Soilwork

Entretien avec David Andersson - le 17 mai 2020

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Tabris

Une interview de




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Tabris : Le projet cette année était de se concentrer majoritairement sur The Night Flight Orchestra - outre la sortie de l'excellent Aeromantic, une tournée conséquente était prévue, mais les circonstances que nous connaissons ont changé totalement la donne. Côté Soilwork, quelques dates étaient également programmées, ainsi que la finalisation de The Feverish Trinity. Comment vivez-vous ces imprévus ? Que pouvons-nous attendre dans les prochains mois et sur quels tableaux travaillez-vous à présent ?

David Andersson : Nous avons réussi à faire dix dates de notre tournée européenne avec NFO, toutes excellentes, mais ensuite les frontières ont commencé à se fermer et nous avons dû annuler le reste de la tournée et rentrer chez nous. En même temps, nous sommes presque tous tombés malades en rentrant chez nous, donc nous aurions probablement dû l'annuler de toute façon. J'ai été malade comme un chien pendant près d'un mois, et comme je travaille dans le secteur de la santé, je me suis testé et j'ai des anticorps Covid-19, donc j'en ai fait l'expérience.
Nous avions un programme de festivals d'été très chargé avec Soilwork et NFO, et maintenant que tout est annulé, je vois cela comme une opportunité d'être plus créatif et de sortir de nouveaux morceaux avec les deux groupes. Je crois que les gens consomment plus de musique sur Internet ces jours-ci, et je veux essayer de garder les deux groupes occupés et sortir de nouveaux contenus tant que la pandémie dure, et avec un peu de chance après cela aussi. Je pense que cette situation va apporter des changements permanents dans l'industrie de la musique et dans la façon dont les groupes se font connaître.

Tabris : Je suis comme une amoureuse qui tâtonne dans le noir. À cette heure, c'est encore le mystère complet concernant le dernier volet de The Feverish Trinity dont la sortie est imminente, mais l'attente a laissé sous-entendre un haut niveau d'intensité. Dis-moi ce que vous nous réservez concrètement. Qu'est le dernier volet du triptyque ? Qu'est-ce qu'on va se prendre dans la figure?

David Andersson : C'est une chanson qui s'appelle "Death Diviner", c'est probablement le morceau le plus doux des trois, mais en même temps très intense. Et la vidéo va conduire l'ensemble à sa conclusion.

Tabris : J'ai pu lire toutes sortes de commentaires quant à la réception des deux premiers volets, "Feverish" et "Desperado". Pour certains, il y a là un retour au « son Soilwork » (mais peut-on le définir?), pour d'autres, c'est un virage complet. On peut en déduire que Soilwork déroute désormais tout le monde sur son identité actuelle, et c'est très intéressant et pousse encore plus à la curiosité. Comme avec The Night Flight Orchestra, il semble que vous ayez pour but de toujours créer un inédit, quelque chose qui n'existait pas avant, une surprise. Quel est ton sentiment là dessus ? Comment perçois tu l'évolution de Soilwork et comment veux-tu la conduire à l'avenir ?

David Andersson : Personnellement, je ne saurais pas comment définir le « son Soilwork ». Je le vois ainsi depuis le début, avant même que je ne fasse partie du groupe, ils ont évolué et changé à chaque album d'une manière différente de la plupart des groupes de metal, et ça a été l'une des raisons majeures qui m'ont poussé à vouloir devenir membre du groupe moi-même. Et je pense que sur le plan de la personnalité et de la créativité, c'est le meilleur line-up que nous ayons eu depuis que j'ai rejoins le groupe en 2012 ; tout le monde est vraiment ouvert d'esprit et prêt à expérimenter et essayer de nouvelles choses. J'ai écrit les paroles et la musique des trois chansons. Et en tant qu'auteur-compositeur, tu prends beaucoup de décisions inconscientes ou subconscientes, tu ne penses pas au "son Soilwork", tu écris juste quelque chose qui reflète où tu en es dans ta propre vie sur le plan créatif et émotionnel. Et je suppose que l'idée de faire des singles sans album mais qui ont cependant un point commun m'a inspiré à faire quelque chose de différent musicalement et visuellement, et j'ai aussi été très impliqué dans la création des vidéos, avec le réalisateur René U Valdes. Et le reste du groupe semble avoir apprécié aussi, nous avons passé d'excellents moments pendant les sessions et il y a beaucoup d'éléments dans ces chansons que l'on n'entend pas normalement dans la musique metal, même si c'est toujours très metal. Mais qu'est-ce que j'en sais?

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Tabris : Fin 2019, vous avez tourné en Australie, en Finlande et au Japon. Quelle a été là-bas la réception live des dernières compositions ? Et de "Feverish", justement ? Qu'est-ce que cela t'inspire comme idées pour les prochains concerts ?

