Symphony X

Entretien avec Michael Romeo - le 01 mars 2016

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Sven

Une interview de




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Symphony X a sorti son neuvième album, Underworld, en 2015. Et fait toujours office de référence dans le domaine du metal progressif. Si la formation américaine domine encore autant les débats, plus de vingt ans après sa création, c'est en grande partie grâce à Michael Romeo. Car Symphony X est son groupe, pour lequel il écrit l'intégralité des musiques et quasiment toutes les paroles. En cette froide soirée de mars, quelques minutes avant d'entrer sur la scène de la Rock School Barbey à Bordeaux, le guitariste virtuose se prête avec sourire et décontraction à l'exercice de l'interview, et répond avec sincérité et honnêteté aux questions sur son groupe, sur sa musique, sur la musique en général.

Sven: Salut Michael, c’est super de vous avoir à nouveau en concert en France.

Michael Romeo: Cool, mec, merci.

Sven: Comment se passe la tournée jusqu’à présent ?

Michael Romeo: Bien. C’était un peu long au début, beaucoup de route. D’abord il a fallu récupérer le matériel, et les premiers jours, on n’a fait que voyager. Mais depuis que c’est lancé, tout se passe bien. Les publics ont été supers, les fans, tout est vraiment chouette. On en est à la moitié maintenant, il reste encore trois semaines de tournée. Mais c’est quand même long, loin de chez soi.

Sven: Vous passez beaucoup de temps avec les français de Melted Space et les francophones (tunisiens NDLR) Myrath, vous vous entendez bien avec eux ?

Michael Romeo: Ouais, pas mal de temps, ils m’apprennent plein de gros mots (rires). Ce sont des mecs géniaux, vraiment des chouettes gars.

Sven: Sur Underworld, il semble que Russell Allen met plus de mélodies dans ses lignes de chant, il y a des orchestrations, des sonorités, des atmosphères qui semblent sorties de Divine Wings Of Tragedy, par exemple.

Michael Romeo: Oui, tout à fait, on a fait exprès. Avant même de commencer à composer, avant que je ne trouve les premiers riffs, on a discuté de quelques idées. Il y avait des choses à ce moment-là plutôt négatives, pour moi, dans le monde de la musique. En fait, je trouve que plus ça va, moins les gens parlent des albums entiers, voire même écoutent des albums en entier. Ils se contentent d’écouter un single par-ci, cinq secondes d’un morceau par-là. Donc je suis vraiment parti sur l’écriture d’un vrai album. Bien sûr, on essaie toujours d’écrire de bons albums, mais sur celui-là, on voulait quelque chose de plus. Je voulais vraiment qu’il  soit homogène, vraiment être très attentif à chaque détail de chaque chanson. Ce sont des choses que l’on fait déjà habituellement, mais sur celui-là, on a essayé de le faire encore plus, de manière intentionnelle sur tout l’ensemble de l’album. Et on est parfaitement conscient que parmi les fans, certains préfèrent Divine (Wings Of Tragedy NDLR), les parties les plus mélodiques, les plus progressives, d’autres préfèrent Iconoclast, les morceaux les plus heavy, les plus agressifs. Donc on a essayé de mélanger tout ce qu’on avait besoin et envie de composer, en gardant à l’esprit ce que les fans aiment, et en essayant d’en faire un album fluide. Et de faire en sorte qu’en s’asseyant pour l’écouter, bien qu’il y ait des parties très mélodiques et d’autres beaucoup plus heavy, on ressente bien que cet album est un ensemble cohérent. On en a d’abord parlé. Et une semaine ou deux plus tard, après avoir rassemblé plein d’idées, j’ai commencé à composer la musique. On a écrit des paroles avec Lepond, j’ai passé quelques jours avec Pinnella, on a bossé quelques lignes de piano ensemble. Mais c’est venu assez rapidement. Tu sais, on est tous sur la même longueur d’onde, à vouloir mixer tout ce qu’on a fait, le côté mélodique, progressif, le côté heavy, pour en faire le meilleur album possible. C’est ce qu’on a essayé de faire.

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Sven: Underworld n’est pas un concept-album, à proprement parler, mais les thèmes principaux sont l’Enfer, la Mort… Cette idée était-elle présente avant de composer la musique, ou est-ce venu après ?

