Abysse

Entretien avec Jérémy (basse) - le 27 avril 2012

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Lucificum

Une interview de




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Décidément, entre les Éternels et Abysse, cela aura commencé par une série de rendez-vous manqués. Après la chronique de Le Vide Est Forme qui aura pris plusieurs mois de retard et cette interview, déjà évoquée il y a trois ans et jamais concrétisée... mais tout vient à point à qui sait attendre ! Et la sortie du premier album du groupe de Cholet, En(d)grave (chronique ici), était le prétexte rêvé pour aller tailler le bout de gras avec Jérémy, le bassiste. Si ce n'est pas déja fait, je ne peux que vous encourager à découvrir ce groupe original, talentueux et prometteur.

Lucificum : Bon, ce n’est pas le plus drôle pour toi, mais si tu veux bien commencer par présenter le groupe aux lecteurs qui ne vous connaissent pas…

Jérémy (basse) : Nous sommes Abysse, quatre potes qui nous connaissons pour les plus vieux depuis le CP, et à la fin du collège nous nous sommes dit que nous allions monter un groupe de rock/metal, car nous aimions bien ça. Maintenant, nous avons fini nos études, avons sorti quelques EPs et là nous sortons notre album. Au début nous n’avions pas de chanteur et en fin de compte, nous n’en avons toujours pas.

Lucificum : Vous avez partagé depuis la plus tendre enfance les mêmes aspirations musicales ?

Jérémy : Non, nous avons découvert le metal ensemble mais de plusieurs sources différentes. Notre batteur l’a découvert via son grand frère, le guitariste par des potes plus vieux donc nous avons tous des gouts différents. Il y a toutefois des groupes que nous avons découverts ensemble, comme System Of A Down…

Lucificum : Et aujourd’hui, quels seraient les groupes qui font l’unanimité parmi vous quatre, metal ou autre ?

Jérémy : (réfléchis) Triptykon, que l’on a vu au Hellfest et qui nous a mis une baffe. Pour le reste…il y en a toujours un qui n’aime pas !

Photo_abysse01_438h_300w Lucificum : Il faut toujours qu’il y ait le chieur pour critiquer !

Jérémy : Oui, et c’est souvent moi ! Metallica, on aime bien mais bon, moi je n’aime pas trop, ou encore Tool mais Geoffrey n’écoute pas, lui.

Lucificum : J’imagine que je peux citer des groupes comme Dream Theater, Opeth…

Jérémy : Opeth, oui. Nous aimons tous les quatre.

Lucificum : Ou Paradise Lost, que l’on ressent un peu dans votre musique ?

Jérémy : Ah non pas du tout. Nous les avons vus au Hellfest, mais aucun de nous n’a dû écouter sur CD.

Lucificum : Bon, mauvaise pioche. Anathema ?

Jérémy : Oui, nous aimons tous.


Lucificum : OK, ça nous aide à vous cerner un peu ! Pourquoi quatre années entre votre dernier EP et cet album ?

Jérémy : Déjà, pour composer un titre, il nous faut au moins trois ou quatre mois. Nous ne répétons qu’une fois par semaine et nous ne composons qu’en répète, tous les quatre. Il suffit que nous ayons un concert de prévu, même si nous n’en avons pas fait beaucoup, et ce sont les trois répètes qui le précède qui seront prises pour répéter les morceaux joués. Ça fait tout de suite un mois ou un mois et demi de composition en moins. Et puis il s’est avéré qu’après la sortie de l’EP, en 2008, nous avions écrit trois titres, mais nous ne savions pas où nous allions, ça ne nous plaisait pas trop, donc nous avons tout repris à zéro. Ça faisait déjà un an de perdu… (rires). Nous avons parlé de ce que nous voulions, nous avons mis une image sur l’album, avons commencé à visualiser l’artwork et à voir ce que nous avions en tête. Nous avons donc pu plus facilement composer. Donc trois ans et demi ou quatre ans, ça passe vite. C’est vrai que si nous avions quelqu’un qui composait tout chez lui, comme beaucoup de groupes le font, ça irait plus vite, mais ça n’est pas notre cas.

Lucificum : Donc vous n’écrivez qu’en répète… il n’y en a pas un d’entre vous qui se pointe avec du matériel, des idées… ?

