fait le bonheur du bon journaliste - sont élevées. « Rosarius met en doute les performances sexuelles de Walran ! », ce genre de scoops, vous voyez ? Nos lecteurs sont en droit de savoir ! Sauf que... Rosarius n'a que louanges envers son compère, et l'homme est trop sympathique pour posséder une langue de vipère... Adieu scoop et gloire... :(

Angellore - Interview faisant suite à la sortie de Rien ne devait mourir - Seconde partie : Rosarius

Winter : Salut Rosarius, les doomsters te connaissent comme l’une des deux têtes de l’aigle bicéphale (mouaaah) d’Angellore, mais tu es également écrivain. (NdW : Vincent Tassy est son nom à la ville, même si en vrai, il s’appelle Rosarius...)

Rosarius: Oui, c’est ça. J’ai publié pour l’instant trois romans adultes et un roman jeunesse (mon deuxième dans l’ordre chronologique de mes parutions). C’est du fantastique et de la fantaisie.

Winter : Concernant l’album Rien ne devait mourir, as-tu partagé les angoisses de Walran lors de la création de l’album ?

Rosarius: Non, je l’ai plutôt rassuré quand il avait peur que les choses ne se passent pas bien. Ça ne marchait hélas pas à tous les coups parce que Walran est très perfectionniste. Il n’est pas chiant pour autant, notre amitié, qui est le cœur d’Angellore, ne s’en voit pas affectée, mais il est clair que l’enregistrement l’a stressé. Il y a eu des soucis et des contretemps de différents ordres, qui ont pris pas mal d’importance, d’ailleurs, ce qui explique le délai entre les deux albums, La litanie des cendres et Rien ne devait mourir. Walran s’est également senti frustré par certaines choses, des détails qui ne le satisfaisaient pas. C’est là-dessus que j’ai tenté de le rassurer. Surtout que nous sommes avant tout un groupe de studio, et donc ce qui est important, c’est le rendu final. Nous avions donc ensuite beaucoup de moyens de corriger la prestation, sans qu’il soit nécessaire d’avoir une énergie totalement live ou que notre première prise soit la bonne.

Winter : J’imagine que ton titre préféré de l’album, c’est "Blood for Lavinia", vu que c’est ta créature…

Rosarius: Même pas ! J’aime beaucoup ce titre, évidemment. C’est la première fois que j’ai l’occasion avec Angellore de rendre un hommage frontal à tout ce qui est goth-rock/metal goth, toute cette scène des années 1990-2000. Tous ces groupes comme Moonspell, Tiamat, 69 Eyes, Lacrimas Profundere, etc., je les ai énormément écoutés, et je les écoute toujours, d’ailleurs. Du coup, j’ai été ravi quand Walran m’a demandé de faire un morceau un peu plus punchy que d’habitude. J’ai tout de suite pensé à ça. Et comme ça a un rapport avec mon premier roman, c’est venu tout seul.

Winter : Peux-tu nous expliquer ce rapport ?

Rosarius: Dans mon premier roman, il y a un personnage qui s’appelle Lavinia, une reine d’un XVIIIème siècle alternatif, de fantaisie, dans un royaume de conte de fées un peu morbide. Cette reine a eu la chance de se marier avec l’homme qu’elle aime, le roi, donc, mais ce dernier ne l’aime pas. Le frère du roi, le meilleur ami de Lavinia, est banni du château pour avoir tué ses parents. Il aime énormément Lavinia et la chanson parle de cette amitié amoureuse. Lavinia ne veut plus vivre. Le frère du roi parle à Lavinia morte et lui dit qu’il aimerait lui donner son sang pour qu’elle puisse revenir.

Winter : Et c’est ce que vous illustrez dans le clip de la chanson.

Rosarius: Oui, c’est ça.

Winter : Tu es féru de tous les courants de musique gothique ?

Rosarius: Oui, toutes les mouvances. Le rock gothique à la Sisters of Mercy, Fields of the Nephilim, mais aussi le post-punk, new-wave, cold-wave. Virgin Prunes par exemple…

Winter : Et donc quel est ton titre préféré de Rien ne devait mourir ?