Michael Romeo: La musique est venue en premier. On a parlé de la musique d’abord, il n’y avait pas de sujet précis. Mais dès le début, on s’est dit qu’il devrait y avoir des parties vraiment agressives, des parties sombres, et puis des parties comme il pouvait y en avoir sur Divine [Wings Of Tragedy] plus mélodiques, plus grandiloquentes. Et ce n’est qu’après que nous avons essayé de trouver une histoire, une idée, un sujet qui pourraient rassembler ces deux versants. J’ai toujours aimé les histoires du Paradis et de l’Enfer, j’adore ce concept de bien et de mal. On a commencé à parler d’œuvres comme L’Enfer de Dante, Orphée aux Enfers. Et on s’est dit que c’était parfaitement ça : il descend en Enfer, c’est le côté sombre, mais il y va pour retrouver son amour, il va sauver sa femme. Et ça a fonctionné, comme on le pensait.

Sven: "Kiss Of Fire" est sans doute le morceau le plus agressif et le plus violent de toute la discographie de Symphony X. Était-ce voulu dès le début ?

Michael Romeo: Comme je te l’ai dit, on voulait créer un mélange de tout ce que nous avions fait au cours de toutes ces années. Mais ouais, on s’est dit: « quitte à faire quelque chose de lourd, faisons ça vraiment lourd ». On avait déjà fait des chansons comme "Without You", on avait déjà composé des ballades avant. Et quitte à faire des chansons pleines d’émotion, autant y aller à fond, faire des morceaux accessibles, voire même commerciaux, ça reste nous malgré tout. Et une chanson comme "Kiss Of Fire", c’est une toute autre direction, il y a des putains de blast beats, tout ça… (rires)

Sven: Et en dehors de Symphony X, avez-vous d’autres projets, actuellement ? Michael Lepond a Silent Assassins, Michael Pinnella a sorti un album solo en 2014, Russell fait partie de beaucoup de projets, vous n’éprouvez pas le besoin de faire autre chose de votre côté ?

Michael Romeo: Pour moi, un seul groupe, c’est suffisant, c’est déjà beaucoup de boulot ! J’ai plein d’autres idées, mais pas vraiment… Je veux dire, je passe beaucoup de temps à écrire, à composer, pour des petits concerts, des films, des trucs à la télé. J’adore les musiques de film. C’est en quelque sorte ça, mon autre projet. Mais ça fait longtemps que j’ai l’idée de faire un album solo, et peut-être que cette année, je pourrai en sortir un… Mais trouver un autre groupe… Un seul groupe c’est suffisant pour moi, assez de boulot !

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Sven: Chino Moreno de Deftones a évoqué le fait que sans tourner un tiers de l’année, les membres du groupe ne gagnaient pas d’argent. Vit-on du metal en 2016 quand on est Michael Romeo de Symphony X ?

Michael Romeo: À peine, en fait. Mais seulement parce que je fais des concerts de mon côté, que je bosse pour des films ou la télévision en même temps. Je gagne un peu d’argent avec ça. Les autres font des albums solo, sont dans d’autres projets, pour gagner un peu en plus, parce que c’est difficile. C’est très difficile de nos jours, avec le streaming, le téléchargement illégal... À une époque, on pouvait faire notre boulot correctement, partir en tournée, on touchait des royalties sur nos albums, pas des millions mais suffisamment pour que chacun puisse subvenir aux besoins de sa famille. Mais maintenant, c’est différent. Il y a peu d’argent qui rentre. Il y a tellement de groupes qui partent en tournée pour essayer de survivre que le marché est saturé. C’est bien plus difficile maintenant. Là on joue, un autre groupe jouera demain, et après un autre, les gens n’ont pas suffisamment d’argent pour venir voir des concerts tous les jours. Donc le monde de la musique c’est vraiment dur maintenant.

Sven: Vous arrivez à sortir un nouvel album de Symphony X tous les trois ou quatre ans, comment organisez-vous votre temps pendant ces périodes ?

