The Dillinger Escape Plan

Entretien avec Greg Puciato (chant), Liam Wilson (basse) - le 11 février 2010

15
Flower King

43
Gazus

74
Husnow

Une interview de




The_Dillinger_Escape_Plan_20100211

Le lendemain de leur concert à la Maroquinerie, les membres de The Dillinger Escape Plan restaient dans l'enceinte de la capitale, plus précisément au Black Dog, où avant une soirée dédiée à la rencontre entre le groupe et leurs fans parisiens, nous avons pu nous entretenir avec Greg Puciato et Liam Wilson. L'occasion d'en savoir plus sur le parcours de ce groupe très étrange et aussi sur Option Paralysis (lire la chronique), leur dernier album en date.


Gazus : Désolé pour la première question qui sera ennuyeuse : pourriez-vous présenter rapidement l’histoire du groupe ainsi que ses membres ?

Liam : Le groupe a commencé en 1997, avec une formation dont il ne reste qu’un membre aujourd’hui (Ben, guitariste). J’imagine que notre style a un peu évolué depuis, tout en gardant une partie de ses racines, celles d’un hybride heavy-fusion-metal.

Greg : Nous avons commencé, subi de nombreux changements de personnel, et nous sommes encore là. Voilà notre histoire. Il y a des personnages qui rient, qui se tirent la bourre, certaines se sont fait virer, d’autres ont fini paralysées, ce genre de choses…

Liam : Lisez notre fiche Wikipedia !

Greg : Oui, voilà, c’est difficile de condenser douze ans en quelques minutes.

Gazus : Cette tournée, c’était comment ?

Greg : Très court ! C’était presque terminé avant même d’avoir commencé. Nous ne sommes restés que deux semaines en Europe, et c’est notre tournée la plus courte à ce jour sur le continent. Nous avons été pris dedans comme une bourrasque : il y a onze jours, nous avons démarré à Vienne, et demain, c’est déjà le dernier show à Londres, avec retour à la maison samedi matin…

Liam : Nous avons juste eu le temps de trouver notre rythme de croisière, que c’est déjà terminé.

Gazus : Combien de concerts avez-vous donné ?

Greg : Quatorze, non ?

Liam : Je pense quatorze… non attends ! Douze jours, quatorze concerts…

Greg : Non non, c’est onze jours, quatorze concerts. Euh… on pense que c’est quatorze (rires) parce que deux fois nous avons donné deux shows dans la même journée. Et ce sera la même chose demain à Londres : un show dans l’après-midi, un autre dans la soirée. Mais oui, on adore venir ici, je pense même que j’en viens à préférer les concerts européens à ceux qu’on donne aux États-Unis.
Photo


Gazus : Qu’est-ce que les nouveaux titres ont donné sur scène ? Sachant que le public ne les connaissait pas encore…

Greg : Ils sont bien passés ! Très franchement, je me fiche de ce que le public connaisse par avance les titres, on ne leur demande pas de chanter à tue-tête. Les chansons, c’est nous qui les jouons, et c’est ce que nous aimons faire, ce que nous aimons donner à ce public.

Liam : L’intérêt de venir nous voir jouer live, c’est justement de pouvoir écouter quelque chose que vous n’avez pas entendu auparavant. Pour nos quelques chansons qui traînent sur Youtube ou les radios, c’est sympa de voir le public s’exciter et les reprendre en chœur, mais voir dans leurs yeux une curiosité du genre « oh, une nouvelle chanson » et capter leur attention, c’est aussi ce que l’on cherche.

Greg : En fait, je m’éclate plus à jouer les nouvelles chansons que les anciennes !

Gazus : Par rapport au show d’hier, comment avez-vous trouvé le public français ?

Greg : Super ! Je pense que c’était la meilleure paire de concerts qu’on n’ait jamais fait. La salle était plus petite qu’habituellement, ce qui fait que l’énergie était plus concentrée, et plus facile à enflammer. C’est toujours excitant de jouer dans ce genre de lieux, ces petits clubs où tu as vraiment les gens en face de toi. Tu sens un vrai esprit de communion, et pas simplement un public qui vient voir un poisson s’exciter dans son bocal.

