Spiritual Dissection

Entretien avec Deke (basse+chant) et Holyv (guitare) - le 06 mai 2009

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Lucificum

Une interview de




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Fort d'un album plutôt réussi, Mors Ultima Ratio (chronique ici), il fallait donner la parole à cette formation française qui, petit à petit, pourrait devenir l'un des fiers représentants du brutal-death hexagonal. Petite discussion donc au cœur de Paris autour d'un bon repas qui a permis à votre serviteur de constater que les musiciens de death sont des gens à l'appétit féroce. C'est qu'il en faut de l'énergie, pour pratiquer cette musique extrême.


Lucificum : Bon, désolé, mais vous ne couperez pas à la traditionnelle présentation du groupe…

Holyv : Spiritual Dissection a été formé en 2001 par Deke et Guyhom, à la base ils n’étaient que deux. Ils ont sorti une démo qui s’appelle Forsaken Through Aeon. Les retombées étant plutôt positives, ils ont commencé à composer un album, sorti en 2004 qui s’appelle The Dark Side Of Mankind. Et là, cinq ans après, nous sortons notre deuxième album, Mors Ultima Ratio. Entre temps, nous avons quand même eu l’arrivée d’un batteur, puisque notre premier album était fait avec une boite à rythme.

Lucificum : Pourquoi y a-t-il eu tant de temps entre les deux albums ?

Deke : Nous avons fait pas mal de concerts, il y a eu la mise en place de la batterie qui a pris pas mal de temps. À la base, le batteur jouait dans un groupe de death metal, Witness. Nous l’avons contacté, il a bien aimé l’album et il s’est entrainé pour jouer les morceaux qui sont dessus. Il n’avait pas un gros passif, il a donc repris des nouvelles techniques qu’il n’utilisait pas dans son groupe, notamment le blast-beat et des structures différentes de ce qu’il avait fait jusqu’alors. Il y a eu de sa part beaucoup de travail à ce niveau là, et en répèt également.

Lucificum : Ça vous a pris combien de temps pour écrire l’album ?

Deke : En fait, nous avons commencé à écrire des morceaux en 2006. Nous étions partis dans un délire qui n’était plus du tout brutal death, ça restait death-metal mais avec beaucoup d’ambiance, un peu plus progressif. Il se trouve qu’il y a eu une période de stagnation, et lorsque nous avons repris ces morceaux là, nous nous sommes dits avec le recul que nous ne pouvions pas partir dans cette direction. Nous avons donc tout viré et nous sommes repartis sur du neuf. Les morceaux qui sont sur l’album ont donc été composés en 2007.

PhotoLucificum : Et comment se passe l’écriture d’un morceau ?

Deke : Nous apportons chacun notre ligne principale dans un morceau, puis nous allons voir Holyv et nous lui disons « nous voulons tel genre de solo, d’arrangement, de mélodie », et lui bosse dessus et nous propose…

Holyv : Chacun compose son morceau en entier. Deke et Guyhom composent chacun leur morceau de manière plus ou moins équitable puis ils m’envoient les tablatures avec les passages sur lesquels je dois composer un solo. Je propose, puis nous arrangeons ensemble. C’est assez simple.

Lucificum : D’où le nombre assez important de solos ?

Holyv : Oui, mais les morceaux sont écrits pour avoir ces solos-là. C’est prévu dans la tête de Deke et Guyhom quand ils écrivent un morceau qu’à tel endroit, il y aura un solo, avec parfois des lignes conductrices.


Lucificum : Quelles sont les connotations à lire dans le nom du groupe ? Ou c’est juste la sonorité qui vous plaît ?

Deke : Oui, c’est principalement cela. Nous ne sommes pas à l’abri des clichés… à la base, lorsque nous n’étions que deux, c’était plus un délire. Nous avons fait une démo à l’arrache et le sens du nom n’avait pas tellement d’importance. Finalement nous l’avons gardé, nous trouvions que ça sonnait bien et que ça collait bien avec la musique. Toutefois, contrairement à ce que vous avez peut-être lu à droite à gauche, nous n’avons aucune influence de Dissection, ni d’un quelconque Spiritual Beggars ! (rires) De toutes façons, je n’accorde pas spécialement d’importance au nom.