Jérémy : Non. Ça, nous ne savons pas faire. Du coup, des fois on compose des trucs pas mal, et puis à la répèt suivante on a oublié ce que c’était. Ça doit faire une bonne cinquantaine de riffs qui sont parti aux oubliettes. (rires) Parfois, Vincent amène un ou deux riffs, mais notre batteur va lui donner une direction différente et donc le riff change… alors que lorsque nous trouvons un riff directement en répèt' c’est tout de suite en place.

Lucificum : Mais du coup, la construction des morceaux – et c’est un peu l’impression que j’ai en tant qu’auditeur – coule de source, vous ne vous prenez pas la tête à faire des structures hyperchiadées mais vous mettez en avant une continuité, une fluidité très différente des structures classiques couplet/refrain… ça viendrait de votre manière de composer ?

Jérémy : Nous avons commencé la musique ensemble et forcément, les premières fois ça devait être un peu n’importe quoi… déjà, au départ je n’avais d’ampli, donc bon… (rires) je ne servais à rien, en plus de faire de la basse. Nous avons découvert la musique ensemble, nous avons fait les mêmes reprises, nous avons assimilé la musique à notre manière. Donc la construction d’un morceau, nous le faisons au feeling, sans aucune idée de comment doit être construit un morceau. Nous balançons des riffs, nous voyons ce que nous pouvons faire après, nous jammons… et puis au final nous décidons que nous ferons tel riff moins longtemps car il est chiant, etc… Ça se construit comme cela, et si la musique doit durer trois minutes car nous sentons qu’elle est finie, ben on la finit. Si elle doit durer neuf minutes comme la dernière parce que nous sentons que ça doit se passer ainsi, eh bien nous le faisons. Rien n’est prédéfini.
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Lucificum : Tu penses que cette approche de l’écriture fonctionnerait si vous aviez un chanteur ?

Jérémy : (réfléchis) Joker ! Je ne sais pas du tout… Nous n’avons jamais joué avec un chanteur. Nous avons fait quelques auditions, mais il a juste chanté une heure et c’est tout. Nous ne savons donc pas composer pour qu’un chanteur pose sa voix. Nous ne savons pas comment les groupes à chanteur composent, s’ils partent des textes, s’ils font toute la musique et que le chanteur pose sa voix dessus ou si le chanteur dit qu’il lui faut trois fois ce riff pour qu’il chante dessus…je ne peux donc pas tellement répondre à a question.

Lucificum : Alors je vais peut-être te la poser un peu différemment, mais d’après toi quels sont les avantages et les inconvénients d’être entièrement instrumental ?

Jérémy : Il y a déjà des avantages techniques : en concert, il n’y a pas le chant, c’est donc moins chiant pour l’équilibre. Pour la composition, après comme je te le disais, je ne sais pas vraiment, mais c’est pareil en studio, c’est plus facile. Pas besoin d’enregistrer et de mixer du chant…L’inconvénient c’est bien sûr que nous sommes du coup étiqueté « instrumental » et ça peut faire peur à certaines personnes. Mais nous sommes là pour changer cette facette du monde…braves chevaliers envoyés par le Ciel pour faire de la musique instrumentale quelque chose d’écoutable ! (rires)

Lucificum : Noble mission !

Jérémy : Autre petit détail, nous n’écoutons nous-même quasiment pas d’instrumental. Moi j’aime bien Russian Circles, Red Sparrowes, tu vois, ces trucs américains un peu post-rock. Mais sinon, à part quelques musiques instrumentales ici ou là dans un album, nous n’en écoutons pratiquement pas.

Lucificum : C’est vrai qu’en même temps, la musique instrumentale, hormis les guitar/keyboards hero, il y en a relativement peu dans le paysage musical…

Jérémy : Oui, et les trucs guitar hero, ça nous fait chier tous autant les uns que les autres. (rires)

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Lucificum : Du coup, comment faites-vous pour définir une thématique et un titre à chaque morceau, en l’absence de paroles ?

