Enslaved

Entretien avec Grutle Kjellson (chant et basse) - le 21 septembre 2012

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Winter

Une interview de




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Ah les contraintes de la notoriété... Vous commencez à vendre des albums et hop, on vous contraint à enchaîner des interviews tels Bob l'Éponge faisant à la chaîne des hamburgers... Grutle est-il suffisamment flegmatique pour ne pas se laisser perturber par la pression ? Toujours est-il que le chanteur / bassiste d'Enslaved n'a laissé transparaître aucun agacement et a répondu simplement et naturellement à quelques questions sur le (fameux) nouvel album du groupe, Riitiir.

Winter : Salut Grutle. Riitir est le douzième album du groupe (treizième si l’on compte Hordanes Land), en vingt ans de carrière. Vous êtes donc très productifs. Est-ce le fruit d’une discipline créative de fer lorsque vous vous mettez à composer ou êtes-vous comme de l’eau bouillante, toujours en ébullition ?

Grutle : Eh bien, les deux en fait. Pour pouvoir produire de nouveaux albums, de nouvelles chansons, il te faut une certaine discipline, surtout après tant d’années passées à composer. Mais d’un autre côté, nous avons toujours ce désir de créer, nous aimons jouer et composer, en nous basant sur la musique que nous-mêmes préférons au moment de créer de nouvelles chansons. Cette approche est même quelque chose que nous apprécions plus maintenant que par le passé. Je crois que c’est un signe de bonne santé pour Enslaved d’aimer toujours autant ce que nous faisons. Enslaved représente d'ailleurs tout pour nous : notre métier, notre loisir, notre vie même, et donc il n’y a aucune raison pour que nous nous arrêtions maintenant.

Winter : Tu parles de prendre du plaisir et cela se ressent vraiment sur le nouvel album. Ce que l’on sent également, c’est que vous faites exactement ce que vous avez en tête, sans trop vous soucier de savoir si cela sonnera comme du « raw metal » ou pas, ce qui est gage d’une certaine maturité. Voyez-vous Riitiir comme l’album de la maturité ?

Grutle : Tout à fait. C’est comme le bon vin, il se bonifie avec l’âge ! (rires) Plus sérieusement, nous sommes cinq personnes dans le groupe avec cinq affinités musicales différentes. Nous écoutons une grande variété de musique, par exemple… en fait, nous écoutons de tout ! S'il y a quelque chose qui nous plait, nous l’écoutons, peu importe le nom que lui donnent les gens, s’ils aiment ou pas.  Ce n’est pas notre problème. Du moment que nous y trouvons un certain feeling, une certaine force, une certaine ambiance, nous l’écoutons, point. Et je crois que ceci est une de nos principales forces…

Winter : Vous ne vous sentez pas  prisonniers de certains styles ?

Grutle : Non, nous sommes parmi les personnes les moins « conservatrices » du metal. Nous aimons écouter de vieilles choses et de la musique récente et, comme je l'ai dit avant,  nous nous moquons de ce que diront les autres.

Winter : Vous ne vous fixez donc pas a priori de limites quant à votre musique ? Pour l’instant, vous avez peu exploré le monde de l’indus, vous n’avez jamais employé des vocaux féminins…

Grutle : Je ne suis pas un gros fan du mélange entre metal extrême et vocaux féminins. J’aime le chant féminin, Kate Bush ou Tori Amos par exemple, mais des groupes comme Nightwish, avec tout le respect dû, me laissent plus indifférents. Je n’aime pas cette combinaison, donc je ne la vois pas possible pour Enslaved. On ne sait jamais et peut-être qu’un jour on le fera, mais ça serait plus dans le style de Kate Bush que dans celui de Nightwish.

Winter : D’une certaine manière Herbrand occupe le rôle de chanteur « clean », léger. Il s’agit peut-être de l’équivalent des voix de femme chez Enslaved…

Grutle : Le message sera transmis : « Herbrand tu chantes comme une nana ! » (rires)

Winter : Toujours concernant Herbrand, écoute-t-il des crooners ? Il y a des chansons sur Axioma où ses interventions me font penser à des chanteurs comme Rufus Wainwright…

Grutle :   Je doute beaucoup que Herbrand le connaisse même (rires).  Ceci dit, c’est certainement le gars du groupe qui écoute le plus de pop music. Il est donc possible qu’il puise son inspiration dans ces mélodies pop.

Winter :  Riitiir a un fort aspect mélodique, plus encore qu’Axioma. Depuis la fin d’Isa, vous êtes devenu de plus en plus mélodiques. Il y a une chanson à la fin de cet album qui marque un point d’inflexion de votre évolution, il s’agit de "Neogenesis". Cette chanson était-elle l’annonciatrice des changements à venir ?

Grutle :  Je ne sais pas. Nous devrions peut-être la réécouter… 

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Winter : Donc ce n’était pas quelque chose d’intentionnel...

Grutle :  Absolument pas. Nous ne faisons jamais rien intentionnellement dans notre musique. Mais bon, tu as peut-être raison. Depuis, la structure des morceaux, les variations et l’équilibre entre les parties bestiales et les beaux moments ont beaucoup changé, l’alternance entre ces deux pôles est devenue plus évidente qu’avant. 

Winter :  En ce qui concerne l’équilibre que tu évoques, les premiers albums, comme Frost, sont beaucoup plus bruts, mais en même temps, une œuvre comme Hordanes Land contient également beaucoup de passages mélodiques, bien différents de ceux de Ritiir, mais ils sont là, en germe tout au moins. Avez-vous toujours eu en vous cette envie de rendre votre musique plus « équilibrée », ou est-ce quelque chose  qui est venu soudainement ?