Michael Romeo: C’est la durée normale : on va composer pour sortir l’album, puis faire la tournée pour promouvoir cet album. C’est ce qu’on a fait pour Paradise Lost ou pour The Odyssey. En fait pour The Odyssey, c’était un peu plus long. Mais pour Paradise Lost, on a passé un an à travailler pour l’album, et après deux ans de tournée. On ne tourne pas tous les jours non plus, c’est cyclique. Par exemple, on tourne en Amérique, on vient ici en Europe, on retourne en Amérique, on fait quelques festivals en Europe, on va en Amérique du Sud, on est allé en Chine aussi, par exemple. On fait ce qu’on peut, et une fois que le processus de tournée se termine, ce qui met deux ans à peu près, on arrête, et on se remet à composer. On n’y pense pas vraiment, en fait.

Sven: Vous ne faites jamais de pause ?

Michael Romeo: Comme je l’ai dit, on ne tourne pas tous les jours, tous les mois non plus, mais il va quand même falloir qu’on en fasse beaucoup pour arriver à survivre. J’essaie d’écrire un peu pendant la tournée, dans le bus, mais c’est impossible, il y a trop de distractions. Et même si j’y arrive, après on rentre un mois par exemple, et après on repart en Amérique du Sud. Et si j’ai des idées pendant ce mois, après il se passe quatre mois, et après quand je suis à nouveau chez moi, je revois ce que j’avais écrit, et je me dis que finalement, ce n’était pas terrible. Donc pour nous, c’est mieux de se focaliser sur la tournée, et après de se remettre au travail et de se concentrer à 100% sur l’écriture de l’album, pendant un an environ. Donc c’est un processus de trois ans, trois ans et demi au total. Donc on travaille, on fait nos trucs. Mais ce n’est pas possible d’écrire dans le bus, de finir la tournée et de se précipiter en studio en rentrant. On a besoin de temps pour composer.

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Sven: Jason Rullo a eu des graves problèmes de santé en 2013. Comment va-t-il maintenant ?

Michael Romeo: Il va bien, il se sent bien, il semble ne même plus y penser, en fait.

Sven: Comment réussissez-vous à rester si unis dans le groupe ? Depuis quinze ans, le groupe n’a pas changé. Comment ça se passe entre vous ?

Michael Romeo: En fait, on s’entend bien, tu sais. Et comme on est tous conscient de la difficulté des choses, on fait tous ce qu’on a à faire. On fait des choses différentes une fois chez nous. Moi je rentre à la maison et je compose des trucs, Michael Lepond a fait son album solo, les autres ont leurs projets… Et même si c’est au final pour gagner de l’argent, on fait autre chose. En fait, on est toujours potes, et je pense qu’on sait tous à quel point ce qu’on fait est difficile. Donc bien sûr, on pourrait se plaindre. Mais bon, on se concentre sur le groupe, sur ce qu’on a à faire, et on le fera aussi longtemps que c’est possible ! Mais comme je te l’ai dit, c’est difficile.

Sven: Pour vous, quelle situation serait la plus difficile : être dans un groupe, ne pas composer et vous contenter de jouer de la guitare, ou au contraire, composer mais ne pas pouvoir jouer dans le groupe ?

Michael Romeo: Les deux, mec ! Je ne peux pas imaginer ça, vraiment. J’adore jouer de la guitare, mais j’adore écrire de la musique, tu sais. Et je serais capable d’écrire dans plein de styles. J’adore tout ce qui est orchestral, musique électronique, j’adore tout plein de genres. Mais mon truc c’est aussi de jouer de la guitare. Donc c’est tout ou rien !

Sven: Et maintenant, comme c’est l’habitude chez les Éternels, c’est à vous de conclure, vous pouvez dire ce que vous voulez.

Michael Romeo: Je tiens vraiment à remercier les fans, c’est grâce à eux que nous pouvons revenir à chaque fois. Et si ça prend du temps pour sortir chaque nouvel album, c’est parce qu’on essaie de faire au mieux, parce que c’est vraiment important pour nous. On ne veut pas sortir des albums de merde, bâclés, à chaque fois identiques au précédent, on bosse vraiment dur. Et si on bosse si dur, c’est pour nos fans. Donc on espère qu’ils se rendront compte de ça. C’est vraiment chouette qu’ils continuent de venir nous voir et de nous permettre d’avancer encore…


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