Decline of the I

Entretien avec A.K. - le 26 octobre 2018

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Winter

Une interview de




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Il y a quelques mois sortait Escape, le volet final de la trilogie black metal « intellectuel » initiée il y a six ans avec Inhibition. A.K. n'y parle pas de « farfadets dans les montagnes », selon sa propre expression, mais plutôt de l'angoisse existentielle. Sans détour. Cette interview est du même tonneau : touchante de sincérité et totalement exempte de langue de bois, pas même une petite écharde. Intellectuel peut-être, verbeux et superficiel, certainement pas.

Winter : Salut à toi ! Es-tu Decline of the I? C’est ton projet à toi et à personne d’autre ?
 
A.K. :Oui. C’est la continuité de mon projet précédent qui s’appelle Love Lies Bleeding et qui donnait plus dans le black sympho. J’ai sorti 5 albums sous ce nom entre 2000 et 2006 et me suis dit que j’avais un peu fait le tour de la question. J’ai continué à composer, sans avoir une idée de projet précise en tête, et j’ai sorti des choses ayant une couleur assez intéressante, et c’est devenu Decline of the I, après un petit temps de maturation et également après un certain nombre de galères. Pour la composition, ça allait, mais pour l’enregistrement, comme il fallait que je fasse tout, tout seul, sans trop de budget, ça a pris du temps. Le premier album est sorti en 2012, mais j’ai commencé à composer dès 2006. Sinon, pour la petite histoire, je dis que c’est la continuité du projet précédent parce que, dans Decline of the I, je fais des petits clins d’œil au passé. D’ailleurs, sur le dernier album de Love Lies Bleeding (Clinamen), il y a une chanson qui s’appelle "Decline of the I".
 
Winter : On sent quelques réminiscences black sympho dans ta musique actuelle… qui ont d’ailleurs tendance à s’accentuer.
 

A.K. : Oui, comme le sujet du dernier album, c’est une fuite dans la spiritualité, j’ai voulu mettre quelques arrangements symphos. Quelques nappes de violon par exemple. Et puis, ce côté symphonique, c’est aussi un hommage au compositeur de musique classique – il avait également sorti un livre sur le black metal, Eunolie- et ami, Frédérik Martin, qui est décédé des suites d’une longue maladie il y a un an et demi. Le titre "Hurlements en faveur de FKM" lui est dédié. Quand il a su qu’il était condamné, je lui ai dit que j’aimerais bien faire quelque chose pour lui rendre hommage. On avait d’ailleurs déjà composé quelques trucs ensemble, à base de boucles, de bruits enregistrés dans la rue, etc. Je lui ai proposé d’enregistrer une de nos discussions – on avait l’habitude de parler pendant des heures de tout et de rien et il était d’accord.
 
Winter : Donc les commentaires de FKM sur son titre dédié font partie d’une discussion entre lui et toi…
 
A.K. : Oui. Ce n’est pas une émission de radio. Nous n’étions que tous les deux. Et je voulais garder une trace de lui. Il a apprécié la démarche, et ses proches aussi.
 
Winter : Et puis cette discussion est loin d’être inintéressante…
 
A.K. : Oui. Il a d’excellentes formules. Comme quand il dit que composer c’est apprendre par cœur un texte qui n’a pas encore été écrit, c’est fort.
 
Winter : Je me disais aussi que FKM, ce n’était pas François Kosciusko-Morizet, le père de Nathalie…
 
A.K. : Non ! (rires) En revanche, dans l’esprit de Frédrick, ce diminutif était un clin d’œil à MkM (NdW : chanteur d'Aosoth). C’était un peu un grand frère. Un intello, il avait beaucoup de choses à dire. Et pas qu’avec de la musique.
 
Winter : Et toi, tu acceptes qu’on t’appose l’étiquette d’intellectuel ?
 
A.K. : Disons que de toute façon, vu qu’on est rapidement étiqueté, je me la trimballe. Black metal intello… Il y a pire comme étiquette, ça ne me dérange pas. C’était déjà un peu le cas avant, mais depuis que j’ai commencé Decline of the I, qui possède une approche un peu philosophique des choses, ça s’est accentué. C’est sûr, j’ai pas choisi des samples de L’Exorciste
 
Winter : Tu joues dans pas mal de groupes. Decline of the I est-il ton projet principal ? Comment gères-tu tes multiples activités ?
 