Liam : Nous étions en retard, la journée avait été tendue de ce fait : « Merde ! On a un concert à assurer ce soir ! »

Greg : Nous avions quatre heures de retard, ce qui nous a laissé une heure pour faire une balance, et après, il fallait jouer. Le rush, l’anxiété… ça nous a boostés. Il y avait une bonne énergie punk dans ce show.

PhotoGazus : Je vous ai vu jouer il y a deux ans au Hellfest (Greg acquiesce) et là-bas, vous aviez l’espace pour faire toutes sortes… d’acrobaties (rires). Ce n’était pas frustrant de ne pas pouvoir le faire hier soir, faute de place ?

Greg : Oh non, pas du tout, je m’en fiche tu sais.

Liam : Ce n’est pas vraiment ça qui fait le show.

Greg : Ça m’est égal, qu’il y ait quelque chose à grimper ou pas, du moment que je garde mon niveau d’énergie et d’honnêteté, que le courant passe, c’est tout ce qui importe. On peut avoir un show génial ou merdique sans qu’il y ait de rapport avec la taille de la scène, ça dépend juste de comment tu te sens sur le moment. Les meilleurs shows, nous les donnons quand nous sommes à fond dans le truc, qu’il y ait 1m50 ou 15 mètres à arpenter.


Gazus : Hier, vous avez joué une espèce de chanson world/pop… c’était une reprise ?

Greg : Oui, c’était “Head Over Heels” de Tears For Fears. Ça faisait des années qu’on parlait de la jouer, parce que nous l’aimons tous. Et encore une fois, je me fiche que 95% de notre public ne connaît probablement pas la chanson. C’est pour nous, pas pour eux.

Gazus : Oui, une bonne partie du public se demandait : « mais c’est quoi cette chanson » ?

Greg : Oui, c’est la réaction que nous voulions.

Liam : Peut-être qu’ils redécouvriront la chanson… de toute manière, nous sommes assez égoïstes dans notre traitement des concerts. On veut que les gens viennent et qu’ils passent un bon moment mais en même temps, nous voulons que vous veniez et que vous appréciez le fait que nous nous éclatons. Nous avons besoin d’aimer ce qu’on fait, ce qu’on veut exprimer de différentes manières… peut-être que telle manière est trop prévisible, peut-être que tel morceau vous passe au-dessus de la tête, ou que telle chanson vous semble trop idiote pour que nous puissions la reprendre.

Gazus : Ça reste important, en tant qu’artiste, de se faire plaisir. (les deux acquiescent)

Greg : Si les gens vous suivent, OK, sinon, OK. Ça m’est égal.

Liam : Ce n’est qu’une chanson. Tu aimes ou tu n’aimes pas.

Gazus : Vous avez un nouveau batteur. Vous pouvez nous le présenter ?

Greg : Il s’appelle Billy Rymer, c’est un monstre de foire ! Nous sommes heureux à chaque fois que nous trouvons un nouveau batteur, car c’est toujours difficile de trouver celui qui peut convenir au groupe. Extrêmement difficile. Il faut trouver quelqu’un physiquement capable de jouer cette musique, ce qui élimine 99,9% des batteurs. Et dans ce 0,1% restant, il faut trouver les personnes avec lesquelles on s’entend bien, qui ont le même style, qui peuvent s’adapter au mode d’écriture de Dillinger… c’est une mission presque impossible. Nous avons eu de la chance une paire de fois déjà, mais avec Billy, nous avons trouvé un terreau créatif qui risque d’être très productif. Nous avons écrit le dernier album ensemble, de manière rapide et naturelle…

Liam : C’était probablement la période d’écriture la plus facile qu’on ait connu.

Greg : Nous avons toujours pensé que cette phase se devait d’être difficile. Mais ce nouvel album est à la fois notre meilleur et celui que nous avons composé le plus rapidement. Il y a une synergie créatrice entre les cinq personnes qui composent le groupe actuellement, et il faut la faire fructifier maintenant, avant que l’un de nous soit mis en bière (rires)
Photo

Gazus : Quel âge a Billy ?

