Wildernessking

Entretien avec Keenan - le 13 novembre 2016

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Winter

Une interview de




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Wildernessking est l'une des figures marquantes de cette vague de black atmosphérique qui déferle depuis quelque temps. Keenan, son leader - appelons-le ainsi même si le fonctionnement du groupe relève de la pure démocratie, comme vous l'apprendrez plus bas, a accepté de nous présenter un peu plus le groupe, depuis son appartement au Cap. Si, comme moi, vous n'associez que Johnny Clegg aux mots « musique » et « Afrique du Sud », c'est le moment de tâcher de sortir de votre ignorance.

 
Winter : Salut Keenan, ravi de te rencontrer, même si ce n'est que via Skype. Peux-tu te présenter et présenter également le groupe pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ? 
 
Keenan : Bien sûr. Je suis Keenan, le bassiste et chanteur de Wildernessking, groupe du Cap en Afrique du Sud, jouant essentiellement du black metal. 
 
Winter : Si j’avais à décrire Mystical Future, je dirais que c’est un album à la fois simple (pas dans un sens péjoratif) et générateur d’émotions. Es-tu d’accord avec cette définition ? 
 
Keenan :  Oui, je comprends ce que tu veux dire. C’est clairement un album porteur d’émotions. Après, simple…  oui, aussi, dans le sens où il n’y a pas beaucoup d’instrumentation. Nous sommes juste quatre types qui jouent de la musique. Guitares, basse, batterie, point. Du coup, notre musique est vraiment directe. 
 
Winter : Oui, « directe » est peut-être un meilleur qualificatif que « simple ». 
 
Keenan : Oui, parce qu’en termes de structure des morceaux, notre musique n’est pas si simple que ça. On aime les chansons dynamiques, aux structures un peu imprévisibles, on essaye de créer beaucoup d’atmosphères musicales, de hauts et de bas… A ce niveau-là, on ne peut pas dire que ça soit simple. 
 
Winter : Les titres ne suivent effectivement en aucun cas la structure basique couplet/refrain, c’est clair. Pour en revenir à cet aspect émotionnel, était-ce un objectif conscient que de vous focaliser dessus ?  
 
Keenan : Oui. Nous sommes des personnes qui ressentent fortement les émotions. Forcément cela ressort dans notre musique. Nous y mettons notre cœur et notre âme et le résultat possède naturellement un côté émotionnel fort. Ceci dit, nous ne pensons pas non plus trop à ça quand nous composons. Comme je dis, ça vient tout seul. 
 
Winter : Il y a de nos jours pleins de nouveaux groupes qui jouent un black metal assez éloigné des standards du « trve black metal  »  et qui semblent posséder des codes différents. Vous, par exemple, et comme bien d’autres, n’utilisez pas de corpsepaint. Vous reconnaissez-vous dans cette « New Wave of Black Metal » ? Quelle est ton opinion sur les Grands Anciens comme Burzum, Mayhem, Darkthrone, etc., etc. ? Apprécies-tu leur musique ? 
 
Keenan : Enormément, oui. C’est bien en les écoutant que nous avons décidé de commencer à jouer ce type de musique. Nous quatre avons grandi chacun dans notre coin au son de cette même musique, et nous nous sommes ensuite rencontrés pour jouer d’abord ce style. Simplement, maintenant, nous pensons que notre musique a progressé et n’est plus uniquement du black metal. C’est une musique qui embrasse de nombreux styles, mais, ceci dit, le noyau de ce que nous jouons est et, à mon avis, restera ça, du black metal. Les vocaux haut-perchés et criés, une batterie très rapide,« les riffs low tremolo »… Mais en même temps, si nous continuons à créer une atmosphère black metal, nous avons intégré d’autres types d’influence, comme du thrash metal par exemple, et nous avons commencé à établir notre propre son, notre propre style, même si nous continuons à adorer Burzum, Mayhem, Darkthrone, etc. Nous avons d’ailleurs eu la chance de jouer au Fenriz Radio Show, ce qui était un honneur pour nous. 