A.K. :  C’est sûr que c’est le projet dont je me sens le plus proche, mais ça fonctionne beaucoup par périodes. Il y a eu des moments où j’ai complètement délaissé Decline pour être à fond dans Merrimack, par exemple. Ensuite, je n’ai pas le même degré d’implication dans tous les groupes. Dans Order of Apollyon, je ne joue que de la basse. Malkhebre ou Sektarism, je compose mes parties, mais ce n’est pas très compliqué. Et puis des fois, j’ai besoin de faire d’autres trucs. L’année dernière, j’ai sorti un album avec un projet parallèle, Waiting for My End, du Depressive black metal, assez typé années 90. Sauf quand l’actu marque le calendrier –s’il y a un concert, par exemple , il arrive que le choix du projet s’impose à moi. Comme si c’était dans l’air. L’année dernière, on m’avait prêté une maison à la campagne. J’étais vraiment au milieu de nulle part, dans le Charolais. J’avais amené mon matériel avec l’intention de faire de la musique, mais volontairement, je n’avais pas choisi un projet spécifique. Les choses que j’ai composées se sont orientées toutes seules vers Decline of the I.
 
Winter : Amusant que ça soit dans la nature que tu trouves l’inspiration pour Decline of the I…
 
A.K. : Disons que même si je vais à la campagne, je continue à être un Parisien et à jouer de la musique grise de Parisien.
 
Winter : C’est vrai. D’ailleurs les gens qui pensent qu’en partant, ils laisseront leurs problèmes derrière eux, se trompent bien souvent.
 
A.K. : On voyage toujours avec soi-même, c’est bien le problème.
 
Winter : Le temps est un élément récurrent des lyrics de Decline of the I. C’est son côté insaisissable et indéfinissable qui retient ton attention ?
 
A.K. : Disons que je n’ai pas résolu le problème qu’il pose…
 
Winter : Ce problème n’est pas facile à résoudre…
 
A.K. : Je suis conscient d’être dans une sorte de déni. Je n’imagine pas que la mort puisse vraiment survenir. Ça reste quelque chose d’un peu en dehors de moi. Je suis un peu comme les enfants quand ils jouent à cache-cache. Si je ferme les yeux, l’univers s’éteint. J’ai du mal à imaginer que l’univers se remettra de ma mort, que je ne connaîtrai jamais la fin des temps. J’ai du mal à concevoir que l’univers existe autrement que dans son rapport avec moi-même. Je ne suis pas mégalo, c’est juste que je n’arrive pas à penser que l’Etre général puisse survivre à mon être.
 
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Winter : Comme tu le dis très bien sur ton album, la seule manière qu’on a trouvé de résoudre le problème du temps, c’est d’essayer de s’extirper hors de lui.
 
A.K. : Oui. Je fais un peu de méditation et son but, c’est d’arriver à se glisser entre deux pensées, les écarter et de rester dans cet espace. Après si tu arrives à ne serait-ce que réduire le flot de pensées, c’est déjà pas mal.

 
Winter : En général, l’ennemi, c’est la pensée. On essaye de ne pas identifier l’être et la pensée.
   
A.K. : Je ne sais pas si le terme « ennemi » est approprié. La méditation te pousse à tout accueillir, à tout accepter, y compris tes pensées. Mais oui, la pensée c’est un peu le trouble-fête. La méditation essaye de te faire entrer dans le non-jugement. On passe son temps à être essentialiste, à dire que tel truc est bien ou mal, de dire que « ça devrait être comme ci ou comme ça ». Et je m’efforce de ne pas être là-dedans. Ça me fait penser à Jean-François Noubel, c’est un chercheur qui a beaucoup travaillé sur le thème de la conscience. Pour sortir de l’essentialisme, pour ne plus être dans le jugement, il a acquis lui-même son propre langage, et il n’emploie plus jamais le verbe « être ». C’est assez fascinant, il va faire une conférence qui peut durer une heure ou plus, et à la fin il va te faire remarquer qu’il n’a pas prononcé une seule fois le verbe « être ». C’est assez impactant. Il s’est acquis lui-même. J’aime cette approche, cette idée d’impermanence.
 
Winter :Avec Escape, tu finis une trilogie, mais tu as encore des choses à dire ?
   
A.K. : Disons que ça faisait longtemps que je voulais travailler sur le legs d’Henri Laborit (NDW : auteur de L’éloge de la fuite, on saisira le rapport avec Escape…), c’est maintenant chose faite avec la trilogie. A moi de voir maintenant si je veux repartir dans du conceptuel ou non, sachant que, pour moi, la musique prime sur les textes. Je ne publie pas les textes, d’ailleurs. Je n’ai pas envie qu’on pense que la musique est au service de la narration, comme à l’opéra. Vais-je refaire une trilogie ? Je ne sais pas encore. Je vais voir ce que la musique m’amène, plutôt que de me baser sur des textes. Sinon, au programme, vu que l’interview sera publiée après l’annonce officielle, je peux te dire que Decline of the I fera des concerts l’année prochaine. C’est la prochaine grosse étape. Je travaille d’arrache-pied là-dessus, histoire de ne pas arriver juste avec nos guitares. J’ai un peu d’ambition, je suis en train de réarranger des passages, j’aimerais bien arriver à faire une pièce. Pas le plan « on fait un morceau, on s’arrête, on s’accorde ». Ça sera peut-être un ratage complet, mais on verra. Ça me trottait dans la tête depuis longtemps.
 
