Angellore

Entretien avec Walran (chant et claviers) - le 23 mars 2020

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Winter

Une interview de




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Rien ne devait mourir, titre de circonstances. Avec son troisième album, Angellore a produit un élément essentiel de la Discographie (notez le D majuscule) gothic-doom-death. Et quand je dis death, c'est death. Le gris foncé leur va si bien. Rencontre avant confinement avec Walran, l'une des éminences grises (foncé) de la formation.

Winter : Salut. Félicitations pour cet album incroyable ! Peux-tu nous faire un petit résumé de ce qui s’est passé entre La Litanie des Cendres et Rien ne devait mourir ?

Walran: Avec plaisir. Pour La Litanie des Cendres, nous étions assez satisfaits des retours, que ce soit au niveau des critiques ou même d’un point de vue commercial. Pour un groupe qui ne tourne pas ni ne donne de concerts, faire parler de soi n’est pas toujours évident, mais la musique a plu, le digipack a plu. Rosarius et moi nous nous sommes dits qu’avec La Litanie, nous avions touché quelque chose de beaucoup plus fort qu’avec Errances, de plus personnel. Nous avons commencé rapidement à parler du troisième album. Nous avons décidé que nous ferions une Litanie part II, parce que nous étions très amoureux de notre travail. Nous pensions avoir bien retranscrit nos sentiments en musique et voulions continuer à explorer certaines sonorités comme le côté black metal ou post-rock de certaines guitares, le jeu avec le chant féminin, les passages plus doom traditionnel ou l’aspect plus « black sympho » de "Moonflower". Mais rapidement, Nous avons compris que nous serions incapables de nous répéter. Nous nous en sommes rendus compte sur le premier morceau que nous avons composé pour Rien ne devait mourir, à savoir "A Romance of Thorns". Un morceau qui, pour l’anecdote, a été composé à l’ancienne par Rosarius et par moi, segment par segment, à base d’un échange d’idées entre lui et moi. L’impression s’est accentuée avec le second titre destiné à figurer sur Rien ne devait mourir. Rosarius l’avait écrit pour un projet darkwave inachevé, et son titre initial était "Aux Roses de Mortelune", avant de devenir "Que les lueurs se dispersent". Le troisième morceau a définitivement confirmé que nous ne pourrions pas faire une Litanie II. Il s’agit de "Drowned Divine", que j’ai composé initialement au piano, mais qui, du départ, se prêtait au doom. Nous voulions absolument mettre ces morceaux sur l’album, mais ils étaient clairement plus sombres et austères que nos précédentes productions. L’approche du chant féminin y est différente. Sur La Litanie, Lucia était omniprésente sur "Still Glowing Ashes" et "Inertia", et beaucoup moins sur le reste. Pour le nouvel album nous voulions qu’elle intervienne de manière plus égale et qu’il y ait plus d’interaction avec les autres voix.
Une autre différence était l’approche de l’écoute de l’album. Sur La Litanie des Cendres, les gens nous disaient qu’ils n’avaient pas vraiment de morceaux préférés, qu’ils se laissaient bercer par l’atmosphère un peu cotonneuse de l’album. C’était à la fois bien et frustrant que les auditeurs ne distinguent pas vraiment les titres. C’est pourquoi nous avons voulu mettre des morceaux avec des personnalités très marquées sur Rien ne devait mourir. Histoire que chaque titre soit un voyage à part entière.


Winte: Dans ce cas, j’ai une mauvaise nouvelle… J’ai beaucoup de mal à n’écouter qu’une partie de l’album…. Chaque morceau est bien différent, mais je me sens frustré si je ne peux pas l’écouter en entier.

Walran: Je vois ça, malgré tout, comme quelque chose de positif. D’une part parce que ça veut dire que tu t’y sens bien. D’autre part, parce que j’avais peur que, du coup, l’album ressemble à une compilation. C’est un peu le paradoxe. De toute façon, même avec des titres à identité forte, nous avons travaillé pour que l’album raconte une histoire, de la première à la dernière chanson.

