AqME

Entretien avec Etienne Sarthou (batterie), Julien Hekking (guitare) - le 03 novembre 2014

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Cosmic Camel Clash

Une interview de




AqME_20141103

Dire qu'on l'attendait au tournant relève de l'euphémisme : premier album avec Vincent au chant, Dévisager Dieu (chronique ici) est désormais sorti et rassurera tout ceux qui pensaient qu'AqME sans Thomas ne saurait être AqME. Cet entretien aurait d'ailleurs dû se faire en présence du nouveau venu, qui a malheureusement dû annuler à la dernière minute pour raisons de santé. Qu'à cela ne tienne, la team créative du groupe constituée par Etienne et Julien a répondu présent et vous livre ce long entretien.

Cosmic Camel Clash : Commençons par l'évidence : vous êtes encore là !

Etienne Sarthou : Mais oui !

Julien Hekking : Et ouais, on ne lâche pas l'affaire.

CCC : J'aimerais qu'on prenne une petite seconde pour se rappeler de ce groupe d'insensés qui s'étaient dit « Allons enregistrer un album chez Daniel Bergstrand, même si on n'a pas de label ».

Etienne : Ouais, c'est assez dingue. C'est passé très vite et en même temps qu'est-ce qu'il y a eu comme trucs qui se sont passés pendant ces quinze ans ! C'est une grosse, grosse partie de ma vie et pour Charlotte (basse) aussi vu qu'on est les deux anciens dans le groupe. C'est vrai que c'est assez classe d'être encore là au bout de quinze ans, de sortir un septième disque, d'être soutenu par des gens bien comme At(h)ome ou Rage Tour, d'arriver à trouver un nouveau chanteur pour continuer à faire brûler la flamme... je suis content que tu le dises car c'est le sentiment qui nous habite. Nous sommes contents, c'est flatteur, ça fait plaisir.

CCC : J'ai lu l'interview que vous avez donnée à mon compère Struck de Music Waves, où vous expliquez que vous n'avez pas ressenti le besoin de pousser plus loin dans le bourrin après Epithète, Dominion, Epitaphe. Je trouve qu'ily a sur le dernier album des chansons qui auraient pu sortir sur Polaroids & Pornographie, comme "Au-delà des ombres". Vous êtes d'accord ?

Julien : Oui. La dernière tournée nous a confortés dans l'idée que la force du groupe repose dans l'efficacité des chansons. Sur Epithète nous avions voulu nous faire plaisir Etienne et moi au niveau technique, nous voulions nous prouver à nous-mêmes que nous étions capables de faire quelque chose de plus sophistiqué que ce qui avait été fait par le passé.

CCC : C'était conscient au moment de l'écriture ?

Julien : C'est venu avec le temps en fait.

Etienne : C'est après-coup que nous nous sommes rendu compte qu'Epithète était assez dur d'accès. C'est un disque hyper intéressant je pense mais extrême à tous points de vue. Il n'est pas seulement extrême parce qu'il est violent, il est aussi extrême parce qu'il s'y passe beaucoup de choses, qu'on y retrouve plein de trucs qui ne sont pas censés aller ensemble dans la tête de beaucoup de gens dans le metal... nous avons toujours aimer jouer avec les extrêmes.

CCC : Mettons du chant clair sur un plan black-metal.... (ndCCC : sur "Luxe Assassin")

Etienne : Exactement. C'était un disque vraiment extrême, animé par notre désir à Julien et moi de pousser encore plus loin dans la technique, les arrangements, etc. Pour ce dernier album nous avons gardé l'essentiel de cette démarche, l'énergie et la puissance... mais nous n'avons pas hésité aussi à faire des titres plus simples. Clairement, "Au-delà de l'ombre" c'est presque un clin d'oeil à notre passé, mais l'idée c'était justement de le faire comme nous l'aurions fait aujourd'hui. Par exemple il y a dans la chanson ces accords black-metal que nous n'avions pas avant dans AqME et c'est assez rigolo de faire un mélange de différentes choses. Je trouve ça assez marrant de pouvoir se repencher sur notre passé tout en le renouvelant, comme quoi tout est possible.