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Winter : En parlant des groupes pionniers, quand j’écoute Mystical Future, je pense à Ruun d’Enslaved… 
 
Keenan : C’est normal ! Je suis content que tu le cites parce que Ruun est un de nos albums favoris à Dylan, Jesse et moi-même, et Enslaved est sans aucun doute un de nos groupes favoris. S’il y a un groupe auquel nous comparer, c’est bien eux. Ça se sent notamment sur le deuxième morceau de l’album, "I Will Go To Your Tomb". Nous sommes également influencés par Agalloch, c’est quelque chose qu’on peut entendre également. 
 
Winter : Vous avez donc tous des goûts assez similaires, très orientés black, à en croire tes propos. Il n’y a pas un amateur de thrash, un autre de blues, etc. etc. 
 
Keenan : (rires) En gros, oui. C’est Jason, notre batteur, qui est depuis le plus longtemps dans le monde du black metal. Il a joué dans d’autres groupes underground, enregistré des démos « dans sa chambre », c’est lui le plus précoce… Dylan et moi avons commencé avec les typiques groupes mélodiques comme In Flames avant de passer à autre chose. Progressivement nous sommes allés vers des groupes plus extrêmes, comme plein de monde. Quand j’ai rencontré Jesse, il écoutait des trucs comme Dark Funeral. Donc oui, globalement nous possédons le même socle musical, point de vue metal. Après, nous écoutons également d’autres genres de musique, mais ce dont nous avions envie, c’était de laisser parler le feu qui est en nous et de jouer de la musique heavy. 
 
Winter : Comment décrirais-tu la différence entre votre premier album, The Writing of Gods in the Sand, et Mystical Future ?  
 
Keenan : C’est assez dur à exprimer… disons que le premier album possédait plus de passages rocky, groovy, plus propices au headbanging que le deuxième, qui est plus atmosphérique. Les chansons y sont globalement plus courtes que celles de Mystical Future. Jesse est rentré dans le groupe en septembre 2010 et en septembre 2011, on était déjà en train d’enregistrer The Writing of Gods in the Sand. C’est un album sur lequel j’ai écrit deux titres, deux autres ont été écrits par Jesse, et Dylan en a écrit d’autres… bref, chacun avait apporté ses idées, mais nous étions encore en train de nous connaître et il y avait encore un peu de flottement. Il s’agit quelque part d’une espèce de best-of de chacun d’entre nous. On a essayé d’y mettre un peu de tout. On y retrouve l’influence d’Enslaved, mais par moment ça sonne aussi comme Opeth... C’est une sorte de pot-pourri tandis que Mystical Future est bien plus cohérent. 
 
Winter : Wildernessking est un groupe au fonctionnement « démocratique » ? Il n’y a pas vraiment de leader ? 
 
Keenan : Tout à fait. En ce qui concerne les relations extérieures, je peux être considéré comme le leader, mais pour ce qui est du groupe en soi, c’est du 25% entre nous quatre. Nous collaborons comme une unité, c’est d’ailleurs ce qui nous rend un peu spéciaux. Tout le monde contribue à la création des morceaux. Ce n’est pas si fréquent. 
 
Winter : La nature semble être un thème assez important pour vous. La pochette originale de l’album est magnifique. C’est une photo, non ? Où a-t-elle été prise ? 
 
Keenan : C’est un ami à nous qui l’a prise. C’est au Cap, un coin qui s’appelle Noordhoek. Il y a une très belle plage là-bas, nous avons pris plein de photos promotionnelles à cet endroit-là. Ça n’avait pas été quelque chose de planifié, c’est juste arrivé, un peu par hasard donc. Le soleil était en train de se coucher. Et sinon oui, la nature, c’est quelque chose de très important pour nous. Pouvoir marcher sur la plage, dans la forêt, faire de la randonnée dans la montagne, sans autre objectif… C’est un peu comme pour les groupes de black metal scandinaves. Ils sont très influencés par la nature, et nous aussi. Et Le Cap est une ville magnifique, donc c’est très naturellement que tu vas puiser ton inspiration de cette beauté. 
 
