Devin Townsend

Entretien avec Devin (chant+guitare), suite et fin - le 08 avril 2009

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Cosmic Camel Clash

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Struck

Une interview de




Devin_Townsend_20090408

Après un très long début d'interview consacré au parcours personnel de Devin depuis ces deux dernières années (première partie ici), voici enfin la suite. Devin y aborde franchement la genèse de son petit dernier Ki (chronique ici). Là encore, attendez-vous à des surprises et à beaucoup d'éclaircissements.


Cosmic Camel Clash : En parlant de la musique de Ki, tu pars toujours de cette base ambient et easy-listening, puis tu laisses la colère et la folie monter graduellement... mais tu ne les laisses jamais prendre le dessus (il acquiesce). Est-ce parce que cette musique est l'expression du contrôle que tu exerces désormais sur ta vie ?

Devin Townsend : Absolument, merci. Absolument. Et à chaque fois que tout ça était sur le point de prendre le contrôle, je me suis dit que je ne pouvais pas l'autoriser. Je pense que la folie et le bonheur relèvent d'un choix chez certaines personnes. Pas chez tout le monde, mais chez moi oui. Et s'autoriser à être fou présente une dimension émotionnelle très gratifiante pour certains car quand tu es cinglé personne n'ose te contredire. Du coup tu as toujours raison...

Cosmic Camel Clash : … et tu n'as jamais à assumer la responsabilité de tes actes.

Devin Townsend : Exactement. D'où le fait que j'affirme haut et fort que je suis responsable de tout ce que j'ai fait, y compris de beaucoup de choses que j'ai faites par le passé qui étaient irresponsables. Qu'est-ce que je devrais faire, plaider l'ignorance ? Je ne peux pas. Je ne le ferai pas. Je n'étais pas ignorant, c'est bien moi qui ai fait tout ça. À ce point je dois être franc quelles que soient les conséquences, car j'avais des raisons d'agir. Que ces raisons étaient légitimes ou pas ne compte pas vraiment, car aujourd'hui je suis engagé dans un processus où je retrouve confiance en moi. Et si pour ça je dois clarifier des choses que je ne peux de toutes façons pas effacer... et bien au moins maintenant elles sont claires. Toute l'idée derrière Ki est « Non, ne cède pas à la fureur. ». Quand on est furieux personne n'ose te contredire... jusqu'au moment où tu tombes sur quelqu'un qui ose, qui te dit « Tu fais peut-être peur aux autres, mais pas à moi. Alors la ferme. »... et là tu es coincé car en réalité tu n'es pas aussi fort que tu veux le laisser croire. Et quand ça t'arrive, tu te dis que tu viens de te faire percer à jour et c'est embarrassant. Tu te rends compte que cette façade du mec qui pète les plombs était juste l'expression d'une inaptitude à te contrôler doublée d'une volonté de contrôler ton entourage en t'autorisant à... (silence). J'imagine que d'une certaine façon Strapping Young Lad était pour moi une façon de maintenir les gens à distance en reflétant cette colère et ce chaos. C'est comme à la fin du Magicien d'Oz, je ne sais pas si vous avez vu le film : les personnages se retrouvent face au magicien, c'est cette énorme masse avec une voix tonitruante... mais derrière il n'y a qu'un petit homme effrayé assis devant un ordinateur.

Struck : Exact.