Jérémy : Là, pour cet album, comme je te le disais, nous avons commencé par chercher une thématique. Vincent a eu l’idée de donner à chaque morceau le nom d’un animal disparu. Pas parce que nous serions écolo, nous n’avons pas de messages à passer. C’est juste que ça nous faisait marrer de nous imaginer face à face avec un dodo, c’est quand même pas mal grand cette bestiole. Bon, le dodo n’apparait pas dans l’album, mais du coup nous avons cherché des animaux disparus qui seraient assez impressionnants ou que nous trouvions cool. Chaque titre a donc son animal : le premier, "Eagle Of Haast", c’était un aigle gigantesque et le dernier c’est un calamar géant. Du coup nous sommes passés du ciel aux abysses. Chaque titre est donc une plongée dans le paysage.

Lucificum : Et ça donne du sens au nom de votre groupe…

Voilà. Et puis également, comme nous nous disions que l’aigle planait, nous voulions faire quelque chose d’assez planant, et à la fin nous le faisons mourir, ça va plus vite et puis voilà. (rires)


Lucificum : Du coup, à chaque fin de chanson, ils meurent, ces pauvres bestiaux…

Jérémy : (rires) Oui, c’est ça ! Par exemple, dans la deuxième chanson, nous parlons d’une libellule dont je ne sais plus le nom scientifique mais qui faisait 80 cm de long ! Le début du titre devait donc représenter les battements d’ailes très rapides, ça devait être impressionnant. D’où ce soi-disant blast. Voilà pour la thématique. Nous ne voulions pas faire un truc écolo, ou sur la religion, car beaucoup le font et ça n’est pas du tout notre créneau. Nous avons donc choisi ce sujet, et en fin de compte nous aimons bien, ça change un peu…

Lucificum : D’accord, d’où cet espèce de jeu de mot dans le titre de l’album…

Jérémy : Oui. « Grave », ça veut dire « enterrer » et « End », ben c’est la fin. Au début, nous souhaitions appeler l’album « Extinction », mais nous nous sommes dit que nommer un premier album de cette manière, ça faisait un peu genre on splitte après. (rires) Du coup nous sommes passé sur le titre En(d)grave car cela représente bien tous ces animaux disparus. Nous ne les connaitrons jamais, et c’est dommage car ils avaient l’air marrant.

Lucificum : Scéniquement, comment essayez-vous de combler le vide du chanteur ?

Jérémy : Il n’y a pas tellement de remèdes… quand nous jouons dans des petits lieux, nous mettons des néons bleus pour l’atmosphère, mais sinon nous essayons de faire passer le feeling en faisant des sourires, en montrant que nous sommes contents. De toutes façons, soit les gens nous regardent les yeux fermés (ndlr : pas mal, celle-là) car ils partent dans leur voyage, soit ils nous regardent et voient que nous sommes contents – sans pour autant sauter en tous sens comme Dillinger Escape Plan, ça n’est pas notre créneau. Je pense que les gens ressentent le feeling que nous essayons de transmettre en live.

Lucificum : Et globalement, les gens qui vous découvrent sur scène réagissent bien ? Plutôt genre « bon, il arrive quand, ce putain de chanteur », ou bien ils se laissent porter ?

Jérémy : Quand on va voir un concert, c’est rare que l’on aille voir le groupe pour leur dire « c’était pourri, nous nous sommes fait chier ». (rires) Les gens qui viennent pour te parler, c’est plutôt pour dire qu’ils ont bien aimé ! Nous ne le saurons jamais vraiment, sauf s’ils partent de la salle ou nous balancent des trucs. Bien sûr, je pense qu’il y en a qui n’aiment pas car l’absence de chanteur les empêche de rentrer dans le délire mais d’autres nous disent qu’ils ont pris une claque car ils n’ont jamais vu ça ou juste qu’ils ont trouvé notre musique cool… On a eu le retour d’une dame qui n’écoute que de l’opéra, trainée par son mari à un concert où nous faisions la première partie d’Hacride, et elle avait bien apprécié notre set parce qu’il n’y avait pas de chant. Nous avons donc pas mal de retours de gens qui n’aiment pas le metal à cause du chant hurlé, mais qui du coup apprécient notre musique.

Lucificum : Du coup, vous infiltrez un public un peu moins metal à la base…

Jérémy : Tout à fait.
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Lucificum : Vous serez au Hellfest cet été : comment avez-vous dégotté cette opportunité ?