CCC : Revenons sur le gouffre qui sépare "A chaque seconde" d'une chanson comme "Luxe Assassin". Aviez-vous l'ambition de couvrir un spectre musical allant de la pop au metal extrême ou est-ce que c'est juste arrivé ?

Julien : Je pense que c'est surtout la maturité de chaque membre du groupe. Avec le temps on aspire à d'autres choses, on découvre d'autres choses, on ne va pas continuer à écouter Metallica pendant vingt ans...

CCC : Oh, y'en a qui le font hein.

Julien : (rires) Ben ils ont de la chance...

Etienne : (le coupant) Mais nous les écoutons toujours ! C'est juste que nous écoutons aussi autre chose.

Julien : Voilà. Donc quand on incorpore ces influences et qu'on commence à les mettre dans sa propre musique sans réfléchir...

Etienne : (le coupant) Pis faut admettre que ça nous emmerde de faire tout le temps la même chose, faut quand même le dire. Dès le deuxième album d'AqME nous n'avons pas fait la même chose que le premier, Polaroids ce n'est pas le même disque que Sombres Efforts. Nous avons toujours été attirés par le renouvellement, l'aventure, essayer de se repousser un peu soi-même. Ca demande probablement beaucoup plus d'efforts mais c'est notre manière de faire. Effectivement si tu prends un titre du premier et un titre du dernier album, le contraste est assez violent... mais quand tu les prends les uns à la suite des autres, finalement tu réalises qu'il y a un fil rouge et une évolution logique. Il s'agit quand même d'une période de quinze ans !

CCC : Il s'en passe des trucs en quinze ans...

Etienne : C'est ça. Et sur le dernier album nous sommes probablement plus en paix avec nous-mêmes car nous avons moins de choses à nous prouver. Ca nous permet de nous repencher sur notre passé tout en proposant de nouvelles choses, car il y a quand même des choses complètement nouvelles dans ce disque-là. Nous continuons à avancer, à explorer denouvelles ambiances, de nouvelles rythmiques, des arrangements, des machins... nous n'hésitons pas non plus à boucler la boucle avec notre passé. C'est un disque qui résume plutôt bien notre carrière dans son ensemble, je trouve. C'est assez marrant.

CCC : En parlant de renouvellement : sur l'album live de 2006 on identifie facilement votre public de l'époque qui était majoritairement jeune, féminin et qui criait beaucoup dans les aigus. D'ailleurs "A chaque seconde" passait sur le Mouv'. Aujourd'hui, avez-vousl'impression d'avoir totalement renouvelé votre fan-base ? Y'a-t-il des minettes de 14 ans qui vous kiffaient et qui sont devenues des minettes de 25 ans qui vous kiffent encore ?

Etienne : (rires) Y'a de tout. C'est vrai qu'à l'époque nous avions un public jeune, mais l'ensemble de la scène plaisait à un public jeune. Il y avait un vrai engouement de la jeunesse entre quinze et vingt ans, pour eux c'était tout à fait normal d'écouter du metal et dans toutes les cours de lycée, les mecs écoutaient tous du metal. Ils écoutaient Korn et Deftones, donc par suite logique ils écoutaient Pleymo, Enhancer, AqME mais aussi Mass Hysteria et Lofo qui avaient un public très jeune à l'époque. Il y avait un vrai renouvellement du public et ça a créé un nid propice à développer tout plein de nouveaux groupes, c'était hyper positif. Il y a probablement pas mal de gens qui ont arrêté d'écouter ce style de musique depuis, il y en a aussi pas mal d'autres qui nous ont suivi, qui ont vieilli avec nous, dont les goûts se sont durcis ou élargis. Aujourd'hui nous voyons des t-shirts The Haunted et des t-shirts Indochine à nos concerts, avec probablement plus de t-shirts The Haunted. Et c'est rigolo, ça reste dans la logique des choses.