Holyv : Ça colle aussi bien aux thèmes généraux des morceaux. Le premier album était très orienté sur les psychopathes, le second sur la seconde guerre mondiale et les nazis. Ça colle finalement assez bien aux thématiques du groupe.

Lucificum : Au niveau des influences musicales directes, quels groupes citeriez-vous ?

Deke : J’ai la trentaine, Guyhom aussi, nous écoutons du métal depuis 1993, la période Metallica, Guns’n’Roses et tout ça. Nous sommes passés par tous les styles, nous ne nous focalisons donc pas sur telle ou telle influence. Nous restons brutal-death, mais il y a plusieurs couches dans nos influences. Par exemple, In Flames m’influence plus dans Spiritual Dissection que Cannibal Corpse. Je dis In Flames comme je pourrai aussi parler de Dragonforce ! (rires) C’est vrai, pour le côté shred de la chose. Mais à l’heure actuelle, je n’écoute pas beaucoup de death-metal. Il y a un bout de temps, j’écoutais du death-metal old-school, mais depuis ce style-là ne m’intéresse plus trop. Je préfère les groupes de death actuels comme Cryptopsy, Braindrill, Beneath The Massacre, toute cette nouvelle vague. Mais on ne peut pas dire que ça soit des influences…

Lucificum : …plus des références ?

Deke : Oui, tout à fait, des références. Nous ne plairons pas forcément à tous les fans de Cryptopsy, ni à ceux de Braindrill, car il y a un panachage dans notre musique qui ne plaira pas à tous les amateurs de death.

Lucificum : Que pensez-vous apporter au mouvement death ?

Holyv : Nous ne pensons pas spécialement révolutionner le style, nous voulons juste faire une musique extrême, brutale et intense. Après, effectivement, on ressortira des influences, mais nous n’essayons pas de calquer tel ou tel groupe, nous voulons vraiment faire quelque chose de brutal. C’est comme pour les solos, je lis pas mal dans les chroniques que c’est influencé Necrophagist, mais j’ai découvert ce groupe très tard et j’avais déjà ce style avant, tout ce qui est shred, néo-classique…

Lucificum : Et Holyv, quelles sont tes influences personnelles ?

Holyv : Moi, je n’écoute pas énormément de death metal. J’ai beaucoup écouté ce qui était heavy, prog ou néo-classique, genre Symphony X, Dream Theater, Malmsteen, tous les guitaristes comme Jason Becker. J’aime aussi beaucoup le death mélodique, le thrash, j’écoute un peu de tout. En death, j’aime assez Cryptopsy, ce genre de chose, mais ça n’est pas forcément ce qui m’influence le plus dans Spiritual Dissection.
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Lucificum : Au niveau de la batterie, il y a cette sonorité très synthétique…

Deke : Tout le monde le dit !

Lucificum : …c’est voulu ? Ou ça a été pour pallier un défaut technique ?

Deke : Il y a en fait deux raisons à cela. Si tu veux sonner ultra-brutal, avec une batterie acoustique, tu es limité. La froideur du trig et son côté chirurgical, c’est un aspect recherché dans notre musique. Tout le monde dit que c’est un son froid, mais ils ne voient que le côté négatif de la chose. Ils n’aiment pas particulièrement ce son froid, mais nous, nous aimons. D’un autre côté, comme nous avons peu de moyens, nous ne pouvons pas non plus avoir une super production. Si nous avions bénéficié d’une grosse production à ce niveau là, ça sonnerait certainement mieux. Et notre musique est tellement compliquée, que nous sommes obligés de passer par des retouches en studio, pour gagner en précision. D’où ce côté un peu froid et synthétique.

Lucificum : Et sur scène ?

Holyv : Triggé à bloc ! (rires). Non, c’est aussi pour ça que nous avons passé pas mal de temps en répèt, car nous ne pouvons pas torcher un morceau en une seule répèt. Ça peut prendre plusieurs mois pour bien jouer un morceau. Tibo travaille donc ses parties chez lui, nous nous réunissons et nous travaillons ensemble.

Deke : Nous habitons tout de même tous dans un périmètre vachement large ! Holyv est majoritairement sur Paris, Tibo est sur Lens, Guyhom est à Aulny… donc grâce à Guitar Pro, qui est un super outil, chacun travaille chez soi puis nous faisons une répèt intensive.