Greg : 21 ans. (stupeur générale). Non, je déconne, il en a 25 (rires). Mais même à 25 ans, ça reste un monstre ! Je n’arrive pas à comprendre comment il a pu atteindre un tel niveau. C’est une force d’inspiration pour nous. Ce n’est pas seulement une question de savoir jouer, mais aussi une question d’attitude et de « zeste », je dirais. Il y avait deux-trois autres mecs qui savaient jouer nos morceaux, mais ils jouaient la sécurité, pour ne pas se planter, au lieu d’y aller à fond pour tout rafler. Et quand Billy merdait, c’était quand même plus impressionnant que quand les autres essayaient de ne pas merder.

Liam : Il tentait des trucs, prenait des risques.

Greg : C’est très important.

Gazus : Parlons de comment sont composés les albums de Dillinger Escape Plan. D’un côté, il y a toujours cet aspect cérébral, mathcore, les tempos qui changent sans cesse ; et de l’autre, une énergie punk hardcore qu’on retrouve sur scène et sur album. Comment fonctionne cette alchimie ?

Greg : La technique est un outil, pas une finalité. L’énergie, l’écriture, l’étincelle, c’est ça notre finalité. Et nous avons en plus la chance d’avoir des gens dans le groupe qui sont d’excellents musiciens, qui cherchent à repousser leurs limites. Au final, ça donne une musique ambitieuse, parfois difficile à digérer, mais ça reste un outil. Rien ne sert d’être un cinéaste virtuose si ton film est pourri. L’important, c’est l’attitude. Que certaines personnes se concentrent sur l’aspect technique du groupe me paraît presque superficiel.

Liam : On entend parfois des gens commenter : « Waouh, c’était cinglé de sauter ce mur d’amplis ! ». Et j’ai envie de leur répondre : « Hé, vous n’avez pas vu ce que jouait Billy ? Cette partie de batterie était encore plus cinglée que ça ! » Certains se concentrent trop sur les aspects extérieurs, et négligent notre musique. Et là encore, nous composons nous titres avant de les apprendre à jouer. On ne fonctionne pas à la « Waouh, regarde cet exercice ! » (rires), ça n’arrive jamais. On ne cherche pas à remplir des manuels de guitare, c’est juste que, pour le meilleur ou pour le pire, ce que nous composons dans nos têtes est complexe à l’origine. Nous sommes naturellement enclins à faire une musique compliquée.

Greg : Nous nous lassons vite.

Liam : Mais pour nous, ça n’a plus rien de bizarre. Peut-être qu’au début, nous avions une approche plus mathématique, mais aujourd’hui, nous n’y réfléchissons plus.

Greg : C’est comme si nous avions développé un second langage. Quand j’entends quelqu’un parler arabe, ça sonne extraterrestre à mes oreilles, car je ne maîtrise pas la langue. Quand j’entends une chanson de Dillinger, j’en comprends tout de suite le sens, alors qu’un néophyte n’y discernerait probablement que du bruit.

Liam : Et puis, je ne vais pas dire que nous sommes de mauvais musiciens, mais nous sommes surtout bons pour jouer du Dillinger. Nous faisons partie de cet univers et nous composons en fonction de lui, et pas en fonction d’un certain niveau technique requis. Je suis seulement aussi bon que ce que la chanson requiert pour fonctionner. Si je travaille mon instrument, c’est pour parvenir au niveau de la chanson, pas pour faire des gammes. Si c’est complexe, cool, mais l’essentiel est que ça soutienne la mélodie, que ce soit intelligent plutôt qu’ambitieux.

Gazus : Ire Works a apporté une dimension pop à la musique de Dillinger - on trouvait déjà du chant clair sur Miss Machine, mais il n’avait pas encore pris une place importante. Des titres comme Black Bubblegum avaient une structure pop. Avec mon comparse, nous sommes en désaccord car lui pense que Option Paralysis revient à un esprit plus mathcore, tandis qu’il sonne pour une moi comme une suite logique d’Ire Works car il est plus…

Greg : … mélodique ?

PhotoGazus : Plus léger, plus accessible. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Liam : Tu sais, nous avons donné quelques interviews lorsque nous commencions à composer cette album, et on nous demandait : « comment se passe l’écriture ?» et nous répondions « ce sera presque du metal !». Et quand nous sommes rentrés en studio, nous avions des titres comme Widower qui est probablement la chanson la moins metal que nous ayons écrite. Je pense que les deux aspects sont vrais : on trouve dans ce disque certains des titres les plus rapides et metal qu’on ait composés, et des titres qui sont à l’autre extrême. Au final, ça s’équilibre, à mes oreilles du moins. Quand on agençait les morceaux sur le disque, nous changions constamment : « ok, on doit écrire un autre titre bourrin ! » ou «Ça ne sonne pas comme il faut, il manque quelque chose de plus développé, plus riche.»