David Andersson : L'accueil live des chansons de Verkligheten et de "Feverish" a été fantastique, et c'est vraiment encourageant. C'est le sentiment d'avoir une nouvelle génération de fans qui nous apprécient pour nos récentes sorties, ce qui est fantastique, et beaucoup de nos anciens fans qui semblent aussi apprécier. Le but pour moi en étant dans un groupe est de créer de nouvelles choses et de continuer à évoluer. On nous propose souvent de faire des tournées et des festivals pour jouer de vieux albums dans leur intégralité, ce qui est assez populaire de nos jours, mais je ne le ferai jamais. Comme Björn est le seul membre original de Soilwork, ce serait comme regarder un groupe de reprises. J'ai beaucoup de mal à accepter le fait que beaucoup de fans de musique de nos jours ne veulent entendre que des sons familiers et que les groupes de reprises peuvent faire salle comble alors qu'il y a tant de musique nouvelle et passionnante dans tous les genres. Je passe beaucoup de temps à chercher de nouveaux artistes et groupes, et c'est une époque dorée en ce qui concerne la diversité et la créativité musicale. Mais au lieu de soutenir toute la nouvelle et incroyable musique qui est faite, beaucoup de gens choisissent de payer beaucoup d'argent pour regarder un putain de groupe hommage à Pink Floyd dans une arène. Je suppose que c'est juste une partie de l'abrutissement général de notre société. Je suis un grand fan des livres de science-fiction, et beaucoup d'entre eux se déroulent dans un futur utopique où l'humanité a évolué au-delà de notre imagination. Mais avec les gens qui votent pour « Trump » et qui croient réellement à « The Plandemic », on a l'impression de régresser, et dans cent ans, nous marcherons probablement à quatre pattes et communiquerons en grognant et en pétant.
Mais à part cela, une fois que nous pourrons jouer à nouveau en live avec Soilwork... Nous avons discuté de l'ajout de nouveaux éléments à nos shows. Cela a toujours été très basique, mais nous pensons tous qu'il est temps de faire quelque chose de nouveau et de différent, donc wait and see.

Tabris : Entrons dans les détails du dernier volet. Une Trinité. Joues-tu avec les concepts théologiques, ou est-ce plutôt la vision artistique du Triptyque, ce type d’œuvres soutenues, peaufinées avec soin, qui respirent l'aboutissement d'une idée précise de manière particulièrement éloquente ?

David Andersson : Oui, même si je ne suis pas un fan des religions organisées, il y a toujours des concepts très intrigants dans la religion, et en créant cette trilogie, il semblait plus intéressant de l'appeler une trinité. Donc je dirais que Death Diviner est l'antithèse de l'Esprit Saint (Unholy Ghost).

Tabris : L'ensemble est présenté comme une œuvre qui célèbre la déesse de la mort babylonienne qui a fait du monde un endroit plus fiévreux et plus excitant. Peux-tu nous en dire plus sur cette image ? Quelle est son histoire et ce qu'elle représente dans cette offrande musicale ?

David Andersson : J'aime créer des mondes parallèles fictifs, et celui-ci en fait partie. Je suis fasciné par la forte influence qu'elle a exercé sur les gens dans notre passé obscurantiste (bien que je sois plus surpris et effrayé par la façon dont elle nous influence encore de nos jours), et j'ai eu l'idée d'inventer ce concept fictif sur la façon dont elle a réellement modifié notre évolution biologique, et comment les Déesses de la Mort continuent de nous influencer, et peut-être de modifier le cours de notre avenir.

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Tabris : De prime abord, ces deux morceaux, "Feverish" et "Desperado", sont très percutants, abrasifs, farouches, mais à bien y prêter l'oreille, il y a une densité particulière, des sonorités très léchées, il sont enrichis par cette impression que des éléments « extérieurs » s'invitent. La musique est moins immédiatement accessible qu'il n'y paraît. Peux-tu nous en dire d'avantage sur l'écriture musicale et ce qui l'a inspiré ?

David Andersson : Oui, en écrivant ces chansons j'ai été attiré, pour une raison quelconque, par la qualité des percussions et une sorte de simplicité brutale. J'imaginais en quelque sorte ce que cela aurait donné si, au milieu des années soixante-dix, Alice Cooper ou Kiss avaient essayé de jouer du death metal mélodique, avec une touche d'horreur théâtrale. Un autre de ces mondes fictifs, je dirais. Et je pense que René a magnifiquement capturé cette atmosphère dans les vidéos aussi.