Winter: Ce n’est pas un album patchwork. Il y a un état d’esprit et un sentiment communs à tous les morceaux. Et puis un style. À l’exception de "Blood For Lavinia", vous êtes restés dans le gothic doom.

Walran: "Blood For Lavinia" nait d’une volonté de rendre l’album moins austère. À la base, nous avions donc trois morceaux longs – "A Romance of Thorns", "Drowned Divine" et "Que les lueurs se dispersent" et nous avons cherché progressivement à aérer l’ensemble. D’abord avec "Dreams". Je voulais vraiment avoir un interlude reliant "A Romance of Thorns" et "Drowned Divine", quelque chose d’éthéré, où ma grande sœur [ndlr: Delfine R. MacKinnon] , qui joue de plusieurs instruments traditionnels, puisse intervenir. On s’est servi d’un leitmotiv de flûte créé par Rosarius comme base pour ce morceau.
Ensuite avec "Sur les sentiers de lune", sorte de montée progressive vers un lieu éthéré et paradisiaque. Nous nous sommes servis d’un autre morceau du projet darkwave de Rosarius, "Vers le Sanctuaire Éternel", qui se basait sur des accords similaires à ceux de "Que les lueurs se dispersent", d’où une complémentarité évidente entre les deux titres. Nous avons pris beaucoup de plaisir à métalliser cette pièce instrumentale. Avec ces cinq titres-là, nous avions encore quelque chose de très austère, et c’est pour ça que nous avons eu l’idée de composer un tube goth. C’est Rosarius qui s’en est chargé. Quelque part, il n’attendait que ça et a écrit "Blood For Lavinia" en une semaine à peine. Au départ, la chanson comportait une partie plus lente que nous avons finalement séparé du reste de la chanson et qui figurera sans doute sur notre prochain album.

Winter: En tout cas, je pensais que Rien ne devait mourir était une sorte de rupture avec La Litanie des Cendres, un album que vous aviez composé après La Litanie, et là je me rends compte que tout était joué d’avance…

Walran: Disons que oui, les titres étaient écrits depuis un moment, mais quand on arrive en répétition ou en studio, il reste encore à voir comment on va peaufiner les morceaux, comment on va les arranger. Et c’est à ce moment là que les morceaux prennent leur envol, pas avant. Nous sommes des musiciens au niveau technique limité, nos mélodies sont simples, et notre but, c’est de les embellir au maximum, qu’elles atteignent le maximum de leur potentiel. Nous essayons de les charger de tous nos sentiments. Nous voulions que les titres de Rien ne devait mourir soient plus forts émotionnellement parlant. Nous nous étions rendus compte avec La Litanie que les passages où nous osions des rythmes un peu différents, fonctionnaient bien. Nous avons donc insisté sur une certaine créativité rythmique, ce qui est une petite révolution pour Angellore. Du coup, quand Florent Krist, le producteur, a entendu les morceaux, il a pensé qu’il fallait un son plus brut que sur La Litanie, et nous étions d’accord avec lui. C’est aussi pour ça que l’album sonne différemment. Les guitares y paraissent beaucoup plus amples que sur La Litanie.

Winter: il y a un gros travail qui a été fait sur les voix. À ce titre, le chant raw est bien plus rugueux et méchant qu’auparavant. Ça fonctionne de manière exceptionnelle sur "Dreams". Le chant à la Draconian y est un excellent contraste avec la douceur de la mélodie. Et de manière générale, il donne une coloration plus sombre à l’ensemble.