Rosarius : C’est "Dreams". Le titre m’emporte à chaque fois, à tel point que j’oublie que c’est une chanson de mon groupe. J’y vois plein de choses. J’aime beaucoup les choix faits au niveau sonore, choix de production, la structure du morceau, sa progression…

Winter : Le contraste entre la subtilité de la musique et les vocaux à la Draconian y est saisissant…

Rosarius: La force du morceau repose, oui, sur ce contraste entre une musique très satinée et des vocaux limite black polonais ou Summoning. On a laissé nos influences s’exprimer.

Winter : Tu écris, tu as des projets de musique non metal. Angellore est un contrepoids aux autres projets, ou au contraire, tu les utilises comme éléments d’influence pour Angellore ?

Rosariu: J’ai eu un projet solo darkwave/coldwave, mais je l’ai arrêté. C’était un mélange de goth creepy, façon premier Lacrimosa ou Christian Death, et de choses plus froides et mélancoliques à la Clan of Xymox. Actuellement, mon seul projet musical, c’est Angellore. Tout ce que je fais en musique, je le donne à Angellore. Il n’est pas exclu que je monte à nouveau un autre projet, mais pas pour l’instant.

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Winter : Et ton univers d’écriture est disjoint de celui d’Angellore ou il y a des points communs ?

Rosarius: Il y a des points communs. J’ai une conception musicale de l’écriture. Je pense que la façon dont j’écris est influencée par la musique. Ma manière de faire des phrases, de raconter des histoires, de rythmer un paragraphe… Ça a un impact énorme sur mon rapport à l’écriture. Mes pratiques de l’écriture et de la musique sont vraiment interconnectées. Pas forcément de façon explicite, si on fait exception de "Blood For Lavinia", mais plus dans mon rapport à la création artistique.

Winter : Et tu as une approche littéraire de la musique ?

Rosarius: Moins. C’est étonnant d’ailleurs, parce que la littérature est ma passion première. Dans mon cœur, elle se situe légèrement au-dessus de la musique, et pourtant, c’est la musique qui influence ma façon d’écrire et pas l’inverse. Par exemple, quand je fais des chansons ou quand j’en écoute, les paroles, c’est très secondaire pour moi.

Winter : Des fois, ça n’est pas plus mal… (rires)

Rosarius: Après, je peux trouver certaines paroles belles à en pleurer, mais c’est assez rare. Et même quand les textes sont beaux, je n’y fais pas forcément attention tout de suite.

Winter : Walran m’a appris que tu retapais des livres oubliés.

Rosarius: Tout à fait. Je suis passionné de vieille littérature gothique, à partir de la fin du XVIIIème siècle et pendant le XIXème siècle, la mouvement de Parnasse, celui de la décadence… Je furète sur internet, lis beaucoup de textes sur internet, des scans sur Gallica, je m’explose les yeux mais j’adore ça et, avec mon éditeur, j’ai concrétisé un projet qui consiste à ouvrir une collection consistant à rééditer des vieilles perles gothiques dont personne ne parle.

Winter : Un peu comme quand tu découvres un vieil album sur Youtube, que tout le monde a oublié… Le pied…

Rosarius: C’est ça ! D’ailleurs, musicalement parlant, j’ai redécouvert un groupe dont plus personne ne parle, c’est Bishop of Hexen. C’est du black metal sympho/atmo, ils n’ont sorti que deux albums, un en 1997, grande époque, dont la couverture est un tableau de Friedrich, que j’adore, et le second en 2006. Il s’appelle The Nightmarish Compositions et il est vraiment très bon. Du black théâtral, « danse macabre », un peu à la Cradle, mais moins grand guignol.

Winter : Le fait que ton épouse soit également dans Angellore n’est pas quelque chose de compliqué à gérer ?

Rosarius: Pas du tout, ça se passe très bien. Nous habitons en Savoie, dans un très grand appartement qui possède un grand rez-de-chaussée, parfait pour répéter sans embêter personne. Notre demeure est un peu le QG d’Angellore. Nous y accueillons les autres pour les répétitions.

