JE T'AIME

Entretien avec dBOY, Crazy Z. et Tall Bastard - le 27 décembre 2019

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Winter

Une interview de




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Comme Ulver avec The Assassination of Julius Caesar, JE T'AIME signe un album d'arrière garde de haut vol. Et quand je dis arrière, c'est arrière ! Sur l'album homonyme, les Frenchies remontent encore plus loin dans le temps que nos Loups scandinaves et s'attaquent à la scène eighties à cheveux ébouriffés, celle raillée par les Inconnus dans un clip monumental ("Zoubida" forever…). Souvenirs, souvenirs, comme aurait dit la défunte icône supposée de la musique nationale.

Winter : Salut ! A quel point faut-il interpréter au pied de la lettre cette histoire de raclette ? N’est-ce pas juste une manière de dire aux gens de ne pas prendre trop au sérieux ce projet ?

dBOY: Ce qu'il faut retenir avant tout de cette histoire c'est que ce projet s'est créé sur une envie forte de s'amuser, de prendre du plaisir. Mais attention, on peut très bien s'amuser tout en faisant les choses correctement. Par le passé j'ai souvent pris mes projets musicaux très (trop?) au sérieux. Avec le temps on apprend à se détacher de tout ça et c'est plutôt bien je trouve. D'ailleurs on dit bien « jouer de la musique ».

Crazy Z.: C’est d’ailleurs le secret d’une bonne raclette, d’être faite correctement, la cuisson des patates est primordiale, mais c’est important de les cuire avec un verre de blanc, des amis, et en s’amusant.

Tall Bastard: Il faut aussi en retenir le côté coup de tête et l’urgence. Nous n’avions pas prémédité JE T’AIME et finalement nous l’avons fondé en quelques heures grâce à un morceau: "The Sound". J’ai toujours aimé les premiers albums des groupes justement parce que ce sentiment d’urgence est omniprésent à l’écoute. À trop réfléchir, on se perd.


Winter : En parlant de sérieux, même si au départ ce n’était qu’une blague, le soin avec lequel vous avez élaboré les titres laisse à penser que vous vous êtes pris au jeu, non ? Peut-on espérer d’autres albums ?

dBOY: Notre premier album est sorti au mois de mai 2019 et l'accueil positif qu'il a reçu de la part des médias alternatifs et du public nous a encouragés à démarrer l'écriture de ce qui sera le deuxième album. Nous sortons tout juste d'une première session de travail qui s'est déroulée en Bretagne, dans la maison où nous avions écrit le premier album. Cette fois nous avons inclus Crazy Z. qui n'était pas encore présent dans le projet lors de l'écriture du premier opus. Nous sommes revenus sur Paris avec quatre nouvelles compositions, ça avance donc bien.

Winter : Herrschaft reste-t-il votre projet prioritaire ?

Crazy Z.: Il n’y a pas de notion de priorité entre les projets. Je ne sais pas d’où vient cette idée reçue que lorsqu’on travaille sur plusieurs projets, l’un est forcément plus important que l’autre. Ce n’est pas le cas. Le travail est le même, et l’envie aussi intense pour l’un que pour l’autre.

dBOY: Herrschaft n'a absolument aucun lien avec JE T'AIME, si ce n'est que j'y officie en tant que bassiste. Herrschaft a été créé par Zoé aka Crazy Z. il y a maintenant quinze ans, et notre amitié nous a tout simplement réunis sur ce projet cold-punk qu'est JE T'AIME.

Vous êtes trop jeunes pour avoir connu les débuts de The Cure, non ? Comment avez-vous fait connaissance avec la musique des eighties ? Est-ce une passion ou un complément musical ?

dBOY: Merci ! Mais en fait si, nous avons pleinement vécu les années quatre-vingts. Pour ma part je vivais à Atlanta en 84 en pleine vague new-wave. Je te laisse imaginer le choc que j'ai reçu du haut de mes 5 ans.

Crazy Z.: Pour ma part, l’avantage de découvrir les groupes eighties au début des années quatre-vingt-dix, c’est qu’ils avaient déjà eu le temps de se perfectionner, se bonifier et de faire aboutir les balbutiements inhérents aux débuts d’un mouvement. J’ai pu attaquer par la meilleure période de Depeche Mode direct. Tout bénef' !