Devin Townsend : Je pense que cette analogie est très pertinente. Quand j'ai rencontré des gens qui ont voulu savoir si j'étais vraiment ce « magicien » et ont découvert qu'en fait non, l'embarras qu'a provoqué chez moi le fait d'être mis à nu a été insupportable. Soudainement j'ai eu l'impression d'être faux et que tout ce que j'avais fait était faux. Et ça a donné vie à Ziltoïd, il était censé représenter cette fausseté. Mais que ce soit clair : toute frauduleuse qu'a pu être ma posture au moment des faits, j'étais totalement honnête par rapport à qui je pensais être. Et en dernière analyse, j'ai vraiment confiance dans le fait de pouvoir dire des quatre albums qui sont en train d'être faits « Voilà exactement comment ça s'est passé, et c'était censé se passer comme ça. ». J'adorerais pouvoir te dire que je suis un écorché, j'adorerais pouvoir te dire que je suis un génie... mais ce n'est pas le cas. Je suis juste moi ; je suis doué dans certains domaines et je suis vraiment nul dans d'autres. Tout un chacun a des domaines dans lesquels il excelle et des des domaines dans lesquels il est vraiment mauvais. Sauf que quand on est un musicien et qu'on se retrouve exposé au public, les gens ont du mal à accepter qu'on doive parfois prendre le volant de son break pour aller acheter du lait. Pour en revenir à l'histoire des cheveux, je me rappelle très bien m'être levé une fois en pleine nuit car il fallait acheter des couches et du lait. J'arrive dans le magasin avec cette coupe de cheveux cinglée qui pue, je commence à parler avec le pharmacien, je suis super concentré... et le mec me regarde effaré puis me demande « Pourquoi vous avez ça sur la tête ? ». Je réponds que je fais partie d'un groupe et qu'il y a une certaine image que je suis obligé d'entretenir... et au moment où je dis ça je pense « Attends, je suis vraiment obligé ? Si mon but est d'être franc, pourquoi je me cache derrière ça ? ». Donc...
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Struck : Est-ce que tu ressens une pression particulière concernant la sortie de Ki vu le contexte ?

Devin Townsend : Ça a été le cas à un moment donné. J'ai eu peur qu'après tout ce temps, les fans de l'image que je m'étais crée refusent d'accepter la manière dont je chante et dont je joue de la guitare naturellement. Voire se sentent menacés dans une certaine mesure. Dans cette optique, l'idée de sortir ce disque m'a effectivement donné quelques palpitations. Du coup quand j'en étais aux derniers stades de la création de l'album je me suis mis à avoir des doutes sans arrêt. Je me disais qu'il n'était pas assez heavy, donc j'ai écrit une poignée de chansons heavy à la dernière minute et je les ai ajoutées à l'album deux jours avant la date limite. Puis je m'assieds sur mon canapé et je me dis « Allez, c'est dans la boîte, écoutons tout ça. » : la première chanson est très belle, la suivante me plaît beaucoup, je la trouve intelligente... puis une chanson dont la seule raison d'être est de dire « Hey, je suis un dur à cuire.» débarque et je me rends compte que je n'ai qu'une hâte, c'est qu'elle se termine. Ce n'est pas que je n'aime pas la chanson, c'est juste qu'elle n'est pas à sa place. Du coup j'ai dû les virer, elle et ses semblables, après avoir passé une semaine et demie à les peaufiner. De la même manière, j'ai toujours travaillé la batterie selon un processus précis : une fois les parties enregistrées je les découpe en morceaux, j'isole chaque élément, je rajoute des triggers et des samples, je les bidouille, je les rends parfaites. Le batteur qui joue sur Ki est un homme d'une soixantaine d'années très branché feeling, et j'ai fait la même chose avec ses parties. Je les ai découpées, j'ai passé énormément de temps dessus... pendant une semaine au total je n'ai fait que de la post-prod de batterie. J'ai ajouté des samples : une énorme caisse claire à la Def Leppard, une grosse caisse Metallica, etc... puis je me suis dis que j'allais fêter ça. Je me suis fait chauffer une pizza et j'ai écouté mon boulot. C'était de la merde. Tout ce qui était important dans la musique avait été annihilé par ce travail.

Cosmic Camel Clash : Ca avait perdu son sens.

