The Dillinger Escape Plan

Entretien avec Greg Puciato (chant), Liam Wilson (basse) - le 11 février 2010

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Flower King

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Gazus

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Husnow

Une interview de




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Deuxième et dernière partie de notre interview avec Greg et Liam de The Dillinger Escape Plan (lire la première partie), dans le cadre d'une journée promo pour Option Paralysis (chronique ici). L'occasion d'en savoir plus sur la relation que tient le groupe avec son producteur de longue date, Steve Evetts, mais aussi de comprendre le pourquoi de la présence de l'incroyable pianiste Mike Garson, tout en apprenant que sadomasochisme et musique vont parfois de paire. Mmmh...

Husnow : Revenons sur votre travail en studio, et notamment sur Steve Evetts, qui vous produit depuis les débuts. Pourquoi lui ?

Greg : Steve est un peu la seule constante du groupe ; il n’est pas membre, mais il a participé à chacun des albums. Il nous connaît en tant qu’individus, en tant que groupe, il connaît nos valeurs, et il apporte une perspective à la fois extérieure et interne. S’il dit que quelque chose ne fonctionne pas, nous tenons compte de notre avis, et même chose s’il trouve autre chose génial. Il fait partie de ces deux-trois personnes autour du groupe à qui nous faisons entière confiance. Pour moi, sur le travail vocal, c’est vraiment un gain de temps parce que c’est comme si nous avions développé un langage propre, lui et moi ; si nous devions nous en remettre à quelqu’un qui n’a jamais travaillé avec nous avant, ça prendrait un temps fou juste pour qu’il se familiarise avec ce langage, étant donné la complexité que pose l’enregistrement de notre musique. Steve, lui, est prêt dès le premier jour, il comprend tout de suite de quoi on parle.

Liam : Il est pratiquement devenu une espèce de mentor. On ne peut pas le réduire à son rôle producteur/ingénieur du son ; il est aussi multi-instrumentiste, il comprend la musique, les concepts d’harmonie, le rôle que chacun doit avoir dans un groupe. C’est un bassiste à l’origine, donc il me pousse au maximum, et quand je rentre en studio, je sais que j’en ai pour deux semaines de leçons intensives. Et comme Greg l’a dit, il comprend tout de suite comment nous voulons sonner, il nous connaît autant dans le privé qu’au sein du groupe, il nous a suivi pendant nos tournées… Il connaît nos limites, et aussi les limites que nous n’avons pas, et il nous pousse à les franchir, les dépasser. Et ça ne lui fait pas peur de nous pousser, de parfois nous traiter comme un connard en studio.

Greg : Steve ne se contente pas de ton meilleur niveau ; il t’impose de franchir un nouveau palier. Dès qu’il arrive, mon niveau maximum d’alors devient juste satisfaisant. Bien d’autres producteurs s’en contenteraient et nous lanceraient des « vous êtes trop forts, les mecs, c’est parfait dès la première phrase !» alors que Steve est plutôt du genre « c’était bien, mais tu peux faire mieux » et il va te faire enregistrer 50 prises jusqu’à ce que tu te surpasses.

Liam : Tu sens la peur qui rôde dans le studio. (rires) Et c’est sain, finalement, de nous pousser à ce point afin d’obtenir notre meilleure performance.

Greg : C’est un peu le camp militaire : tu sais que tu vas en chier (rires)

Liam : Mais au final, quand j’entends le résultat, j’en viens à me dire : « mais d’où il m’a fait sortir cette ligne de basse ?». Ça nous force à réapprendre les morceaux une fois enregistrés, car les parties de basses que j’avais prévues avant de rentrer en studio ne composent que 80% de ce qui est sur la bande. Et pourtant, avant d’y rentrer, j’avais bossé mes parties comme un dingue, je pouvais les rejouer dans mon sommeil, mais pas assez pour Steve qui réagissait plutôt du genre : « Quoi ? Non, recommence !» Mais c’est cool. On peut le qualifier comme le 6ème membre.

Gazus: Ce que vous décrivez me rappelle le travail d’autres producteurs, notamment Ross Robinson, qui aiment à pratiquer une sorte de «mental surgery» sur leurs artistes.

Greg : C’est l’enfer sur Terre, mec (rires). Et il faut traverser cet Enfer pour parvenir de l’autre côté.

Liam : Tu peux demander à n’importe qui dans cette pièce, et je le vois, là, dans son coin, avec son petit sourire (rires). Je me rappelle qu’un matin, je me suis réveillé et je ne pouvais plus sentir mon bras ! Impossible d’enregistrer, j’avais besoin d’un jour de repos. Ce mec te met à terre. Et il y a cette autre fois, j’étais avec ma copine de l’époque, et elle me voit en train de comater complètement. Elle me demande : « à quoi tu penses, là ?» et je lui réponds «dum-dum-dum de-da-dum-dum-dum» et elle me fait « ooook, du moment que ça me concerne pas...» (rires). C’est un cauchemar !