Greg : Plus on se lance dans une direction, plus l’envie se fait sentir de partir dans la direction opposée. Et ce disque est le témoin de ce processus, cette démarche avant/arrière en continu. Le but est de repousser les limites.

Liam : Pour moi, chaque disque part de ce qui a été fait auparavant, comme pierre d’achoppement pour aller plus loin. Quand nous avons enregistré l’EP Irony Is A Dead Scene, nous avons entendu Mike (Patton, NDLR) chanter nos chansons, et nous nous sommes dit « Ok, on sait que Greg peut également les chanter, alors essayons autre chose et composons des titres comme Unretrofied ou Armed Robbery » Et quand il nous manque des titres qui se détachent du reste, ça donne Black Bubblegum ou Mouth of Ghosts. Quand nous avons atteint un point et que nous nous y sentons confortable, ce qui nous intéresse, c’est de savoir jusqu’où nous pouvons l’emmener la prochaine fois. Chaque élément est distillé, le motto, c’est de ne pas être ce que nous sommes déjà. Nous ne cherchons pas systématiquement à tout fracasser, mais nous voulons prendre les éléments avec lesquels notre public est à l’aise, pour les emmener plus loin.


Gazus : J’imagine qu’on vous a posé cette question quelques fois, mais comment c’était de travailler avec Mike Patton ?

Liam : En effet, on me pose très souvent cette question (rires). Pour faire court, c’est un type très professionnel. Il n’a jamais été condescendant, il a participé au processus créatif de la même façon que nous, il a une excellente éthique de travail. Mais c’est aussi quelqu’un d’humain, qui ne se prend pas pour une rockstar. Il était très frais, toujours enclin aux histoires drôles… voilà. C’est un sacré bonhomme, qui ne se la pète pas pour autant. Tout ce qui l’intéresse, c’est de faire de la musique, et de partager sa vision.

Gazus : Ça vous plait de jouer sur scène les morceaux de Irony Is A Dead Scene ?

Greg : Ça ne me pose aucun problème, pas plus que pour les titres de Calculating Infinity. Je n’étais pas dans le groupe à l’époque, mais depuis le temps que nous jouons ces morceaux, nous les avons fait nôtres. Ça ne m’intéresse pas d’en faire des répliques à l’identique, mais à partir du moment où je peux leur apporter ma patte, ça me va. Et c’est pareil pour Liam : il n’était pas dans Dillinger au moment de Calculating… mais nous jouons "43% Burnt" chaque soir, et il la fait sienne à chaque fois.

Liam : Dans le fond, quand on joue ces chansons, c’est comme être dans le cover band de son groupe favori. J’étais fan de Dillinger, donc quand j’ai rejoint le groupe je me suis dit « chouette !» (rires) et quand j’ai été amené à écrire des chansons pour les ajouter au répertoire global, j’ai compris ce qui était attendu du bassiste au sein de la formation. Et à chaque fois qu’un nouveau membre intègre DEP, les titres anciens subissent des changements, car tous apportent leur patte. Chacun va avoir un sentiment différent par rapport au titre, et va le jouer à sa façon. Des morceaux comme "When Good Dogs…" nous parlent toujours. Il arrive à certains concerts que notre interprétation sente un peu le réchauffé, mais…

Greg : C’est toujours plus amusant de jouer des titres qu’on a soi-même composés, parce qu’ils sont plus liés à nos émotions que des compositions extérieures. Mais il faut parvenir à insérer ces émotions dans ces titres qui nous sont étrangers à la base.

Gazus : Et c’est toujours intéressant pour le public d’entendre une nouvelle interprétation, de ne pas copier le modèle.

Greg : Oui, nous ne voulons pas sonner comme un groupe de karaoké.


À suivre...




Interview : Gazus & Husnow
Transcription : Flower King


©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 7 polaroid milieu 7 polaroid gauche 7