Devin Townsend : Oui. Et là je me suis dit « Putain, je n'ai plus de temps devant moi. Je suis censé livrer cet album à une certaine date et je viens de gaspiller une semaine. Quel con. ». Avec la semaine passée à pondre les chansons heavy supplémentaires ça faisait deux semaines de gâchées. De plus j'ai toujours produit mes albums selon le principe du mur de son : un énorme tas compressé de trompettes, de chant, d'harmonies... et je me suis dit que personne n'allait accepter l'album si je ne faisais pas ça. Donc j'ai encore passé une semaine à rajouter des murs d'harmonies, de claviers, des couches de samples, de chants d'oiseaux, d'effets sonores... tous mes vieux trucs. J'ai écouté ça et l'intention originale, cette transition que l'album était censé représenter, tout était perdu. Et ça faisait trois semaines foutues en l'air. Donc j'ai passé les tous derniers moments de la création de l'album à défaire tout ce que j'avais fait, et à revenir à ce que c'était censé être : simple. Le principe directeur derrière cette musique était la clarté, donc pourquoi compliquer les choses ? Sauf que ces épreuves initiatiques apprises dans la douleur ont été frustrantes comme c'est pas permis. J'ai atteint le point où il était six heures du mat, où j'étais mort de fatigue et où je hurlais pour les murs « Y'en a marre des épreuves initiatiques ! J'ai compris, okay ? Je suis désolé ! Je vais le faire, cet album simple ! ». Et du coup quand j'ai enfin écouté l'album dans sa version épurée je l'ai trouvé parfait. C'était exactement ce que c'était censé être. Et au final ça m'a pris un an et demi pour faire un album que j'aurais pu boucler en deux mois si j'avais suivi mon intuition première.

PhotoCosmic Camel Clash : Il y a une guest féminine sur l'album, non ? Certaines voix sur "Heaven Send" ne te ressemblent pas du tout...

Devin Townsend : Oui, il y a une fille qui chante. Nos voix se complètent vraiment bien. Elle s'appelle Che et c'est vraiment quelqu'un de super. Elle apparaît ailleurs sur l'album : elle chante à la fin de "Trainfire" et sur "Gato". "Heaven Send" est la chanson de l'album où j'ai autorisé la colère à s'exprimer, car je voulais pouvoir dire « Assez !» et l'arrêter ensuite pour créer un temps de soulagement. A la fin de cette chanson il y a d'autres invités : un jour où les gars de Soilwork et Darkane étaient à Vancouver je leur ai dit de passer au studio pour faire des backing sur le dernier refrain.


Struck : Est-ce que tu as eu le temps de composer quatre albums à cause des nuits sans sommeil qui accompagnent la vie du jeune père ?

Devin Townsend : C'est plutôt le contraire en fait. Quand je n'avais pas encore arrêté la picole et la fumette je me mettais au boulot vers dix heures et demie du soir avec un verre de vin, un joint et un café, et je composais jusqu'à cinq heures du matin. Sans la marijuana, le vin et le café quand dix heures et demie sonnent je suis mort. Je suis au lit parce que le gamin sera réveillé à six heures du mat', lui. L'écriture est donc devenu un processus contrôlé car je ne peux plus me dire « Tiens, je composerais bien quelque chose aujourd'hui. » comme avant. C'est devenu « J'ai une heure mardi prochain durant laquelle je peux composer » désormais, et du coup ça m'oblige à filtrer et à ne composer que ce qui est réellement important. Quand j'ai l'occasion de bosser je ne peux plus déconner, jammer dans le vide, me défoncer un coup... non non non. Je suis dans un mode « J'ai ça, ça, ça, ça et ça à faire. Okay. J'en fais une démo. Okay, quelle est la suite ? Je dois me faire un rack d'effets ? Ça y est, c'est fait. Je dois faire quoi maintenant ? Sortir la poubelle ? Ca y est, tâche suivante. ». Tu vois ce que je veux dire ? Le truc c'est qu'il ma fallu un an pour reprendre pied musicalement quand j'ai arrêté la beuh. Je prenais une guitare et il ne se passait rien : mon processus créatif avait été tellement lié au fait de fumer que la guitare en tant qu'instrument s'était vidée de sa substance. Je me suis demandé si j'avais tout perdu, je me suis dit que je n'avais peut-être jamais eu de talent. Que mon identité musicale dans son ensemble était peut-être uniquement l'expression de ma consommation de drogue. Et je me suis dit « Putain, mais qu'est-ce que je vais faire ? Je ne sais rien faire d'autre ! Je sais faire des hamburgers, mais ce n'est pas comme ça que je vais nourrir ma famille. Comment je vais payer les traites de ma voiture si je ne peux plus faire de musique sachant qu'il est hors de question que je replonge dans la drogue ? Qu'est-ce que je vais faire ? ». Du coup j'ai produit quelques albums d'autres groupes, c'était un boulot difficile mais je m'en suis sorti. Si j'ai enfin fini par retrouver le besoin de créer c'est lié à deux évènements. Le premier c'est que je me suis énormément mis à jouer de la basse parce que l'instrument n'était pas connoté. Je joue de la basse depuis presque aussi longtemps que je joue de la guitare, mais je n'avais jamais joué de la basse défoncé car je ne l'utilise pas pour composer. Quand je m'y suis remis il s'est passé quelque chose... J'ai fait un album intitulé Hummer qui est entièrement composé de basses fréquences, et d'un seul coup je me suis mis à penser en terme de basse. C'était la clé pour entrer dans les vibrations graves et l'instrument m'a soudainement fasciné. Le fait de jouer avec mes doigts était important aussi car d'un seul coup je me suis retrouvé connecté à ces vibrations, et j'ai réalisé que ce qui fait souvent une bonne ligne de basse ce sont les espaces qu'on laisse...