Walran: Sur Errances, Rosarius et moi nous étions répartis le chant raw de manière équitable. Et puis sur La Litanie, Rosarius a eu envie de développer son chant clair. Ça ne me posait pas problème de prendre les devants sur le chant extrême, puisque je m’y sens à l’aise, dans une tessiture medium. Rosarius lui va plus dans les extrêmes: chant black suraigu ou chant death plus saturé, hargneux, « sale ». Pour le troisième album, je voulais vraiment qu’il reprenne du service sur le chant extrême. C’est délicat parce que la signature sonore de beaucoup de groupes passe par le chant, alors que chez nous, nous aimons varier les voix, jouer à fond sur leur complémentarité. Du coup, c’est plus difficile de nous identifier de cette manière. Mais je voulais quand même retrouver son growl. Pour "Drowned Divine", morceau théâtral où chaque voix incarne vraiment un personnage - j’ai composé le titre après avoir vu l’opéra Lucia Di Lamermoor- il me fallait, pour la voix du mari qui hante les marais et cherche à noyer les amoureux, un chant plus gras que le mien. À ce sujet, nous avons utilisé une technique que nous n’avions pas encore employée jusqu’alors: nous avons calé le chant de Rosarius avec le growl de Célin, notre bassiste, au registre beaucoup plus sourd. Du coup, la chant du mari a un côté brumeux parfaitement adapté. Pour "Dreams", Rosarius a poussé des cris de manière spontanée et l’atmosphère qui s’en dégageait était merveilleuse, avec ce côté Summoning, Nokturnal Mortum, pagan/black de l’Europe de l’Est…. Ça a été un coup de cœur pour tout le monde dans le groupe.


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Winter: Du coup, il y a un petit changement d’identité, pour évoquer la signature sonore dont tu parlais. Pour moi, le chant clair, très spécifique de Rosarius, dans un registre peu usité dans le gothic-doom, était la signature sonore d’Angellore. Vous avez pris un petit risque.

Walran: Plus d’un risque a été pris sur l’album. Commencer par un morceau de vingt minutes en est un. Quand on travaillait dessus et que ça n’allait pas dans le bon sens, j’étais mort de trouille. Je me disais que si ça ne marchait pas, le morceau allait en décourager plus d’un.

Winter: Comment s’est passé l’enregistrement de l'album ?

Walran: Ça a été très éprouvant. Je n’ai pas pris beaucoup de plaisir en studio. J’avais un idéal très élevé. On était très bien préparé, Célin nous a apporté son expérience de monteur son… Je pensais que tout irait comme sur des roulettes… et non. À l’exception du jour où nous avons enregistré les rythmiques et où nous nous sommes aperçus que Rosarius avait vraiment pris du galon, et du jour où Lucia a enregistré son chant. Elle s’est montrée plus exigeante avec elle-même que par le passé. Mais sinon… J’ai fait la tête pendant les quinze jours. J’estimais que nous n’étions pas assez bons. En fait, l’album était plus difficile que prévu. Nous nous sommes moins cachés derrière les claviers, et du coup, nos erreurs se voyaient tout de suite. Même maintenant, la reconnaissance des auditeurs est fondamentale pour que j’oublie l’épreuve que l’enregistrement a représentée.

Winter: J’aimerais maintenant que nous nous intéressions à quelques passages concrets. Commençons par "A Romance of Thorns". Au début du titre, (3m00s), quand la nappe de claviers entre en scène, je comprends à quel point il va être énorme. Y vois-tu toi aussi un moment clé du titre, voire de l’album ?

Walran: De l’album, difficile à dire, mais du morceau c’est certain. Le début consiste à mettre l’auditeur en condition pour l’histoire que nous voulons lui raconter. D’abord avec les chœurs solennels et la guitare saturée, qui apporte un voile d’inquiétude, puis avec le piano, le hautbois très mélancolique et la batterie, ce qui fait penser à "Heaven Laid in Tears" de Draconian - notre influence consciente. Au moment que tu décris, entrent les claviers et les violoncelles, et on espère que l’auditeur comprend que le titre va être puissant et majestueux. C’est une sorte d’apogée. D’ailleurs, après, au lieu de rivaliser en puissance, on enchaine avec quelque chose de plus dépouillé avec du chant féminin. De toute façon, dans Angellore on adore les montées en puissance.