Greg : « Encore… On la refait !... Encore une fois… Pas loin… »

Liam : « On y était presque !»
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Gazus: Ouais, c’est l’enfer, mais d’un autre côté, vous ne voudriez pas travailler avec un autre producteur ? C’est celui qu’il vous faut ? (les deux acquiescent)

Greg : Nous sommes sadiques (sic) C’est de l’amour vache, en quelque sorte. Ce ne serait pas la même chose si lui se fichait du résultat.

Liam : Et nous le poussons aussi !

Greg : C’est vraiment un bénéfice mutuel. Nos disques lui ont permis de progresser au maximum en termes de progression, car nous sommes nous-mêmes très critiques par rapport au son.

Liam : Dès que le mixage démarre, on le colle au cul et on ne le lâche pas d’une semelle : « t’as écouté ce qu’on t’avait dit au moins ? On t’a dit : on veut ça plus fort, ça comme ci… »

Gazus: C’est votre revanche ! (rire général)

Greg : « Encore une fois ! Un autre mix ! »

Gazus : Dans Ire Works et aussi un peu Miss Machine vous avez commencé à incorporer des éléments electro. On retrouvé également une touche orchestrale dans Option Paralysis. Est-ce que vous concevez l’ajout de ces éléments comme fondamentale dans l’évolution de votre musique ? Ou est-ce juste pour apporter une couleur différente ?

Liam : Pour moi ça participe des deux. Dans le fond, on veut faire ce que la chanson mérite. Et j’espère que les gens en viennent à comprendre que nous n’écoutons pas que du metal. Et même, ces éléments que nous apportons ne correspondent pas toujours à ce que nous écoutons. Certains de nos morceaux développent une approche plus cinématique, plus orchestrale, mais ça ne veut pas dire pour autant que je m’amuse à écouter du Hans Zimmer dans ma voiture. Mais je regarde beaucoup la télévision, et j’ai remarqué sa dramaturgie, et la façon dont la bande-son y participe. Je pense que le métal est un genre qui dépend beaucoup du talent des musiciens, de ce qu’ils peuvent accomplir, que ce soit en prouesses techniques ou en ambiances malsaines… mais en termes d’émotion et de dynamiques, c’est très pauvre. Et nous n’avons pas eu peur de nous y frotter. Prenons un titre comme Widower ; si tu enlèves les tambours et les ensembles de cordes, ça sonne vide. Et les premières fois que tu l’écoutes, l’effet que ça procure est assez saisissant ; mais quand tu y reviens, tu comprends que cet ajout correspond à une sorte de… chemin, de direction logique.

Greg : On cherche à ce que ça sonne naturel, dans le même ordre d’idée que ce dont on parlait avec nos shows… nous ne pensons pas à ajouter des violons juste pour dire d’avoir des violons. Si nous voulons un cor, c’est parce que nous sentons qu’un cor aurait sa place dans le morceau, et que nous n’avons pas peur de l’ajouter. Mais il faut que ça ait un sens.

Liam : Nous n’avons pas peur de prendre le risque. On essaie, et quelques fois ça marche.

Greg : C’est la même chose pour le chant : selon le morceau, ça semble plus naturel de la passer en hurlé ou en chanté… la chanson doit te dicter le style qui sera le plus efficace, sans que tu aies trop besoin d’y réfléchir. Sinon c’est foutu. Il faut le faire à sa manière.

Liam : Et c’est important de ne pas être trop attaché aux méthodes « traditionnelles ». Sur le dernier morceau, Parasitic Twins, nous avons utilisé une basse synthé et une batterie programmée, parce que ça ne sonnait pas aussi bien avec les instruments naturels. Ça apporte une autre ambiance. Le morceau ne dépend pas de moi, ou du fait que ce soit moi qui joue dessus ; ce qui importe, c’est de réfléchir aux éléments qui feront que ce morceau sera le meilleur possible. Il faut servir la chanson.

Greg : Ces chansons nous enterreront, de toute manière.

PhotoHusnow : Parmi ces éléments nouveaux, il y a la présence du pianiste Mike Garson. Comment êtes-vous entrés en contact avec lui ?

Liam : On l’a kidnappé.