PhotoLucificum : Parlons du thème de l’album… d’où vient cette idée de parler de la 2nde guerre mondiale ?

Deke : C’est un thème que j’apprécie beaucoup et que je connais bien. Au lieu de parler de tous les clichés inhérents au death, je me suis dit que j’allais taper dans un sujet que je connais. Tous les morceaux, quand tu les composes, il faut de la matière. J’étais tellement content des morceaux que nous avions fait que je ne voulais pas mettre dessus des sujets qui ne m’intéressent pas, comme les serial-killers, le gore… je pensais que ces morceaux méritaient mieux. D’un autre côté, je ne voulais pas aborder le sujet de la guerre par le côté gore de la chose, se mettre à la place de quelqu’un sur le champ de bataille et qui en voit l’horreur… ça n’était pas ça qui m’intéressait. Je l’ai abordé d’une façon plutôt historique. Tout ce qui est dans les textes est vérifiable, en étant le plus objectif possible. C’est un sujet tellement sensible, où nous employons des termes comme « nazis » ou « Hitler », qui font peur, surtout dans la musique extrême où c’est très facile d’être catalogué.


Lucificum : Je voulais aborder le sujet… vous n’avez pas eu peur des amalgames un peu faciles que l’on peut faire (et qui ont déjà été faits avec d’autres groupes) ?

Deke : Si, bien sur, nous y avons pensé. Mais nous n’avons rien à nous reprocher, et la personne qui voudra proclamer ce qu’elle veut à notre sujet… ben elle fera ce qu’elle veut. Mais si elle souhaite vérifier un minimum, elle trouvera les réponses.

Lucificum : D’où l’artwork avec l’armée Américaine plutôt qu’un symbole nazi…pour éviter les raccourcis ?

Deke : Dans le livret, il y a quelques images un peu différentes…

Lucificum : Ah oui, je n’ai pas eu le livret sous les yeux.

Deke : Nous ne nous sommes pas vraiment posé la question pour l’artwork. De toute façon, une personne qui s’intéresserait vraiment au groupe lirait les paroles et n’aurait plus de doutes là-dessus. Après, il y a des groupes qui cherchent un peu en jouant la provocation, mais notre point de vue est un point de vue historique d’un évènement qui fait partie de l’histoire, nous n’allons pas non plus éviter le sujet. Après, nous avons fait attention à ce qu’il n’y ait pas d’ambiguïté.

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Lucificum : Quelles sont tes sources (livres, documentaires, films…) sur le sujet ?

Deke : J’ai bien potassé les « chroniques du XXe siècle ». C’était, mois par mois depuis le XIXe siècle des articles de presse qui ont été publiés au jour le jour. Ça n’est pas un résumé, c’est un article quotidien qui apporte vraiment du détail. J’ai aussi vu pas mal de documentaires là-dessus…c’est une période que je trouve vraiment fascinante.

Lucificum : Et donc, qui colle à une musique death…

Deke : Bah, nous nous sommes dit que nous jouions une musique extrême, donc il nous fallait un sujet extrême… Au début, nous parlions des psychopathes, mais les textes ne me tenaient pas particulièrement à cœur, c’était du texte pour faire du texte, que l’on collait sur une musique instrumentale. C’était un peu du gâchis. Du coup pour le second album, j’ai vraiment voulu mettre des textes qui me tenaient à cœur.

Lucificum : As-tu déjà d’autres thématiques en tête pour le futur ? Ou bien comptes-tu approfondir la 2nde guerre mondiale ?

Deke : Alors déjà, nous avons le titre de l’album, et forcément, ça parlera de guerre.

Lucificum : Ah ? Et en exclusivité pour Les Éternels ?

Deke : Oui, il s’appellera After War Battlefield. Mais je ne voudrais pas parler de sujet que je ne connais pas vraiment. Là, j’ai parlé des périodes de la 2nde guerre mondiale que je connaissais. Après, je ne veux pas que ça soit redondant. Nous aurons peut être un côté Grand-Guignol de la chose, je ne sais pas.

PhotoLucificum : Quelles sont les ambitions, pour la suite ?