Winter: Personnellement, c’est à ce moment que j’ai compris que sur cet album, vous alliez tout donner, alors qu’avant, vous étiez plus dans la retenue.

Walran: Oui. Il y a également un arrangement de violoncelle sur ce passage, idée de Rosarius. C’était une super idée, mais il fallait très bien le mixer pour qu’il n’entrave pas la montée en puissance, le ramener un peu vers les graves. Tant mieux si ça marche !

Winter: Deuxième moment très fort de l’album: c’est un procédé que vous avez utilisé aussi sur "A Romance of Thorns" et sur "Moonflower", mais qui marche de manière incroyable sur "Drowned Divine" (8m58s). C’est une sorte de rétention du vide, un peu comme quand tu expulses tout l’air de tes poumons et tu attends avant d’inspirer. On y touche le vide. C’est pour moi l’essence du doom. Ce titre est issu de Lucia di Lamermoor, donc ?

Walran: Oui, c’est un opéra de Donizetti, basé sur un roman de Walter Scott. Si tu as vu Le Cinquième Elément, on y entend un extrait dans une scène culte du film. Cet opéra m’a donné envie de monter d’un cran dans la qualité des paroles, et "Drowned Divine" raconte une histoire qu’on peut suivre avec les paroles sous les yeux. Pour en revenir à ce fameux passage doom, quand Rosarius et moi nous sommes connus, il n’était pas très sensible au doom traditionnel. Il n’aimait pas autant que moi While Heaven Wept et n’était pas sensible au charme de Candlemass ou Black Sabbath, par exemple. Après Errances, il s’est rendu compte de l’aspect liturgique et funéraire de ces groupes. Du coup, sur "Moonflower", il y a déjà un premier riff doom classique qu’il a composé. Pour "Drowned", j’ai voulu faire de même et j’ai composé ce riff aux claviers et pas à la guitare. Son dépouillement fonctionnait très bien. J’avais très envie d’alterner les pleins et les vides sur cet album, le côté symphonique et le côté dépouillé. Arriver à faire jouer les silences.

Winter: Ce côté très dépouillé peut faire penser à une référence à "Sear Me" de My Dying Bride, sur As the Flower Withers.

Walran: My Dying Bride ne figure pas dans mes influences premières. Je les ai découverts plus tard. Ils me paraissaient trop austères, paradoxalement. Crus, rudes… C’est venu progressivement. Mais sur "Drowned Divine", l’influence de My Dying Bride est assumée. Vu que nous sommes un groupe très mélodique, nous avions à cœur de montrer que nous étions capables de faire quelque chose de plus sombre et assez intense. Que nous savions jouer sur différents tableaux, et pas uniquement sur celui du gothic doom très accessible.

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Winter: Oui. Dans le cas de "Drowned Divine", il faut être doomster pour apprécier cette sécheresse, même si le morceau possède également une facette théâtrale. Sinon, le troisième passage que je voulais évoquer avec toi, c’est l’intro, absolument pas metal, de "Que les Lueurs se dispersent". Nous l’avons déjà évoqué au début de l’interview, à la base ce n’est pas un titre metal. Vous y utilisez à un moment donné un rythme typique du registre d’Indochine…

Walran: J’aurais plutôt parlé de valse que d’Indochine, pour ce rythme en trois temps…

Winter: Ah, chacun ses références ! (rires) Même si les fans d’Angellore sont plus susceptibles de l’apprécier que ceux de brutal death, c’est quand même une prise de risque…

Walran: C’est vrai. Mais j’étais curieux de savoir comment il allait rendre en version metal. Dans sa version initiale, je trouvais qu’il lui manquait quelque chose et qu’un travail sur les guitares lui ferait du bien. La manière dont justement la guitare rentre dans la version finale du morceau, avec un solo à la While Heaven Wept, me plaît beaucoup. Le contraste qui a surgi du travail sur la rythmique rend le tout gracieux, avec une touche légèrement doom. Mais même si nous l’avons métallisé, il est resté fidèle à la version originale, ce qui était important pour que Rosarius continue à se sentir à l’aise avec le titre.