Julien : Il y a aussi de nouvelles personnes qui ont découvert le groupe depuis peu et qui n'avaient aucune idée de ce que faisait le groupe il y a quinze ans. Des gens qui sont arrivés au moment d'En l'honneur de Jupiter et qui ont d'autres influences, qui ne connaissaient pas la Team Nowhere et l'influence qu'elle avait dans les années 2000. Il arrivent avec leurs propres références.

CCC : Ils arrivent vierges de préjugés... et pour un groupe comme AqME qui s'est mangé des préjugés tout au long de sa carrière, ça doit faire plaisir.

Etienne : (rires) Oh ouais ! Mais bon ça continuera toujours, ça. Tous les groupes qui ont un tant soit peu fait parler d'eux ont dû faire face à des préjugés, mais bon voilà quoi. Ca fait partie du package, c'est normal.

CCC : C'est le troisième album d'AqME que vous composez à deux. J'imagine que ça favorise l'entente artistique et la fluidité dans la création, mais est-ce que ça ne provoque pas aussi l'apparition de tics de composition, de facilités qu'il faut éviter ?

Etienne : Non, parce que je pense que nous avons tout de même un attirail assez vaste de possibilités dans notre sac à dos. Nous avons mine de rien la possibilité de faire plein de choses différentes dans AqME donc je pense que nous arrivons tout de même à nous renouveler. Après que nous ayons des tics et des habitudes, c'est inévitable.

Julien : Ca a permis finalement de cerner que je suis plus le mec qui compose les morceaux zarbis, ceux de cinq ou six minutes avec des plans hyper calmes liés à des plans complètement extrêmes. Etienne est plus le métalleux qui cherche l'efficacité.

CCC : Donc un tandem de type « bourrin vs expérimental » ?

Julien : Pas que bourrin...

Etienne : Ah si si, j'assume, j'aime la violence (rire général). La routine non, déjà parce qu'on continue à s'engueuler comme des chiffonniers sur chaque morceau, pour le meilleur et pour le pire (rires). Du coup ça nous oblige à chaque fois à chercher la meilleure solution pour le morceau. D'ailleurs parfois nous avons la solution en face des yeux et ça nous prend trois mois pour y retourner, pour réaliser que c'était l'idée originale qui était la bonne et que nous avons été très cons de chercher tout ce temps. Par exemple "Au-delà de l'ombre" a été composée assez vite mais j'avais des doutes sur certaines parties donc pendant plusieurs mois nous avons cherché... pour finalement revenir complètement en arrière sur le riff de base qui était le premier qu'avait sorti Julien et qui a fini sur le disque. Finalement nous n'y avons pas touché ! Bref il n'y a pas de routine à ce niveau-là, nous ne prenons rien pour acquis... en revanche il y a parfois des morceaux qui font clic direct et ceux-là nous n'y touchons pas, comme "Avant le jour". Pour celui-là la version finale est quasiment identique à la version que nous avons jouée en répète la première fois. Il y a eu de petits arrangements à droite à gauche mais quasiment rien n'a changé. Après nous restons toujours très critiques envers nous-mêmes : nous le sommes envers le monde qui nous entoure donc ce serait très injuste de ne pas l'être envers nous (rires) !! Donc non, pas de routine à ce niveau-là, nous essayons juste d'écrire les meilleurs morceaux, qu'ils soient simples ou compliqués il faut qu'ils soient bons.

Julien : Et c'est important de pouvoir dire à son camarade (regarde Etienne et lui pose la main sur l'épaule) « Mais non tu fais fausse route, le riff il est là, c'est celui-là qu'il faut garder !! »

Etienne : C'est indispensable à tous les points de vue, qu'on soit en répète ou en studio. C'est hyper important d'avoir des éclairs de lucidité, de te dire que peut-être tu as fait fausse route, qu'il faut revenir en arrière...ou au contraire que ce qui te paraissait très bon depuis des mois s'avère être de la merde. Mais ça c'est plus rare quand même.