Winter : Justement… c’est un peu paradoxal. Pour caricaturer, en Norvège, il fait nuit pendant six mois, il y a de la neige partout… Ça paraît être une atmosphère plus propice à la composition de black metal, de lyrics pleins de haine. C’est un peu plus difficile d’imaginer le black metal sudafricain… 
 
Keenan : En fait, ce qui nous attire dans le black metal, c’est le son, la musique. Les textes sont moins importants. Que beaucoup de groupes écrivent des textes remplis de colère et de misanthropie, je n’ai pas de problème avec ça, mais nous n’utilisons pas le son black pour ça, nous véhiculons d’autres idées avec. Bon, nous pouvons parfois exprimer de la haine, et notre musique est sombre, mais dans notre cas, c’est plus une expérience cathartique et inspiratrice que réellement haineuse, négative ou dépressive, même si ce genre de sentiments peut être porté par moments par notre musique. Wildernessking n’est pas un groupe vraiment négatif, mais pas positif non plus. On essaye de capter autre chose…  
 
Winter : Une énergie… 
 
Keenan : Oui, c’est ça. En soi elle n’est ni bonne ni mauvaise. 
 
Winter : Comme la nature elle-même. 
 
Keenan : Voilà. 

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Winter : Pour revenir sur l’album lui-même, vous avez une guest pour les vocaux du dernier morceau qui est vraiment beau. Est-ce quelque chose que vous referez dans le futur ? 
 
Keenan : Oui, je suis assez sûr que nous referons quelque chose de ce genre sur le prochain album. Nous avons en tête quelques personnes que nous verrions avec plaisir chanter sur notre futur album. Cette chanson – "If You Leave" – peut être une indication de notre évolution musicale. Quand tu l’écoutes, as-tu la sensation d’entendre du black metal ? 
 
Winter : Non. Pour moi, c’est plus romantique. 
 
Keenan : Oui, eh bien, c’est une des tendances que nous aimerions explorer. Pas uniquement, nous avons envie de refaire des choses très heavy également. En fait, je ne sais pas encore exactement ce que ça va donner, mais il y aura certainement un voire deux morceaux comme ça. 
 
Winter : C’est une bonne nouvelle. J’en déduis que vous travaillez sur le nouvel album… 
 
Keenan : Oui, nous avons déjà quatre titres de prêts. En général, nous nous concentrons sur cinq ou six titres, mais là, nous aimerions bien en composer une douzaine et peut-être faire un double album. En fait, nous pourrions sortir un album assez rapidement, mais nous préférons nous investir à mort, prendre notre temps et sortir quelque chose de plus abouti. 
 
Winter : Beaucoup de groupes qui célèbrent la nature donnent dans le pagan metal et incluent des instruments traditionnels. Le ferez-vous un jour ou resterez-vous fidèle au trio guitare/basse/batterie ? 
 
Keenan : Je pense que l’on n’intégrera jamais d’autres instruments. Ça n’aurait pas trop de sens vu d’où nous venons. J’apprécie ces groupes, j’apprécie la mythologie qui va avec, mais je ne peux pas faire le lien avec nous, en tant qu’Africains. Je me sens plus connecté avec des musiques oniriques, évoquant des paysages musicaux qu’avec un trip folklorique. 
 
Winter : Donc il n’y aura jamais de flûte sur un album de Wildernessking… 
 
Keenan : Non. Il n'y aura jamais de flûtes chez Wildernessking (rires)

 
Winter : Pas de claviers non plus ?  
 
Keenan : Non plus. Pour être sincère, je n’aime pas vraiment le black sympho, Emperor mis à part, je trouve ça trop mielleux et trop gimmick. (Là je dois faire la gueule parce qu’il se sent obligé de rajouter) No offense, man, right ? 
 
Winter : Pas de souci (rires – jaune pour ma part...). Question suivante : avez-vous un acquis un statut sur la scène metal sud-africaine ? 
 
Keenan : Nous jouissons d’un certain statut ici, vu que ça fait cinq ans que nous sommes sur la scène, mais pour être honnête avec toi, nous avons un statut plus important hors Afrique du Sud que chez nous. La majorité de nos fans sont européens en fait, la plupart viennent d’Allemagne ou du Royaume-Uni, en France aussi, un peu en Espagne et au Portugal également. Nous sommes également en train de nous faire connaître aux Etats-Unis et au Canada, et d’une manière globale, notre expansion se fait sur toute la planète. Je suis bien placé pour le voir car c’est moi qui m’occupe des commandes d’albums. Mais, pour résumer, notre vraie maison musicale, c’est l’Europe plus que l’Afrique du Sud.  
 
Winter : Le metal n’est pas très populaire en Afrique du Sud ? 
 