Winter: La toute fin de l’album m’a surpris en bien. Elle est sèche, rapide, moi qui m’attendais à une fin grandiloquente… C’est un message ?

Walran: Disons que j’aime beaucoup cette idée d’avoir quelques notes qui restent un peu « en l’air » pour finir l’album…

Winter: Ça procure la sensation d’émerger d’un rêve.

Walran: Oui, et, cette fin en suspens permet de boucler la boucle, de revenir au début de l’œuvre. Ça va très bien avec le sujet traité: la mort, l’après-vie.

Winter: Et puis en live, ça va bien passer… parce que vous allez jouer en live… non ?

Walran: (rires) Je ne sais pas… Je ne sais pas quels morceaux nous mettrions en avant si nous devions jouer en live. Je suppose que "Blood For Lavinia" serait très efficace. Ouvrir le concert avec "Dreams" me plairait beaucoup. Et puis peut-être un medley de "Drowned" et de "Romance" pour n’en jouer que certains passages.

Winter: Moui. Je ne suis pas très fan de l’idée. La pire idée qu’a eue Emperor à mon avis, c’est leur medley des titres d’In the Nightside Eclipse… Très frustrant… C’est vrai en même temps, que si on joue des titres longs, on n’en joue pas beaucoup…

Walran: C’est ça. Et cela dépend du public également. Si on fait un set de quarante-cinq minutes dans un festival doom, on peut faire "A Romance of Thorns", "Moonflower" et un morceau plus court, et le tour est joué…

Winter: Alors qu’en première partie de Fear Factory, ça serait plus compliqué… (rires) Sinon, quand Rosarius a composé "Blood For Lavinia", il avait plutôt en tête les groupes classiques de la scène goth rock des années quatre-vingts, ou des groupes comme Tiamat ?

Walran: On avait envie d’un titre de rock/metal gothique tel que peuvent le composer des groupes comme Tiamat ou Moonspell. Mais nous ne voulions pas nous contenter d’un exercice de style, nous voulions y mettre la patte Angellore et l’émotion associée. C’est pourquoi on y ressent un coté « envolée », un dialogue guitare-claviers dans la seconde partie, une approche des arrangements typique de ce que nous faisons, et également une certaine puissance. Après, Rosarius est un grand connaisseur de la scène eighties, de Joy Division à Christian Death, en passant par Sisters of Mercy.

Winter: Avez-vous travaillé la partie concept de l’album plus que d’habitude ?

Walran: Difficile à dire. Ce qui est sûr c’est que nous avons réfléchi très soigneusement à la tracklist. Exemple: l’outro de "Drowned", à la base, c’était l’intro de "Blood For Lavinia". Cette intro collait très bien à la fin de "Drowned" et permettait de faire de "Blood For Lavinia" un titre plus court, et de commencer sur ce beat assez mémorisable. Et cela nous garantissait une excellente transition. Les deux derniers titres partagent également un rappel mélodique, l’apogée de "Sur les Sentiers de Lune". D’ailleurs les mots « sur les sentiers de lune » sont prononcés sur "Que les lueurs se dispersent". Et puis "Dreams" se termine sur un accord inhabituel et inquiétant qui est également le premier accord de "Drowned Divine"… "A Romance of Thorns" se termine par un bruit de vent qui annonce "Dreams". Vu que nous voulions une œuvre variée, nous avons beaucoup travaillé ce sentiment de continuité qui évite la sensation d’une œuvre patchwork. Il fallait que l’album se tienne. En ce qui concerne le titre de l’album, "Rien ne devait mourir" a été l’un des premiers candidats, et nous avons finalement choisi ces mots pour deux raisons. D’abord pour l’ambiguïté de la phrase, qui peut s’interpréter comme un regret ou comme une sensation de continuité voulue du départ. Le titre a définitivement emporté mon adhésion quand je me suis rendu compte que tous les morceaux traitaient, involontairement, du même sujet, à savoir la mort, sujet de prédilection d’Angellore. "Blood For Lavinia" parle du vampirisme, "Dreams" est une histoire racontée par un fantôme, "Drowned Divine" narre les actes d’un esprit voulant noyer des amoureux dans le marais, "Que les Lueurs se dispersent" parle du suicide ou en tout cas de l’abandon total de soi, la volonté de n’être rien. Quant à "A Romance of Thorns", il s’agit d’une personne ayant eu une vision du Paradis. Au lieu de s’en réjouir, elle a toute les peines du monde à reprendre le cours de sa vie terrestre, terne et morne.