Tall Bastard: Comme dBOY j’ai pris de plein fouet les années quatre-vingts. Mes premiers concerts sont dans l’ordre: Eurythmics, DM et les Cure. Et même si j’ai embrassé les années quatre-vingtèdix et la brit pop quand elle est apparue, la musique des années quatre-vingts a toujours été dans ma vie. Même si pendant des années, il valait mieux se cacher pour en écouter. J’avais presque honte. Mais aujourd’hui, c’est jubilatoire de la voir revenir et de pouvoir la jouer de façon aussi décomplexée.


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Winter : Dans toutes mes chroniques d’albums où le chanteur pleure, je cite Rozz Williams. Là, puisque la référence à Robert Smith est évidente, je n’ai pas osé évoquer mon chanteur fétiche. Ai-je eu tort ? Christian Death et Shadow Project, ça vous parle ?

dBOY: Ça va peut-être te paraître bizarre mais même si j'apprécie leur travail je n'ai jamais été un grand fan des Cure. Je me sens plus proche des Joy, de Bauhaus ou encore des Pixies. Mes racines musicales viennent du punk. Et oui, je connais Christian Death. Qui ne connaît pas leur fameux titre "Romeo's Distress" ? Ça pue tellement l'adolescence paumée, un pur bijou bien merdique.

Tall Bastard: Christian Death est un groupe majeur pour moi. Un groupe sur lequel j’ai appris à jouer de la guitare. Le live qu’ils ont sorti en 1993 m’a tellement marqué ! Tant au niveau de l’imagerie, de l’attitude scénique que du côté très brouillon du son. Un mélange d’attraction-répulsion très addictif. Mais tu as raison, JE T’AIME s’oriente plus vers le côté « pop » de notre scène et donc vers les morceaux des Cure les plus up-tempo. Il faut que ça bouge sur scène parce que c’est ça qu’on aime. Mais on ne se ferme pas de porte. Possible que les prochains opus soient plus denses.

Winter : Dany semble apprécier Dead Can Dance. Avez-vous comme projet de reprendre également ce pan de musique, plus solennelle ?

dBOY: Mon Dieu, mêler DCD à JE T'AIME ?! Quelle horreur. Non non, impossible. J'aurais trop honte. On ne touche pas à DCD. Et de toute façon je suis le seul con dans le groupe à écouter cette musique.

Crazy Z.: L’occasion plutôt d’ouvrir un nouveau projet !

Winter : Les titres peuvent sonner easy listening, typique des eighties, mais ils possèdent tous une tonalité assez sombre, à la "A Forest". Est-ce conscient ? Est-ce votre côté metal ?

dBO: C'est complètement conscient oui. L'idée avant tout a été d'écrire un disque sexy et efficace pour la scène. Les Cure pour le romantisme, les Pixies pour l’efficacité et Joy pour la noirceur.

Crazy Z.: Et puis c’est plus simplement une adéquation avec le texte, le sujet qu’on transporte dans les paroles... L’album est avant tout l’histoire de la déchéance d’un homme au cours de sa vie. On a bien essayé de l’illustrer avec un kazoo et des trompettes au début, mais bizarrement ça ne marchait pas. Et plus sérieusement, je ne crois qu’il y ait à voir avec un côté metal ou non. Le metal me paraît d’ailleurs de moins en moins sombre de nos jours. JE T’AIME est bien plus dark que beaucoup de groupes de metal-fête-à-la-saucisse !

Tall Bastard: Personnellement, je n’ai jamais écouté de metal. Avec le temps j’ai fini par apprécier certains groupes mais il faut que je fasse un effort. Par contre le côté dark est quant à lui très naturel. Impossible d’imaginer une bonne chanson sans une forte dose de mélancolie.

Winter : Le sexe décrit sur Je t’aime est triste. Est-ce une fatalité ? Le sexe est-il forcément triste ?

dBOY: Absolument pas. Ce disque raconte la chute d'un couple. Le gars laisse sa femme rentrer seule à la maison après une soirée car lui veut continuer à s'amuser. On suit donc les aventures nocturnes de ce pauvre type tout le long du disque. C'est un chanteur loser qui réussit à perdre sa gamine de quatre ans en soirée. Le sexe par essence n'est pas triste, ou alors peut-être à de rares exceptions, par exemple pour se dire adieu une dernière fois.

Tall Bastard: Au contraire, c’est quand il n’y a plus de sexe dans un couple que les relations deviennent tristes. Et c’est bien le sujet de "Fuck Me".