Julien : Tout le monde dans le groupe donne son avis, et parfois quelqu'un qui a plus de recul parce qu'il ne joue pas de guitare donnera un avis beaucoup plus pertinent que les deux mecs qui ont creusé pendant des heures.

CCC : Parlons justement de l'input musical des autres membres : l'impression générale est que chez AqME c'est le batteur et le gratteux qui composent et basta. Ce n'est pas aussi simple que ça, si ?

Etienne : Oui et non. Si nous écrivons un morceau que nous trouvons super et que les autres le trouvent à chier, c'est qu'il y a eu un problème quelque part (Julien aquiesce). Soit ils sont devenus débiles en une nuit, soit c'est nous qui sommes complètement paumés. Il faut toujours être àvl'écoute de ce que disent les autres. Ca ne veut pas dire qu'il faut renoncer à ses idées ou ses convictions profondes, ça veut dire qu'il faut être à l'écoute. Si quelqu'un te dit que le morceau n'est pas bon, c'est bizarre.

Julien : Après ce n'est pas forcément ça la formule, c'est plus que ce ne sera pas ce que quelqu'un - par exemple Vincent (Peignard-Mancini, chant) - aura envie d'entendre. Il va nous le dire par rapport à ses influences, qui ne sont pas les mêmes que nous vu qu'il est un peu plus jeune et qu'il n'a pas forcément commencé avec Slayer et Metallica. Pour nous ça va être une évidence parce que nous avons baigné dedans, mais lui va trouver que tel plan est un truc de vieux ! Il ne nous le dira pas comme ça, il trouvera une autre formule, mais nous devons prendre en compte qu'il n'est pas forcément preneur de tout ce que nous avons à proposer.

Etienne : AqME est un crossover très subtil et fragile. Si tu vas trop dans un sens ou dans un autre, tu peux perdre ce qui fait l'essence du groupe. Ca rejoint d'ailleurs ce qu'on disait tout à l'heure concernant Epithète, Dominion, Epitaphe : pour nous, cet album était un tout petit peu trop dans une direction et ne couvre pas tout ce qu'AqME représente.

CCC : Dit comme ça on dirait que tu as presque du mal à assumer l'album. Tu as des regrets ?

Etienne : Je trouve que c'est un super disque et oui j'ai des regrets, mais pas pour des raisons artistiques. J'ai des regrets parce que c'est un disque que nous avons fait avec Thomas et peut-être que nous l'aurions fait différemment avec Vincent... or il nous a quitté après l'avoir fait. Donc c'est toujours un peu bizarre d'assumer un disque quand le chanteur s'en va juste après.

Julien : Ca gâche la moitié du plaisir.

Etienne : Ouais, un petit peu quand même. Nous aimons les morceaux, nous aimons les jouer, mais nous avons eu du mal à l'assumer à ce niveau-là, il faut bien le reconnaître. Après avec le recul, clairement, je trouve que c'est un disque qui manque de mélodie... mais c'est ce que nous voulions à cette époque-là. Avec l'arrivée de Vincent nous avions clairement envie de plus de mélodie. Le seul regret que j'ai avec Epithète c'est de ne pas avoir fait plus de mélodie mais bon, c'est ce que nous avions envie de faire à ce moment-là, de pousser justement vers ça, aussi bien Thomas que nous. Donc c'est vrai que le disque ne nous représente pas complètement en tant qu'AqME ; il nous représente peut-être en tant que musiciens, séparément, nos aspirations... mais AqME ce n'est pas que ça.

CCC : Ce n'est pas la meilleure carte de visite pour le groupe...

Etienne : C'en est une mais le dernier album est plus représentatif de ce que nous sommes. Je pense même qu'il est réellement représentatif de ce que nous sommes aujourd'hui. Il prend tout ce qu'il faut de l'album précédent, toutes les bonnes choses... la maturité, la puissance, le côté technique... mais il puise aussi dans notre ancien répertoire et la nouveauté que nous apporte Vincent. Dans sa mélodie et la fraîcheur qu'il apporte et que nous n'avions pas forcément dans l'album d'avant.