Cosmic Camel Clash : ... entre les notes.

Devin Townsend : Oui. En partant de ça je me suis rendu compte qu'en tant que guitariste j'étais complètement bouffé par mon ego dans ce besoin de compétition (il mime une main gauche qui galope sur un manche), et la basse m'a enseigné que ce que j'avais composé jusqu'à maintenant était également basé sur ce préjugé que j'avais concernant qui j'étais. Du coup quand j'ai repris la guitare, je me suis dit que j'allais laisser tomber la disto. Que j'allais prendre l'approche propre à la basse comme dynamique de création à la guitare, et soudainement de nouvelles idées ont commencé à éclore. L'autre truc c'est que je suis allé faire une retraite dans une réserve indienne à côté de Vancouver où on ne parle pas. L'idée c'est de fermer sa gueule pendant quelques jours. Au final la personne avec qui je travaillais m'a demandé pourquoi je n'écrivais plus de musique, et j'ai répondu que je m'étais infligé tellement de dégâts émotionnels et spirituels qu'à chaque fois que j'allais prendre une guitare ça allait me replonger dans ces problèmes que je n'avais pas encore réglés. Elle m'a alors dit « Pourquoi ne te contentes-tu pas de te lancer, sans juger le résultat ? Sans te demander si c'est cool ou pas, sans te demander ce que d'autres en penseraient ? ». Du coup je suis rentré chez moi et j'ai composé une chanson de techno. Puis une chanson de country. Puis une chanson de speed metal, puis une de death metal, puis une de pop, puis une de jazz... ça ne s'arrêtait plus. Et j'ai réalisé que je me suis reproché très longtemps de ne pas m'inscrire dans un genre particulier, mais que peut-être c'était justement ça l'idée. Peut-être que je ne m'inscris tout simplement pas dans un genre particulier... et si c'est effectivement le cas, pourquoi m'inquiéter et m'empêcher de composer tous ces trucs ? Donc je me suis lancé et au final j'ai écrit soixante-cinq chansons, et sur le tas il y en a quarante-sept que j'adore.
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(on nous fait signe qu'il est temps d'arrêter car nous avons dépassé le timing)

Struck : Très rapidement, pour finir : quelle est la question qu'on t'a trop posée ?

Devin Townsend : Pour revenir au début de notre conversation, je pense que si une question revient sans cesse ça veut surtout dire que je n'ai pas répondu assez clairement.

Struck : Et quelle est la question que tu aimerais qu'on te pose ?

Devin Townsend : «Tu veux encore du thé ? »

Struck : Tu veux encore du thé ?

Devin Townsend : Non ça va, merci. (rire général)





Interview réalisée en partenariat avec :



Crédits photos : Inside Out
Traduction / transcription : CCC


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