Winter : Connaissez-vous Priest ? Si oui, appréciez-vous cet artiste ? Il a le sexe triste, lui aussi.

dBOY: Les ex-membres de Ghost ? Hyper Depeche Mode ouais, moi j'aime bien. À voir ce que ça donne en live.

Crazy Z.: Moi je connais Morgan Priest, mais je pense que personne n’a envie de savoir ce que c’est.

Winter : Comme Hypno5e, Decline of the I, Psygnosis, Féroces etc. etc. vous avez mis des extraits de films français du XXème siècle. Est-ce un clin d’œil à la scène française ? J’aime beaucoup ce concept de vieille tristesse qui traîne. De quel film s’agit-il ?

dBOY: J'étais un grand fan du groupe français Diabologum. Ils avaient un titre avec cet extrait de La Maman et la Putain, de Jean Eustache, j'adorais. Lors de l'écriture de "Satans's Bitch", j'étais à la recherche d'un extrait de film français et j'ai repensé à ce titre. Je les ai pompés, tout simplement. C'est un peu moi la pute de Satan au final.

Winter : Votre public est-il uniquement composé de vieux cons nostalgiques ou arrivez-vous à attirer des petits jeunes ?

dBOY: Là tu marques un sacré point. Notre public, pour le moment, est effectivement composé en majorité de vieux cons nostalgiques des eighties. Par contre lors de notre tournée d'automne on écoutait à fond Alkapote, Vald et Lorenzo dans le tour bus (merci Julien notre lighteux), c'est complètement nul mais tellement drôle. Aujourd'hui la jeunesse française écoute cette merde et moi j'aime bien me tenir au courant de tout ça. Sinon j'ai eu la chance de voir la dernière tournée de Orelsan, une tuerie. Bon, soyons clair, le rock en France est définitivement mort et enterré, next.

Crazy Z.: Je suis pas d’accord… Les vieux qu’on rencontre dans nos concerts viennent avec leurs enfants de douze ans. On a sauté une génération, c’est tout!

dBOY: Ouais ils les obligent à venir, les pauvres, ce doit être une torture pour eux.

Tall Bastard: JE T’AIME se veut un groupe catchy autour d’un son qui nous est proche. J’ai tendance à penser que si les chansons valent le coup, nous allons toucher toutes les générations. Enfin clairement c’est fini le temps où le rock au sens large était la musique de la jeunesse rebelle. Alors le plus important c’est de se faire plaisir et surtout de faire plaisir aux gens qui font l’effort de venir nous voir.


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Winter : Jouez-vous en concert ? Sinon, est-ce prévu ? Cette musique est faite pour pas mal cartonner en live non ? Si vous avez déjà joué, le public est-il réceptif ?

dBOY: Comme je te l'expliquais précédemment ce projet à été monté dans l'optique de tourner le plus possible. Pour le moment ça fonctionne plutôt bien puisqu'on a déjà eu la chance de jouer dans pas mal de pays comme la Belgique, l'Allemagne, la Suisse ou encore l'Autriche. On a des dates prévues en Pologne, au Portugal et même en Italie. Pour répondre à ta dernière question, oui, le public est plutôt très réceptif. À Zurich par exemple c'était complètement dingue. Je suis allé danser au milieu du public et ces cons ont réussi à m'arracher ma boucle d'oreille, je pissais le sang mais c'était cool.

Crazy Z.: L’année qui arrive s’annonce excitante. On a hâte de repartir sur la route, de belles dates sont confirmées, d’autres vont bientôt l’être. On adore tourner. Et puis il y a que là qu’on ne s’engueule pas. (rires)

Winter : Pouvez-vous m’expliquer de quoi parle C++ ? Le titre est tellement surprenant… Avez-vous hésité à nommer la chanson "Turbopascal" ou "Cobol" ?

dBOY: Aha ! cette chanson parle tout simplement de l'abus de la cocaïne, c'est elle qui parle. Le titre a un côté légèrement électronique, d'où le jeu de mot C++.

Winter : La vie, c’était mieux avant ?

dBOY: j'en sais rien, moi en tout cas moi je m'éclate pas mal ces temps-ci.

Crazy Z.: Laquelle ?

Tall Bastard : La vie est vachement mieux maintenant ! Une fois débarrassé de tous ces “traumas” adolescents, on peut enfin commencer à vivre vraiment. Je ne me suis jamais autant éclaté que depuis ces cinq dernières années.


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