Winter : Angellore reste toujours un aigle bicéphale Walran/Rosarius, malgré l’incorporation des nouveaux membres ?

Rosarius: Oui, le projet est né de nous, pendant deux ans, Angellore n’a été que nous. En 2009, Ronnie nous a rejoints mais il savait que nous étions décisionnaires quant à la direction artistique du groupe. Après, évidemment, nous écoutons ce que les autres ont à dire. S’ils refusent catégoriquement quelque chose, on accepte, mais nous marquons la direction à suivre.

Winter : Direction qui, à mon grand regret, s’annonce plus enjouée pour le prochain album, selon Walran…

Rosarius: Enjouée ?

Winter : Oui… quelque chose de plus léger…

Rosarius: Ce n’est clairement pas plus enjoué. Ça restera toujours très triste et très sombre…

Winter : Le prochain album ne sera donc pas à l'actuel ce qu’All the Love est à All the Hate chez Christian Death ?

Rosarius: (rires) Non, pas du tout ! Ni Reise, Reise / Rosenrot ! Il ne va pas être bien enjoué du tout. Il sera bien funéraire, bien triste, mais effectivement, il aura moins ce côté frénétique que possède Rien ne devait mourir par moment. On se lâche moins. Il sera texturé, atmosphérique, très doom, peut-être plus proche de La litanie des cendres, en ce sens.

Winter : On aura de nouveau droit à ton chant clair, qui a disparu sur le dernier album, sauf sur "Que les lueurs se dispersent" ?

Rosarius: Oui, mais pas en grosse dose, a priori.

Winter : En parlant de "Que les lueurs se dispersent", Walran me disait que c’était un de tes titres, que vous aviez métallisés. Ça n’a pas été trop violent pour toi, cette « métallisation » ? Étais-tu consentant ?

Rosarius: Oui bien sûr. C’est moi qui l’ai proposé. À partir du moment où j’avais décidé d’abandonner mon projet solo pour n’avoir qu’à penser à Angellore, je m’étais dit qu’il pouvait être intéressant d’utiliser le fonds de mon ancien projet. Il y a quand même des choses qui me plaisent et qu’il serait dommage de laisser dormir dans un placard. Ça a donné "Sur les sentiers de lune" / "Que les lueurs se dispersent", et il y aura encore au moins un morceau de mon ancien projet qui sera exploité en version metal pour un prochain album d’Angellore.

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Winter : Pour finir, je te pose deux questions que j’avais posées à Walran. Si Angellore était un livre/un film, lequel serait-il ?


Rosarius:: Si c’était un film, ce serait un téléfilm en deux parties, sorti en 1998, somptueux. Il s’appelle Merlin, avec Sam Neal dans le rôle de l’enchanteur. C’est de la fantaisie arthurienne magnifique, très bien scénarisée avec une excellente musique. Il y a aussi Isabella Rossellini qui joue Nimue, l’amante de Merlin, Helena Bonham Carter dans le rôle de la fée Morgane. Nous le regardons avec ma femme chaque année en période de Noël et nous pleurons à chaque fois. Si c’était un livre, j’aimerais en profiter pour citer un roman que j’aime énormément et qui m’a beaucoup influencé, c’est La sève et le givre, de Léa Silhol. C’est de la fantasy qui joue aussi sur la matière de Bretagne. C’est une française, qui a publié ce roman en 2002, ce qui l’avait propulsée un peu comme star de la fantaisie francophone. Elle raconte les différentes trajectoires de personnages dans les Cours Féériques Seelie et Unseelie. Le style est précieux, mais musical, justement, ça chante, c’est sublime.

Winter : Une dernière question : vu que tu es l’ami de Guillaume d’Abduction, envisages-tu, à l’instar de Walran (chanteur dans Abduction) de collaborer avec lui ?

Rosarius: Oh ça me plairait, mais le manque de temps et la distance rendent la chose difficile. Nous avons plein de goûts en commun, comme Elend ou Diary of Dreams. Donc ça serait bien, mais ce n’est pas d’actualité.


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