CCC : Malgré l'absence de Vincent je vais quand même aborder les textes vu que j'ai un tiers d'interview préparée pour ça ! Ma première surprise en les lisant ça a été leur longueur : ils sont assez courts, avec beaucoup de répétitions. S'agit-il d'une volonté de concision de sa part ou juste d'une grosse flemme ?

Etienne : Ni l'un ni l'autre, il a écrit ses textes comme ça. La plupart de nos morceaux comportent deux couplets voire trois, le refrain est généralement répété deux ou trois fois donc ça fait des textes pas très longs. Quand nous avons un refrain vraiment fort, nous ne voulons pas changer complètement le refrain d'après. Il peut y avoir un mot qui change, de petites évolutions... non, nous voulions des titres très forts donc ça signifie se prendre la tête sur un refrain pour qu'il soit parfait - c'est sans pitié à ce niveau-là – et des couplets béton. Donc même s'il n'y a pas beaucoup de matière il faut que ce soit... après Vincent est quelqu'un de concis, il est comme ça. Il exprime ses idées de manière assez directe.

Julien : Au début il lui a fallu un peu de temps par rapport à Epithète et aux textes de Thomas. Comme il l'a souvent dit en interview il avait la pression car il éprouve beaucoup d'admiration pour les textes de cet album. Sur le moment il ne savait pas comment aborder les morceaux que nous lui proposions car il voulait partir dans cette direction-là, le côté très imagé. Finalement il s'est rendu compte avec le temps que ce n'était pas lui et qu'il n'allait pas se lancer dans quelque chose qui ne lui correspondait pas. C'est aussi ça qui a amené ce côté concis et efficace, avec des répétitions.

Etienne : Il a vraiment eu un moment de crainte, il a mis du temps au début et nous aussi. Au début de la composition, pendant un an à peu près, il y a eu plein de titres que nous avons écrits, que nous avons même bossé d'arrache-pied parfois... et à côte des neuf titres qui ont fini sur le disque il y en a au moins sept que nous avons viré. Nous aussi nous tâtonnions, donc si nous tâtonnons, lui aussi. Le déclic s'est vraiment fait sur "Avant le jour" où nous avons su où nous voulions aller tant au niveau de la musique que du chant. Pour les textes ce n'est pas celle-là qui l'a débloqué, il avait déjà "Les abysses", "Enfants de Dieu"... ça a été un effort de longue haleine mais une fois qu'il a vu qu'il réussissait à écrire quelques textes ça s'est déroulé.

Julien : Après c'est évident : un groupe qui a déjà six albums derrière lui, quelqu'un arrive et doit reprendre le truc...

CCC : …avec des textes en français en plus, donc que les gens vont comprendre...

Julien : Voilà. Et quand en plus tu as trois groupes, un chien, une femme et une moto, c'est difficile de trouver le temps pour écrire.

Etienne : Nous n'avons jamais écrit des textes très très longs dans notre carrière. Les textes de Sombres Efforts jusqu'à Epithète ne sont jamais très très longs, ils tiennent en quelques lignes mais ces quelques lignes-là doivent être bien chiadées. Dans Epithète nous avons poussé le vice jusqu'à mettre tous les textes sur une seule page, c'est que ça rentrait (rires) !! Donc non, les textes de Thomas n'étaient pas très très longs non plus, ils étaient en revanche plus imagés que ceux de Vincent qui sont beaucoup plus directs. Ca correspond à qui il est, c'est quelqu'un de beaucoup plus direct.

Julien : Il est frontal, ouais.

Etienne : Thomas est beaucoup plus cérébral que Vincent, qui est plus instinctif. Il ne réfléchit pas, il fait.