Winter : Ça peut donner quelque chose de fort… Je voulais revenir un peu sur le sujet des paroles. C’est toi qui a composé les phrases à la fin de "Je pense donc je fuis" ? « J’ai la révolte molle coincée dans la gorge comme un os de poulet »…
 
A.K. : C’est de l’autre chanteur, Vestal, qui est aussi le chanteur de Merrimack. En tout cas, c’est de nous. Ça n’est pas importé.
 
Winter : C’est fait maison…
 
A.K. : Exactement (rires).
 
Winter : Même si la musique prime, quand, en plus il y a des paroles intéressantes, c’est super…
 
A.K. : C’est pour ça qu’on travaille là-dessus. En fait, même si nous savons d’entrée que certaines phrases devront figurer sur le morceau, pour le reste des paroles, nous avons tendance, depuis le précédent album, à choisir presque au hasard dans le lot de phrases que nous avons préparées au préalable. Du coup, la cohérence globale est là, mais les lyrics ont un petit côté « cadavre exquis ». Il arrive aussi que pour une ambiance ou un riff déterminés, il y ait une phrase qui colle bien, et du coup, on l’intègre, même si elle n’est pas 100% raccord avec le reste des paroles. C’est ce qui donne ce côté un peu surgi de nulle part. D’ailleurs, pour le deuxième extrait de notre album, "Enslaved by Existence", nous avons fait une lyric vidéo en forme de pied de nez, où on disrupte le principe. Au départ, les textes sont raccords avec les paroles et petit à petit, ça se désynchronise. Il y a un clin d’œil au fan, « arrête donc de regarder le karaoké, ça ne rime à rien ! ».
 
Winter : Ce metal « intello » est une grosse spécificité française. Comment expliques-tu que l’Allemagne, par exemple, un pays avec énormément d’auteurs, n’ait pas de groupes de ce genre ?
 
A.K. : Les Allemands ont une tradition de la célébration de la nature. Disons qu’on est inspiré par la culture globale de son pays. Après, plus spécifiquement dans le back metal, en France, dès Mütiilation, il y a eu un besoin de composer des choses pour soi plus que pour les autres. Du coup, il y a eu beaucoup plus de liberté. Les groupes français sont très inspirés et variés. Il n’y a pas forcément un son français, mais une façon de faire.
 
Winter :  Pour en revenir aux concerts, si tu avais les moyens financiers, que ferais-tu ?
 
A.K. : Sûrement quelques chose genre « art total ». Autant quand  j’écoute un disque, j’aime être seul avec le disque, autant en concert, j’aime qu’il y ait un peu de stimulation. Donc pourquoi pas avec de la vidéo, de la danse. J’aimerais bien avoir la danseuse qu’on voit dans le clip de "Je pense donc je fuis". J’aimerais aussi idéalement que Decline of the I se retrouve dans une affiche variée, avec éventuellement d’autres groupes de metal, mais également d’autres styles. Je pense à Au-delà du silence qui organise des concerts de ce genre. Il en a monté un où Throane était le seul groupe avec des guitares. Avant il y avait eu projection d’un film, prestation d’un membre d'Aluk Todolo,… Bref, quelque chose avec différentes approches et pas seulement une succession de groupes avec des guitares.

 
Winter : Tu t’identifies à un courant de pensée ?
 
A.K. : Je n’irais pas jusque là. Disons que je n’ai pas encore réussi à mettre en musique les choses dont je me sens le plus proche. Je suis très spinoziste. C’est pas très black metal mais bon… J’aime aussi beaucoup Cioran…

 
Winter : Cioran cadre beaucoup avec ta musique. D’ailleurs il y a des citations de lui dans l’album précédent.
 