Winter: Et la vie terrestre te parait-elle plus terne et morne qu’avant ?

Walran: Disons qu’en grandissant, on perd certaines illusions. J’aime beaucoup l’état d’insouciance et le fait de se confronter aux réalités de la vie quotidienne est parfois dur, mais non, je ne trouve pas ma vie plus terne maintenant. Je me sentais juste plus mûr pour faire un album sombre. D’ailleurs, le quatrième album, tel qu’il se dessine, sera moins sombre.

Winter: Que pourcentage du prochain album est prêt ?

Walran: Dur à dire. Nous avons des tonnes d’idées en stock, et trois morceaux sont retenus. Ils font entre dix et douze minutes chacun, mais nous n’avons pas encore grand-chose en termes de lignes vocales ou de mélodies. Nous cherchons à aller vers quelque chose de très écrit, plus sobre qu’avant. Et plus homogène que Rien ne devait mourir.

Winter: Au début de l'interview, tu évoquais ta sœur qui joue sur l'album. Vous avez invité beaucoup de monde, non ?

Walran: Oui ! Entre autres, Gunnar (Ben), le claviériste de Skálmöld est venu jouer du hautbois, gracieusement, en plus. Il possède une grosse formation classique et s’est chargé, par exemple, de l’orchestration des chœurs sur le dernier Solstáfir. Il a même rajouté des arrangements non prévus au départ. Sinon, ma grande sœur participe aux chœurs d’"A Romance of Thorns" et chante la partie finale du même titre, tout en jouant de la harpe. Un de ses amis [ndlr:Thierry Plet] y joue de la flûte. Ségolène (Perraud), une professeure de flûte rencontrée en faisant du covoiturage joue le solo sur "Dreams". Céline (Vernet), une jeune femme rencontrée à Chambéry, assure la seconde flûte sur "Les sentiers de lune". Elle joue également sur le bonus track "Rassembler les Cendres". Un ami de Célin [ndlr: Mathieu Vigouroux] vient jouer également du violoncelle, ainsi que notre chère Cathy (Arquez), au violon et violon électrique. Et sinon, nous avons constitué une chorale de six personnes, amies de ma sœur. Diriger un chœur de gens chantant ensemble pour la première fois n’a pas été simple, mais nous y somme arrivés.

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Winter: Parlons technique. Tu parles toujours de votre niveau technique limité. Si vous aviez tous le niveau de Steve Vai, cela aurait-il des répercussions sur Angellore ?