Grutle : En fait, cette envie dont tu parles est plutôt dû à toute la musique que nous écoutons. J’aime les choses mélodiques, je suis un gros fan de Pink Floyd, Deep Purple ou Led Zeppelin et en même temps j’aime des groupes plus agressifs comme Bathory, Celtic Frost, Mayhem, etc. Et clairement, les choses que tu écoutes donnent une certaine couleur à tes propres compositions. Si tu écoutes King Crimson ou Pink Floyd 300 jours par an, ton travail va forcément s’en ressentir. En ce qui nous concerne, aujourd'hui, nous aimons ce mélange entre la mélodie et des tempos plus sauvages, des ambiances plus sombres. 

Winter :  Vous êtes donc tous des fans de prog' ?

Grutle :  Oui, certains plus que d’autres, mais oui.

Winter :  Connaissez-vous un groupe appelé Hail Spirit Noir ? Ils font un mix entre black et prog' 70's très intéressant.

Grutle :  Non, je ne connais pas. De quel pays sont-ils ?

Winter :  Ils sont Grecs.

Grutle : Non. Je ne connais pas la scène grecque, en revanche, je connais un peu mieux la scène rock / prog turque.

Winter :  Tu as quelques noms à donner ?

Grutle :  Eh bien par exemple, Cem Karaca ou Erkin Koray. Leur musique est une fusion entre le rock et la musique turque plus traditionnelle. J’aime ce mélange entre instruments électriques et sonorités folkloriques.

Winter :  J’évoquais Hail Spirit Noir parce que l’on sent depuis peu un certain attrait des groupes extrêmes pour le vieux prog'. Vous sentez-vous un peu pionniers de ce regain d’intérêt ?

Grutle :  Ce serait un peu pompeux de s’autoproclamer pionnier ! (rires) Mais bon, c’est  vrai que nous avons contribué à ça, donc nous le sommes probablement un peu…

Winter :  En continuant avec les comparaisons, une personne de notre forum a comparé votre dernier album avec Watershed d’Opeth. Appréciez-vous cette comparaison ?

Grutle : Je crois que nous partageons certaines choses. Au début, Opeth et Enslaved étaient deux groupes vraiment différents : ils venaient de la scène death suédoise et nous venions de la scène extrême norvégienne, nos musiques n’avaient rien à voir l’une avec l’autre. Mais je crois effectivement que nous avons certaines sources d’inspiration communes, nous aimons bon nombre de groupes des bonnes vieilles années 70, ils n’ont pas peur non plus de s’exprimer, musicalement parlant, de faire les chansons qu’ils ont envie de faire. Notre approche est donc assez similaire, oui. Mais je crois que nos musiques sont aujourd’hui encore bien différentes, du fait de nos origines vraiment distinctes.
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Winter :  Peux-vous nous parler un peu de cette couverture et de ces trois mains tendues vers le ciel ?

Grutle :  Pour décider comment allait être la couverture, nous avons parlé avec l’artiste, qui est le même depuis Monumension. Nous avons confronté nous idées et dessiné quelques schémas. L’artiste a ensuite écouté l’album et a dessiné la couverture, en se basant sur ce que la musique lui suggérait…

Winter : Elle est en tout cas bien différente des précédentes…

Grutle :  Tout à fait. Elle est très liée à la musique et aux paroles de l’album. Un certain nombre de ces dernières sont d’ailleurs en lien direct avec la pochette.

Winter :  Que signifie Riitiir ?

Grutle :  C’est un mot construit, inspiré du vieux mot nordique « Riit » qui signifie rituel. Pour nous, ce mot évoque les anciens rituels pratiqués par l’humanité, et le fait que nous partageons tous certaines choses, certains instincts primitifs, toutes les paroles de l’album traitent de ce sujet. Ces instincts peuvent être trouvés dans des anciennes cultures très différentes : hindoue, indienne, inuit, nordique, grecque, égyptienne, etc. Toutes ces cultures avaient une approche très similaire de la vie, une manière commune de sublimer la vie terrestre, de s’étendre au-delà . Elles avaient des dieux très semblables dont seuls les noms étaient réellement différents. Elles partageaient les mêmes forces, une manière commune d’expliquer ces forces. La couverture peut être vue comme une projection psychique ou mentale, ces mains tendues représentent graphiquement cette manière qu’a la vie humaine de s’étendre pour atteindre une signification plus globale, un au-delà.

Winter :  Vos paroles parlent en effet beaucoup d’introspection. Penses-tu que l’homme doit chercher à être « meilleur », d’une certaine manière, à s’éclairer ?

Grutle :  La croissance, une évolution constante, c’est bien sûr quelque chose très important, c’est l’opposé de la régression ou de la stagnation. C’est aussi important de se regarder à l’intérieur, de prêter attention à l’inconscient, aux rêves que de développer la partie physique de l’existence. L’abstrait est aussi important pour le développement que le pôle conscient, le monde physique. Oui, tout cela est très important !

Winter :  Pour finir, as-tu quelques albums que tu as écoutés récemment à nous conseiller ?

Grutle :  Oui, par exemple A Scarcity of Miracles du Crimson Projekct, c'est très bon. J’ai aussi apprécié le dernier album d’Ulver, et également le dernier Nastrond. Sinon je suis toujours preneur de vieux trucs d’occasion, que je cherche sur tous les sites possibles, Amazon, Ebay, etc. J’en achète d’ailleurs plus que des choses récentes.


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