Tabris : Les derniers albums de Soilwork sont conceptuels (je ne me prononce pas sur les offrandes antérieures, étant donné que tu ne participais pas encore à leur écriture). En dernière date, Verkligheten, ayant pour thème l'idée de s'échapper de la réalité - une idée qui est également présente avec NFO. Est-ce là ce qui colore également cette Trinité, et est-ce une idée que tu souhaites encore pousser d'avantage à l'avenir?

David Andersson : Pour moi, le concept de The Feverish Trinity consiste plutôt à communiquer avec nos démons intérieurs et à agir sur leurs impulsions ou à faire la paix avec eux. Et comment on lutte contre ce conflit intérieur quand on est parfaitement conscient de l'inévitabilité de la mort. Est-ce que « Do What Thou Wilt » est la réponse ? Est-ce que chaque femme et chaque homme est une étoile ? Ou sommes-nous simplement des vaisseaux pour notre ADN, de sorte qu'un tas d'acides aminés peuvent proliférer sans réfléchir jusqu'à la fin des temps, et nous devrions simplement être reconnaissants de pouvoir suivre notre quête proliférative et d'être des êtres sensibles pendant des décennies ?

Tabris : À ton avis, est-ce qu'on peut véritablement s'échapper du monde ?

David Andersson : Je dirais que c'est différent pour chacun d'entre-nous. Certaines personnes semblent être parfaitement satisfaites du monde tel qu'il est. Mais pour ceux d'entre nous qui ne le sont pas, je pense qu'il y a beaucoup de façons de s'échapper momentanément, ou du moins de se créer l'illusion d'une évasion. Je ne suis pas une personne très penchée sur la spiritualité, mon évasion je la trouve lorsque je peux lâcher mon moi autocritique et permettre à mon subconscient de créer des choses comme de la musique, des mots et des réalités alternatives. Pour moi, ces moments se produisent généralement juste avant ou après le sommeil, ou après la prise de substances qui altèrent l'esprit.

Tabris : Côté lyrics. Ton écriture est toujours aussi éloquente sur les deux tableaux. Avec NFO, on se pâme dans la sensualité. Avec Soilwork, la vision est plus ample, mais aussi, beaucoup plus abstraite. Comment conçois tu les paroles de Soilwork ? Quelles sont les idées que tu y verses ? Le processus est-il plus libre d'une certaine façon qu'avec NFO qui reste envers et contre tout l'évocation d'un amoureux transis et mélancolique ?

David Andersson : Le défi dans l'écriture des paroles de Soilwork est d'essayer - et d'obtenir - que cela sonne metal, tout en évitant les clichés évidents. Depuis que j'ai rejoint le groupe, Björn et moi avons toujours eu une sorte de concept pour chaque album, ce qui rend les choses stimulantes, et en même temps plus intéressantes. Mettre en place un cadre ou des limites à l'intérieur desquels on est forcé de travailler rend parfois bien plus créatif. Et beaucoup des chansons de Soilwork que j'écris sont aussi des chansons d'amour, ou du moins des chansons sur les relations, avec une autre manière de l'illustrer. Après tout, la psyché humaine et la façon dont elle interagit avec d'autres êtres sensibles, c'est ce qui m'intéresse le plus.

Tabris : Chacune des trois compositions de The Feverish Trinity est accompagnée d'une vidéo (la dernière restant à découvrir). Peux-tu là aussi nous en dire davantage sur le choix qui a été fait ? On sait que vous vous orientez de plus en plus sur des visions cinématographiques au détriment des performances. Qui sont ces deux jeunes femmes qui se lâchent, s'illustrent avec violence même, et cette ombre noire qui les observe avec un étrange sourire aux lèvres ou qui se met à brûler ? Pourquoi cette esthétique old-school plutôt qu'une vision contemporaine, ce qui tend à en dérouter certains ?

David Andersson : Comme je l'ai dit plus tôt, mon inspiration musicale pour The Feverish Trinity était d'essayer de créer quelque chose avec une légère touche de glamour hard rock des seventies, et je voulais que les vidéos reflètent cela. Je pense que René a fait un excellent travail, en donnant l'impression d'avoir un aperçu de la Suède au milieu des années soixante-dix. Faire un truc comme ça où tu n'es pas lié à un contexte d'album précis permet aussi d'expérimenter un peu plus. C'est au spectateur d'interpréter le contenu des vidéos comme il le souhaite, mais nous allons bientôt publier d'autres contenus qui expliquent certaines des idées qui se cachent derrière The Feverish Trinity.