CCC : C'est marrant, ce n'est pas du tout ce que j'ai ressenti à la lecture des textes. Je savais toujours de quoi Thomas parlait, et d'ailleurs j'ai remarqué une évolution chez lui : il a commencé à écrire sur ce qui le rendait triste - généralement les femmes - puis ça a glissé sur ce qui le mettait en colère – généralement la société - (Etienne acquiesce, Julien rit). Il y a énormément de chansons dans Devisager Dieu dont je ne sais pas du tout ce quoi elles parlent (Etienne s'étonne), je trouve les formulations très cryptiques. Est-ce que ça correspond à une volonté que l'auditeur se fasse sa propre interprétation ou est-ce que vous voyez plus ça comme de la pudeur ?

Etienne : C'est marrant parce que je trouve que dans Epitèthe c'est assez difficile de savoir de quoi parle Thomas.

Julien : Même dans sa relation à nous ! Personnellement mon interprétation de ses textes a changé avec le temps. Quand il est parti nous avons commencé à réinterpréter ses textes.

Etienne : Ah ben ouais, forcément, y'a un côté psy qui nous a fait nous demander ensuite s'il ne voulait pas en fait dire ça ou ça. Les textes d'Epithète sont très réussis à ce niveau-là car il y a énormément d'interprétations possibles. Je pense que Vincent ne se planque pas du tout dans ses textes, il a probablement moins de démons personnels à exorciser. En revanche il y a certains textes comme "Au-delà de l'ombre"où il parle de ses difficultés personnelles à exister en tant que musicien, à avoir vécu dans la galère ces dix dernières années, à devoir exister dans l'ombre de son prédécesseur Thomas... là c'est très clair, il parle de lui et de sa position dans le groupe. Dans d'autres titres je pense qu'il parle plus de choses en général. "Avant le jour" est à nouveau un texte hyper personnel vu qu'il parle de sa gémellité, du fait d'avoir un frère jumeau.

CCC : Ben voilà un exemple : je ne savais pas s'il parlait d'une personne ou des gens en général...

Etienne : C'est probablement ce qui rend le texte bien écrit, tout le monde peut se l'approprier.

CCC : Typiquement je comptais lui demander si la formule « frères avant le jour / frères jusqu'à la mort » se référait aux humains ou juste à lui et une autre personne.

Julien : Il a justement rassemblé ces deux idées dans son texte.

Etienne : Ce que je comprenais, qui est plus égoïste que les humains en général, c'était plus AqME et ceux qui nous suivent. La sphère, le public, les gens qui nous aiment et qui nous suivent avec qui nous avons une vraie connexion. Pour moi c'était plus ça, je ne le voyais pas forcément comme un texte particulièrement altruiste (rires). Bien qu'on puisse le voir comme ça aussi car Vincent est quelqu'un de positif et ça, ça change vraiment par rapport à Thomas.

CCC : Justement, les textes de l'album ne sont pas négatifs et c'est nouveau. Durant les dix dernières années si on m'avait demandé de décrire AqME, les textes tristes et désespérés auraient forcément fait partie de la description comme un élément constitutif de votre identité. Aujourd'hui il s'avère que non : c'était évidemment une caractéristique, mais pas une caractéristique essentielle. Quel effet ça fait de voir l'identité de son groupe renouvelée de cette manière ?

Etienne : C'était lié au caractère de Thomas, qui en général avait un côte fataliste – ce n'est pas lui faire insulte que de le dire – qui faisait que quand il y avait un problème, il préférait ne pas essayer de le dépasser... dans ses textes hein, pas dans la vie.

Julien : Pour lui le verre était à moitié vide.

Etienne : Il l'a toujours vu à moitié vide, et ça se ressentait dans ses textes. Aujourd'hui il nous est arrivé quand même beaucoup de choses négatives ces dernières années, et le but du jeu c'est de les exprimer, de les exorciser et de les transformer en quelque chose de positif. C'est le sens du titre de l'album, Dévisager Dieu : faire face à la fatalité, aux choses difficiles de la vie. Thomas avait sa manière de les affronter, mais dans le cadre d'AqME il l'exprimait d'une manière totalement négative. Vincent c'est autre chose : un texte peut être sombre mais c'est toujours posé comme quelque chosequ'on va dépasser, qu'on va laisser derrière soi.