Jérémy : Venant de Cholet (entre Nantes et Angers), nous sommes plus ou moins locaux. Du coup, nous travaillons au corps le crew du Hellfest depuis 2008/2009 en les invitant à nos concerts à Nantes. Ils n’ont pas toujours le temps mais nous avons réussi à les faire venir, et ils ont bien apprécié. Au Hellfest, il y a le Metal Corner, la scène du camping où se produisent des groupes locaux, et nous y avons joué en 2010. Nous avons été sages, avons fait bonne impressions aux techniciens du Hellfest. Yohann (ndlr : Le Nevé), le n°2 du Hellfest nous a vu jouer à Nantes avec Rosetta, il a aussi bien aimé et de fil en aiguille, comme nous organisons aussi pas mal de concerts à Nantes, ils savent qui nous sommes. Nous avons organisé des concerts pour Converge, Red Fang, Terror… nous sommes donc également connus via Blue Wave Production. Du coup, Ben Barbaud, qui avait besoin de caler un groupe en début de journée, s’est dit que comme on se bougeait et que notre musique était cool, autant nous faire jouer. Mais c’est un travail de longue haleine ! J’ai dû envoyer plus de 25 mails à Ben en 2 ans.

Lucificum : En gros il a dit oui pour avoir la paix.

Jérémy : (rires) Peut-être, oui. Mais bon, quand tu reçois des mails d’invitations genre « viens voir Kruger, viens voir Hacride », ce n’est pas pareil que des mails « hé, fais nous jouer ! ».

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Lucificum : Puisqu’on en parle : Blue Wave Productions, c’est donc quelque chose que vous, Abysse, avez monté ?

Jérémy : Oui, c’était en 2008, avant la sortie de Le Vide Est Forme. Nous voulions jouer à Nantes mais pour cela il fallait une association. Et comme on voulait jouer avec des groupes que nous aimons bien, nous avons organisé notre premier concert au Ferrailleur avec Klone. Ça c’est très bien passé, du coup nous en avons refait 3 autres avec One-Way Mirror, Hacride et Kruger. Après 4 concerts dans la même salle, j’ai continué à en organiser avec Converge, etc… Nous avons donc maintenant une programmation régulière dans cette salle.

Lucificum : D’accord, donc Blue Wave Production est plus une association d’organisation de concerts qu’un label…

Jérémy : C’est ça. Mais comme nous avons accumulé beaucoup de contacts, nous faisons un peu de booking, de promotion pour d’autres groupes et du coup, pour la sortie de notre album, nous avons créé Blue Wave Recordings, qui nous permet d’avoir une distribution en France et d’être labellisé pour ne pas juste être « autoproduction ».

Lucificum : Et quels sont vos plans pour les temps à venir ? Je ne vous demande pas si vous avez l’intention d’embaucher un chanteur…

Jérémy : Nous aimerions bien tourner une semaine ou deux en France ou à l’étranger. Le problème, c’est que… entre Vincent qui est étudiant, Geoffrey et Sébastien sont dans leur premier travail, ça n’est pas évident de partir deux semaines. Nous sortirons aussi l’album en vinyle, et si on vend assez d’argent avec le digipack, on fera un double gatefold. Mais bon, ça dépendra des ventes. D’autres dates de prévues, également, que nous n’avons pas encore annoncées. Et puis nous voulons sortir cet album à l’étranger. Nous avons les contacts pour faire un peu de promo, mais quand tu n’es pas local, ça n’est pas évident… L’album plait bien, ça nous ferait chier de ne le sortir qu’en France.

Lucificum : Comme d’habitude chez nous, c’est toi qui a le dernier mot, donc vas-y !

Jérémy : En fait, c’est ça, la question la plus compliquée ! (rires) La présentation, ça va, mais le dernier mot c’est soit tu sors un truc comme « saperlipopette » ou « toboggan », ou alors « venez nous voir en concert et achetez nos CDs » mais bon, ça c’est un peu nul…

Lucificum : Ben oui, mais mine de rien, tu viens de le dire…

Jérémy : Bon, sinon « merci c’est cool », mais c’est nul aussi. Je vais donc rester sur le fait que c’est une question compliquée !








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