Keenan : Si, le metal en soi est populaire, mais Wildernessking non. Notre problème c’est que nous somme trop bizarres pour les fans de metal ici et trop heavy pour ceux qui s’intéressent à des musiques pas ordinaires mais ne sont pas habitués au metal. Ici, le metal c’est principalement le death, le thrash, les trucs old-school, la NWOBHM. Et les amateurs de black apprécient plus les groupes typiques avec leur corpsepaint etc. Et comme nous ne rentrons pas dans ces catégories… Nous ne sommes pas assez evil quelque part. Mais bon, nous nous sentons bien dans notre peau d’êtres des humains normaux jouant de la musique heavy. Ceci dit, la scène metal croît d’année en année. Nous avons un festival ici, le Witchfest, qui est composé essentiellement de groupes locaux, mais l’année dernière des groupes comme Cannibal Corpse ou Belphegor sont venus. Behemoth est venu aussi ici en 2014 et nous avons eu la chance de pouvoir jouer comme opener. C’est une bonne chose. 
 
Winter : Si tu as des noms de groupes sud-africains intéressants, je suis preneur. Le seul artiste que je connaisse, c’est Johnny Clegg… 
 
Keenan : (rires) Je te donnerai des noms via Facebook. (NdW : le gars a tenu parole et m’a filé une compil’ intéressante
 
Winter : En ce qui concerne le live, est-ce un exercice qui vous plaît ? 
 
Keenan : Oui, mais nous essayons de privilégier la qualité à la quantité. Ça fait d’ailleurs un moment que nous n’avons pas joué. Nous essayons de faire en sorte que nos concerts soient des expériences uniques. Nous avons le projet de pouvoir jouer en Europe l’année prochain également… 
 
Winter : J’ai le souvenir de groupe gothiques jouant dans des églises. Vous aimez ce genre de concerts à l’ambiance spéciale donc ? Si vous pouviez jouer sur une plage, vous le feriez ? 
 
Keenan : Oui, nous aimons ce genre d’expériences. Je me rappelle d’un petit concert dans un bar de jazz devant 60 personnes, c’était un moment intime, assez inhabituel. Donc oui, si nous pouvions jouer sur une plage, ou dans une belle église, nous le ferions. Nous avons d’ailleurs enregistré un morceau en 2015 dans une église, il s’appelle "Soundless Longing". Nous avons enregistré aussi une vidéo disponible sur Youtube sur notre processus de créations. Là aussi nous essayons de faire en sorte que ce soit intéressant, différent. 
 
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Winter : Vous privilégiez donc l’atmosphère intime aux grands shows.
 
Keenan : Oui, mais si nous avons une bonne opportunité de jouer dans un grand show, nous le ferons aussi. C’est plus facile pour nous de jouer dans une ambiance intime : nous avons une poignée de fans fidèles qui apprécient vraiment notre musique, c’est plus facile de connecter avec eux que de jouer dans un festival devant une immense foule qui ne comprend pas forcément notre musique. 
 
Winter : En France, nous avons le Hellfest… 
 
Keenan : Oui, nous avons failli pouvoir jouer en 2017, mais notre guitariste est professeur et ne peut pas se libérer. Nous allons quand même essayer de jouer dans un festival européen l’année prochaine. 
 
Winter : Pour finir, la fameuse question de l’île déserte : quels albums y amènerais-tu ? 
 
Keenan : My Arms Your Hearse d’Opeth. De Loused in the Comatorium de The Mars Volta… La question est difficile… Je pourrais en citer tellement d’autres... J’adore Drake aussi, et Mastodon. Leur deuxième album, Leviathan, est mon favori. Point de vue black metal, j’adore Two Hunters de Woves in The Throne Room, je l’écoute énormément en hiver. Le premier album de Defheaven, Roads to Judas est également fantastique et, pour moi, de loin leur meilleur album. Et Cult of Luna, Somewhere Along the Highway
 
Winter : Si tu avais à définir le black metal avec un album, lequel serait-il ? 

 
Keenan : (Après une digression) Disons Dunkelheit de Burzum. 

Winter : Tu parlais de l’hiver, comment est l’hiver au Cap ?

Keenan : Froid mais moins qu’en Europe. Je suis allé en Europe en hiver et j’ai cru geler… (rires). 
 


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