Walran: Jamais dans l’écriture. Nous arrivons toujours à écrire ce que nous voulons jouer, sans rabaisser nos prétentions. Il est possible en revanche que nous tardions à reproduire ce que nous voulons alors que les grands experts arriveraient au même résultat plus rapidement. Enregistrer un album d’Angellore peut être éprouvant. Après, si nous avions un niveau trop élevé, cela pourrait paradoxalement nous handicaper, car nous ne serions peut-être plus touchés par des choses aussi simples. Avec un accord de piano et une guitare, un univers s’ouvre à nous, alors que si nous étions très doués, nous nous obligerions à faire plus compliqué. J’ai vu des musiciens doués de mon entourage se mettre des barrières, se montrant trop exigeants avec eux-mêmes. Cela les inhibait au lieu de les aider. Nous, nous sommes tellement amoureux de notre musique que rien ne nous arrête.

Winter: La vérité est-elle dans la simplicité ?

Walran: Certainement. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement


Winter: Et dans le sentiment ?

Walran: Oui. Angellore reste éminemment sentimental. Et c’est vrai que j’avais envie d’émotion plus forte pour ce troisième album. D’où notre approche différente du chant. Et cette envie de bousculer un peu l’auditeur avec des morceaux plus difficiles d’accès.

Winter: Si vous deviez jouer en live, ce serait avec quel groupe, idéalement ?

Walran: Si je devais construire mon affiche de rêve, ça serait avec des groupes comme Saturnus, Draconian ou Shape of Despair. Histoire d’être dans une belle ambiance.

Winter: Avez-vous l’intention de faire une cover, un jour ?

Walran: Figure-toi que nous en avons fait une, même si elle n’est pas encore révélée. On a été contacté pour un tribute à Estatic Fear, et nous sommes sur le point de terminer notre reprise. Le concept de reprise me plaît. J’aime toujours voir les adaptations des livres au cinéma, par exemple, même si c’est rarement réussi. Musicalement, j’adore la reprise qu’a faite The Gathering de "In Love We Entrust The Power Advocated" de Dead Can Dance, par exemple.

Winter : Quel titre connu aimerais-tu particulièrement reprendre ?

Walran: Rosarius en citerait certainement beaucoup. Ronnie adore Lana Del Rey…. Pour ma part, je lorgne plus du côté des groupes de doom-goth peu connus. Il y a des morceaux que j’adore et soit le groupe est trop maladroit, soit le son est trop mauvais, et je me dis que, sans prétention, Angellore pourrait faire quelque chose de génial avec leurs créations. Je me vois bien reprendre un morceau du premier album de Flowing Tears & Withered Flowers ou de Decoryah par exemple…

Winter: Si Angellore était un livre, ce serait lequel ?

Walran: Rosarius serait mieux placé que moi pour répondre, mais je pense à un très bref passage de Notre cœur, de Maupassant. Le héros, tourmenté par un chagrin d’amour, entre en forêt et voit deux arbres entremêlés l’un et l’autre. C’était la première fois que je voyais la nature comme reflet du sentiment humain. Ça m’a subjugué. C’est ce genre de visions que j’aime utiliser pour Angellore. Sinon, il y a Le solitaire, du Vicomte D’Arlincourt, un contemporain de Victor Hugo, tombé en désuétude. Rosarius dirige une collection de « livres oubliés », c’est lui qui m’a fait découvrir ce roman. C’est maladroit, pompeux, mais ça joue sur les archétypes du personnage sombre rendant visite à une jeune fille qui vit chez son oncle. Il y a un aspect chevaleresque, tourmenté, suranné. C’est très Angellore, quelque part, même si il y a un côté outrancier, trop appuyé…

Winter: Mais, quelque part, Angellore possède aussi ce côté outrancier…

Walran: C’est vrai. Je veille d’ailleurs à que ça n’aille pas trop loin. Mais il est vrai que notre « mission », c’est de produire quelque chose d’appuyé, chose rare dans le metal moderne. Mais il faut que nous restions un groupe de metal.

Winter: Et si Angellore était un filmn?

Walran: Melancolia de Lars Von Trier. Ou un film que les gens aimeraient regarder un dimanche après-midi, un film qui nous rend tristes et nous rassure à la fois. Angellore n’est jamais totalement noir.


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