Greg : Oui, voilà (rires). Nous avons fait une date avec Nine Inch Nails en Californie, où nous étions l’un de ses invités, pour jouer sur une ou deux chansons. Il y avait aussi Gary Numan, et Mike Garson qui a joué des morceaux de The Fragile. Ce mec a joué dix ans pour David Bowie, et avant cela il était actif dans la scène jazz new-yorkaise ; il a aussi joué sur Mellon Collie des Smashing Pumpkins… il a travaillé avec un nombre incroyable d’artistes. Nous nous sommes retrouvés backstage vu que nous avions la même loge, et on a commencé à parler de jazz, de comment c’était de travailler avec Bowie – sniffer de la coke jusqu’à 6h du mat’, entre autres – et on a parlé encore et encore… Trent était notre lien commun, et Mike nous a proposés de faire un truc ensemble histoire de renforcer ce lien. Nous lui avons dit : « OK, si vous voulez jouer sur notre album, pas de problème ». Nous avons laissé ça de côte pendant un moment, et une semaine avant la fin de l’enregistrement, on s’est dit « allez, appelons-le pour savoir si ça l’intéresse ».

Liam : Vu que nous étions bien avancés dans l’album, nous avions une idée de ce qu’il pourrait apporter ici et là.

Greg : Aucun d’entre nous n’est virtuose au piano, mais nous savons en reconnaître un. Et Mike est l’un d’entre eux. Il est arrivé sans connaître les morceaux, nous ne lui avions pas envoyé de démo. Mais c’est un improvisateur fou : il était là, un septuagénaire avec un esprit d’un gars de vingt ans, plein d’énergie, très excité. Aucune condescendance, on était sur la même longueur d’onde. C’était vraiment excitant de voir sa créativité à l’œuvre. Il nous a demandé de jouer les morceaux, les a écoutés assis, les yeux fermés ; et il nous a fait : « ok, on enregistre, rejouez-les » et il nous a bluffés. La plus belle démonstration de virtuosité que j’aie jamais vue. Incroyable.


Gazus: Tu veux dire que ces parties de piano sont des improvisations ?

Greg : Oui, totalement improvisé.

Liam : Une ou deux prises, pas plus. (rires)

Greg : Ta réaction est la même que la nôtre ! On l’a regardé comme ça, en se marrant. Il a fait 3 prises en tout pour toutes ses parties de piano. Et elles étaient différentes toutes les trois, donc on a utilisé un peu de chaque pour le résultat final.

Liam : Nous lui disions : «cet accord à ce moment-là, ce serait génial si vous l’accentuiez» et il nous répondait «Pas de problème, faites-moi signe à ce moment-là» et voilà.

Greg : Il était vraiment impressionnant. Il jouait avec ses coudes parfois… c’était vraiment un musicien qui joue dans l’instant, comme quelqu’un de possédé. Il était transporté autre part, un autre part que nous voulions rejoindre.

Liam : Et pour en revenir à Steve Evetts, il a travaillé avec une tonne d’artistes différents, de grands musiciens, et c’est un grand musicien lui-même. Et Steve était bluffé, juste… wow.
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Gazus: Encore une revanche ! (rires)

Greg : C’était vraiment énorme. Une sacrée expérience, et un musicien atypique. Dans la plupart des disques, les guests sont souvent des vocaux, mais ça ne nous intéressait pas : si on amène un invité sur le disque, c’est pour faire quelque chose que nous ne savons pas faire à la base.

Liam : Ce n’est pas que nous ne voulons ou que nous ne pouvons pas, mais un guest sur un disque, ça me paraît souvent un peu trop… gros. Du style : «les fans du guest vont aussi acheter notre disque ! Oh, un mec de Neurosis, on va attirer tous les fans du groupe !»

Greg : Ça ne doit pas être une démarche commerciale. Ça doit apporter quelque chose au morceau. Ceci dit, peut-être que notre fan-base des plus de soixante ans va exploser.

Gazus: Une petite question pour terminer. Est-ce que vous connaissez certains groupes français ?

Liam : Tout le monde nous demande ça !

Greg : Je ne sais pas…

Liam : Gojira ! Air… c’était quoi l’autre ? Comity ?

Greg : Pour faire court : non. Je ne connais même pas beaucoup de groupes américains récents.

Gazus: Ok. La tradition, chez les Éternels, est de laisser le dernier mot à l’interviewé, donc : soit on s’arrête là, soit vous pouvez ajouter quelque chose si vous le souhaitez.

Greg : Un dernier mot ? Bah je voudrais dire qu’on a fait des concerts incroyables en France, et pas uniquement ceux à Paris. La France a été cool avec nous depuis le début, donc j’aimerais remercier les Français de s’être intéressé à nous, que ce soit depuis longtemps ou depuis hier. Merci à tous, et on se reverra en septembre, quand nous reviendrons !

Liam : Notre nouvel album sort fin mars, donc… jetez-y une oreille !




Interview : Gazus & Husnow
Transcription : Flower King


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