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Tabris : Le visuel de Soilwork aussi a changé, il est de plus en plus emprunt de féminité, une féminité illustrée comme combative et non objet. Je pense à la composition de cette très belle hybride pour "Stalfagel" signé VisualAmnesia, ou encore celui de "Desperado", signé Giorgia Carteri. À titre personnel, j'ai toujours beaucoup de plaisir à observer ce genre de touches associées au metal qui permettent de rompre avec bon nombre de clichés abscons. Mais il me semble que cela représente aussi très bien ta patte personnelle et ton état d'esprit, non ?

David Andersson : C'est mon entière idée, à la fois pour Soilwork et pour NFO, mais personne n'a protesté jusqu'à présent. Il y a de nombreuses raisons derrière tout cela. Tout d'abord, cela m'étonne et me dégoûte qu'il y ait encore tant de groupes qui brandissent cette image macho de mâle alpha, sans se rendre compte à quel point cela les rend ridicules. C'est donc une contre-réaction à tout cela.

Je suis également très pro-féminisme, bien que je n'aime pas mélanger musique et politique. Mais vouloir que les hommes et les femmes aient des droits égaux n'est pas vraiment une chose d'ordre politique, c'est quelque chose que toute personne réfléchie devrait simplement concevoir comme telle. C'est donc une façon artistique d'exprimer cela. Il est également intéressant d'utiliser des images qui ne sont pas habituellement utilisées dans les vidéos de metal, et d'illustrer des femmes qui sont dangereuses et qui ont bien davantage le contrôle, tout comme avec le concept de space opera derrière les albums de NFO.

Il y a aussi le fait inévitable que même si tu joues dans un groupe de rock et qu'on t'autorise à te comporter comme un adolescent la plupart du temps, tu vieillis quand même. Et personnellement, je ne retire rien à regarder une vidéo avec une bande de gars d'âge moyen qui miment et font semblant de jouer de leurs instruments tout en essayant d'avoir l'air cool et sexy. C'est donc rafraîchissant de faire quelque chose de différent, ce qui, je pense, illustre aussi bien mieux l'esprit qui se cache derrière la musique.

Tabris : Les fans sont très attachés à leurs habitudes. Et dans un processus créatif, il y a toujours une prise de risque. Quels sont les choses que tu redoutes lorsque tu créés pour Soilwork ? Et quelles sont tes attentes à ce jour ?

David Andersson : Si tu crées quelque chose, tu veux évidemment que les gens l'aiment. En tout cas, moi oui. J'aime écrire des chansons, j'aime enregistrer en studio, j'aime jouer en live. C'est ce que je rêve de faire depuis que j'ai 4-5 ans et que j'ai découvert les albums des Beatles de ma mère, et je me considère toujours comme extrêmement chanceux de pouvoir faire tout cela et d'être dans cette position où tu peux faire en sorte que tant de gens écoutent ce que tu crées. Mais en même temps, tu mets toujours une partie de toi-même en avant, ouverte au ridicule et au rejet de tout le monde. Quand j'étais adolescent et que je jouais dans mes premiers groupes, le simple fait de présenter une chanson aux autres membres du groupe me rendait nerveux. Mais au bout d'un certain temps, on finit par avoir la peau dure. Et on peut aussi être un peu plus objectif sur son propre travail. Si j'écrivais une chanson qui serait un désastre total, les autres membres du groupe me le feraient savoir tout de suite. Pour chaque chanson qui sort, il y en a au moins une ou deux autres qui ne sont pas assez bonnes pour passer le jury de Soilwork. Je sais donc que ce que nous faisons est bon, mais il se peut que ce ne soit pas du goût de tout le monde. Il y aura toujours des gens qui diront que Soilwork n'a rien fait qui vaille la peine d'être écouté depuis Steelbath Suicide. Ce n'est pas grave. Je n'ai pas besoin de leur avis. Si j'étais l'un d'entre eux, j'arrêterais de passer autant de temps sur Internet je resterais plutôt dans le sous-sol de mes parents à boire de la bière et à écouter Steelbath Suicide.

Tabris : Quand les frontières de nos pays gavés au covid-19 seront à nouveau ouvertes, quelle sera la première destination de Soilwork ? On a tous envie de savoir lequel de nos billets restera valide.

David Andersson : Je n'en ai aucune idée. Je pense que la plupart de nos venues dans les festivals sont reportées à l'été prochain, mais personne ne peut même dire si tout sera revenu à la normale d'ici là. Quoi qu'il en soit, nous resterons productifs, et si nous ne pouvons pas faire de lives, nous ferons d'autres choses.

Tabris : Un dernier mot pour nos lecteurs ? Et comme toujours, ne te retiens pas d'être fiévreux.

David Andersson : J'espère que vous apprécierez tous The Feverish Trinity, et qu'elle vous aidera à vous échapper de ce monde si morne, ne serait-ce que pour un temps.







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