CCC : Dans la série symptomatique, savez-vous quel est le mot le plus répété sur l'album ? « Sourire » !!

Etienne : C'est génial !

Julien : On ne l'avait pas analysé.

Etienne : Tu sais ce que disait Desproges : « le rire est la politesse du désespoir ». Il faut rire ! Tu sais les plus grands comiques sont souvent les plus dépressifs (ndCCC : forcément, nous évoquons Robin Williams). Après, Vincent n'est pas quelqu'un de triste. Il peut être déprimé par moments comme tout le monde, mais c'est quelqu'un d'hyperactif qui compense le fait qu'il ne veut pas forcément se pencher sur ce qui va mal en faisant énormément de choses. Trois groupes en même temps, il bosse comme un dingue, c'est un bourreau de travail... c'est sa manière à lui d'aller de l'avant, de dévisager Dieu et de faire face à toutes les choses qui vont mal. Il a clairement changé l'osmose du groupe en ça, l'ambiance du groupe, la manière dont nous interagissons entre nous. Il est beaucoup plus positif que Thomas et ça se ressent, ça nous fait du bien. Nous ne pouvions pas le savoir à l'avance, nous étions juste dans la tristesse et le malheur... nous ne pouvions pas savoir que nous allions rencontrer quelqu'un qui allait nous illuminer à ce point-là. Comme Julien et moi sommes aussi très cérébraux, nous avions besoin d'un mec qui fonce dans le tas (Julien acquiesce et rit), qui met juste des coups de bélier avec la tête en mode « ca va passer ». Ca fait un bien fou, on a besoin d'amis comme ça.

CCC : Combien de personnes vous ont parlé de Tool par rapport à l'artwork ?

Julien : Il y a eu quelques commentaires par-ci par-là, on nous a aussi pas mal parlé de In Utero de Nirvana.

Etienne : Moi j'ai plus pensé à In Utero qu'à Lateralus.

Julien : C'est la couleur !

Etienne : Ouais, quand j'ai vu le truc pour moi c'était In Utero et j'ai trouvé ça génial. Après qu'on nous dise que ça ressemble à Tool ou Nirvana, pour moi c'est un compliment. La seule vraie critique sur le visuel qu'on a eue sur Facebook, c'était qu'on était vraiment ancrés dans les nineties. Le mec n'aurait pas pu nous faire de plus beau compliment (rire général) !! Ce sont les visuels avec lesquels nous avons grandi donc ce sont nos références, mais en plus nous trouvons qu'ils étaient beaucoup plus forts que les visuels d'aujourd'hui qui sont interchangeables. Tu peux passer d'un groupe de metalcore à un autre groupe de metalcore et changer les pochettes, tout le monde s'en fout. Les pochettes des années 90, celles de Nirvana, Tool, System of a Down, Korn, Machine Head... on les voyait une fois et c'était des classiques. Et pas seulement parce que la musique est composée aussi de classiques !

CCC : Quasiment toutes les pochettes de Korn sont des classiques.

Etienne : Voilà, exactement. Je trouve ça génial que nous puissions faire un visuel dans cette veine-là. A l'époque ce n'était pas des graphistes – sans faire insulte à nos amis graphistes qui bossent très bien – mais des artistes comme Anton Corbijn, des mecs comme ça, des putains de photographes... qui faisaient des pochettes pour des groupes. Des artistes qui exposaient à côté, faisaient des toiles et tout. Quand nous avons vu le visuel que nous a proposé la graphiste Stéphane Casier, nous avons trouvé ça génial.

Julien : Il a mis la main là où il fallait tout de suite. Il n'avait même pas écouté la musique, il avait les textes...

Etienne : Nous lui avions envoyé deux titres en maquette.

Julien : Ah ouais ? Nous lui avions aussi donné des explications sur le titre de l'album, mais ça s'est arrêté là.