Holyv : Alors déjà, trouver un label, même si déjà c’est en discussion. Puis pouvoir faire des concerts intéressants, des premières parties, tourner…

Lucificum : Comment ça se passe avec les labels ?

Holyv : Nous en parlions avec Great Dane Records, mais nous attendons aussi d’autres réponses. Rien d’officialisé pour le moment, mais il est quasiment sûr qu’il sortira sur un label.

Deke : Les mecs de Great Dane ont été emballés par le premier album. Depuis que nous les connaissons, ils voulaient nous signer pour le deuxième disque. Ça nous fait d’autant plus plaisir que nous nous étions pris un four avec le premier album, qui n’intéressait aucun label, les petits labels ne daignaient même pas répondre. Eux nous font confiance, même s’ils savent très bien que ça ne va pas être un carton, parce qu’il faut trouver le public.

Lucificum : Bien, alors pour finir l’interview, la parole est à vous, messieurs…

Deke : Oui, je voudrais juste ajouter que Spiritual Dissection me permet de proposer de la musique extrême que j’aimerais entendre. Quand j’écoute des groupes, par exemple Cryptopsy que j’adore, je leur reproche de ne pas avoir un côté plus mélodique. Au contraire, quand j’écoute Vital Remains, ils ont un côté mélodique mais aussi un côté old-school qui me dérange un peu. Braindrill est trop déstructuré et pas assez mélodique, et quant à Beneath The Massacre, ils ont un côté hardcore/moshpart que je n’apprécie pas vraiment… Avec Spiritual, je cherche donc à composer une sorte de death que j’aimerais entendre. Bien sur, on va dire « ça ressemble à ceci, ou à Cryptopsy », certes… mais au final, je trouve qu’il y a peu de groupes auxquels on peut nous rapprocher. Je trouve que nous avons une identité, et je pense que ça peut déstabiliser. J’espère que nous toucherons un nouveau public de gens qui apprécient cet amalgame, sans que ça ne devienne un patchwork de tout et n’importe quoi. Il ne faut pas rester borné aux règles du death-metal et suivre les standards comme Napalm Death, Cannibal Corpse, Morbid Angel, Deicide ou encore la scène scandinave.

Lucificum : Faire la musique que vous vous voudriez entendre…n ’est ce pas la motivation de tout musicien ?

Deke : Je n’en ai parfois pas vraiment l’impression…certains font beaucoup de musique que l’on entend déjà, quand même. (rires) C’est peut être leur ambition, mais il y a assez peu de groupes qui me font vibrer.

Lucificum : Et toi, Holyv ? Le mot de la fin ?

Holyv : L’important, c’est de se faire plaisir ! Si certains prennent du plaisir à faire de la musique déjà entendue mille fois, c’est bien pour eux. Moi j’essaie tout de même d’avoir une approche plus créative et de digérer un peu plus mes influences. J’aime toutes sortes de death, mais le death old-school me fait chier. Il y a tellement plus de choses intéressantes de nos jours, et c’est un peu la même chose dans tous les styles. Après nous verrons, les gens jugeront, j’espère que notre disque plaira et se fera un petit peu connaitre.

Lucificum : Et d’ailleurs, quelles sont les réactions de la presse, des webzines ou tout simplement des auditeurs face à Mors Ultima Ratio ?

Holyv : Jusqu’à maintenant nous avons toujours eu des chroniques positives, même si la réaction des auditeurs est souvent soit d’adorer, soit de détester. On nous a pas mal reproché le surmixage de la batterie et la production en général, même si Deke a dit que c’était voulu, mais au moins ça ne laisse personne indifférent. Toi, dans ta chronique, tu disais que les solos étaient trop envahissants ? (rires)
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Lucificum : Ca y est, le guitariste va me casser la gueule ! (rires)

Deke : Bah, c’est un album qui déstabilise. Nous, lors de notre première écoute en sortie du studio, nous l'avions trouvé – il faut dire ce qui est – limite indigeste, mais à force d’écoute, ces 39 minutes…

Holyv : …et 45 secondes ! (rires)

Deke : (rires)…elles passent vite. Il faut laisser une chance à ce disque, qui n’est pas un produit à consommer rapidement. Je suis sûr qu’il vieillira bien. Nous en reparlerons dans deux ou trois ans !






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