A.K. : Oui, l'album commence même avec lui. C’est quelqu’un que j’ai beaucoup étudié, j’en ai fait le sujet de mon mémoire. J’ai même fait un pèlerinage dans son village natal en Roumanie. Mais en fait, je ne le lis pratiquement plus. Il y a un côté un peu adolescent…
 
Winter : Disons qu’il a la formule très facile, et ça, ça peut gêner quand tu prends un peu de bouteille…
 
A.K. : Disons que maintenant je le vois comme un vieil ami. Faire ce pèlerinage a été quelque chose de très agréable pour moi. Être dans ce village, voir les collines entre lesquelles il a grandi… En sachant en plus, qu’il n’a pas dû beaucoup changer. Des maisons sans eau ni électricité, des bœufs qui tirent une carriole. Sinon maintenant, je m’intéresse à des choses plus lumineuses. Un peu comme Cioran, qui était quelqu’un de très drôle, la musique que je crée me permet de lâcher des choses qui m’encombrent.

 
Winter : Un côté exutoire.
 
A.K. : Ça fait cliché de dire ça, mais oui, il y a un aspect thérapeutique. C’est quelque chose d’essentiel pour moi. Ce côté de ma personnalité passe dans ma musique.
 
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Winter : Musique qui n’est pas exempte de lumière.
 
A.K. : Je l’espère. C’est d’ailleurs pour ça que je termine "Je pense donc je fuis" par une nappe de claviers en mode majeur. Et derrière il y a le clin d’œil tiré du Feu Follet, avec le gars qui dit « difficile d’être un homme, j’en ai assez, j’arrête », extrait qui me permet de boucler la boucle, puisque le premier album s’ouvre aussi avec un extrait du Feu Follet.
 
Winter : Et ton rapport à la mélodie ? Ta musique est un mélange de black metal à la Deathspell Omega et de mélodies plus faciles, non ?
 

A.K. : Oui, c’est ça. Je suis fan de Michel Polnareff par exemple. Quand j’ai commencé à faire de la musique, j’étais beaucoup trop dans la mélodie, notamment au début de mon projet Love Lies Bleeding, très mélancolique, très Theatre of Tragedy. Assez pauvre techniquement, peu varié point de vue ambiance. Peu à peu je me suis éloigné de ça. Ceci dit, l’énorme vague de black metal orthodoxe, ce milliard de groupes qui produisent une musique où il n’y a plus de riffs, ça m’emmerde. Je n’en peux plus d’écouter des clusters de guitare pendant une heure. C’est d’ailleurs pour ça que je trouve très fort ce que peuvent faire les gars de Svartidauði, avec leurs arpèges-riffs qui partent dans tous les sens, mais que tu peux chanter. Moi c’est pareil, même sur un sorte de magma de guitares, j’esssaye de trouver une lead chantante. C’est important.
 
Winter : Il y a d’ailleurs une grosse connexion entre le black metal islandais et français.
 
A.K. : Oui, surtout Svartidauði et Misþyrming, qui s’inspirent de Deathspell Omega, et sont très potes avec les gars d’Aosoth. Le reste, j’aime moins. Mais ces deux-là, ils sont vraiment intéressants. Ce qui est dingue, c’est le nombre de groupe que produit ce pays. Rapporté au nombre d’habitants, c’est fou.
 
Winter : En parlant de riffs, tu aimes le gros rock, non ? Là, avec "Disruption", tu  nous refais un morceau à la Marilyn Manson comme avec "Hexenface" sur l’album précédent. A propos d’"Hexenface", qui est Marianne ?
 
A.K. : C’était notre bonne amie et égérie du black metal, LSK, qui a mis fin à ses jours peu de temps avant. J’aime bien parler de choses personnelles dans la musique, plus que de farfadets dans les montagnes. Par contre, les paroles d’ "Hexenface" sont issues d’un film assez inconnu, où il est question d’une Marianne qui a disparu. Un ami est tombé sur ce film par hasard.
 
Winter : De manière générale, pour les références, tu cherches la difficulté…
 
A.K. : Oui, j’évite de prendre des extraits de Dracula donc forcément… (rires)
 
Winter : Il y a donc un petit aspect « rock » dans Decline of the I. Tu en écoutes ?
 
A.K. : Marilyn Manson. Non. Mais pour moi le plus grand groupe de l’univers, ça reste Guns’n’Roses. J’ai été vraiment fan des Guns, je suis même dans un bouquin qui est sorti, qui recueille le témoignage de fans du groupe. Ça a été ma vie pendant un moment. C’est le seul groupe de hard-rock que j’ai écouté. Pour le reste j’écoute plus de trucs rock ou pop-rock, comme Radiohead. En réalité, je n’aime pas vraiment le metal.
 
Winter : Tu aimes la variété aussi ?
 
A.K. : Certaines choses, oui. C’est d’ailleurs pour ça que j’avais mis une reprise de Françoise Hardy sur l’album précédent.



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