Etienne : Nous ne lui avons donné aucune direction artistique car c'est justement un type qui a un univers personnel et nous pensions que ça pourrait marcher. Nous lui avons juste dit que nous voulions revenir au logo originel, que nous voulions les textes dans le livret, et que nos tronches apparaissent à un moment donné histoire que les gens sachent qui est notre nouveau chanteur. Nous lui avons dit de se débrouiller avec ça et nous lui avons envoyé deux titres. Son premier projet a fini sur l'album, il ne nous a rien proposé d'autre ! On lui a dit banco et voilà.

Julien : Il a résumé le disque en fait.

Etienne : Il y a le vocabulaire religieux, le côté mis à nu, la dualité aussi, la gémellité de Vincent et de son frère... il y a tout dans cette pochette. C'est à la fois hyper apaisant et violent comme image donc ça représente parfaitement AqME.

CCC : C'est du gore zen (Julien rit).

Etienne : C'est exactement ça ! Notre album est vraiment comme ça je trouve.

CCC : Vous avez un nouveau chanteur, un nouvelle tournée qui arrive, votre dernier album live remonte à presque dix ans... tu me vois venir ou bien (rire général) ?

Etienne : Nous n'y avons pas pensé pour l'instant.

Julien : Si nous devions lancer des projets il s'agirait de vidéos diffusées exclusivement sur les médias... les trucs là... les...

CCC : Les réseaux sociaux ?

Etienne : (voix de vieillard) Oh ben s'pas d'not' génération ça !!

Julien : Les internets (rires)!! C'est plus ce genre de contenu auquel nous pensons à l'heure actuelle, les gens sont vachement attachés à l'image aujourd'hui. Les lives juste en disque, je ne suis pas sûr que les gens soient motivés.

CCC : Aujourd'hui quand un groupe sort un live, on s'attend forcément à un DVD.

Etienne : J'ai l'impression que les gens sont un peu passés à autre chose. Il faut donner du contenu tout le temps, sur Facebook, des lives, etc... mais finalement un album live se fait assez rarement, surtout qu'ils sont souvent bâclés je trouve. C'est un peu moins important aujourd'hui.

CCC : Prenons Just Live de TheARRS, il n'est pas bâclé du tout !

Etienne : Oui mais il est sorti il y a longtemps déjà (ndCCC : 2010) il me semble. Et eux n'en avaient jamais fait donc c'est bien qu'ils l'aient fait. Mais je ne suis pas sûr que ce soit aussi important qu'avant... ayant connu les années 90 ça nous fait rêver, mais ce n'est pas forcément dans nos projets en ce moment. Par contre nous allons diffuser du contenu live sur nos réseaux sociaux, nous réfléchissons à ça en ce moment.

CCC : Etant de la même génération que vous, je sais que dès qu'un groupe que j'aimais changeait de chanteur je voulais un album live derrière.

Etienne : C'est vrai, je n'avais pas pensé à ça ! Après Vincent est vraiment super mais c'est bizarre parce que pour nous il fait déjà partie des meubles (rire général). La tournée d'Epithète a fait ça, c'est vraiment naturel pour nous d'être avec lui aujourd'hui, comme c'était naturel d'être avec Thomas. Comme les chats, nous avons plusieurs vies (rires).

CCC : Fin d'interview classique pour moi : nous pouvons nous arrêter sur cette phrase ou vous pouvez rajouter quelque chose, mais ce n'est pas obligé.

Etienne : Ben déjà nous te remercions de nous interviewer en allant au fond des choses, comme tes collègues de Music Waves que tu as cités toute à l'heure. Vous faites parties des quelques webzines qui s'intéressent vraiment et qui creusent.

Julien : On sent les passionnés.

Etienne : Donc c'est vachement sympa pour nous car on peut à la fois avoir une discussion de comptoir et passer sur le divan (rires), donc c'est intéressant.  

Crédit photos : Mathieu Ezan / Seb Bessac / At(h)ome



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