Unearth

Entretien avec Ken Susi (guitare) - le 17 novembre 2008

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Cosmic Camel Clash

Une interview de




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C'est toujours important d'avoir le feu sacré. Y croire jusqu'à la mort, ne rien lâcher, vivre chaque concert comme s'il était le premier et le dernier à la fois. Une véritable profession de foi que nous expose Ken Susi, guitariste d'Unearth qui vient de lâcher dans la nature son quatrième album (The March, chronique ici). Croyez-nous, cet homme a des choses à vous dire...


CCC : J’ai découvert Unearth avec l’album The Stings of Conscience (2001). Entre cet album et The March (2008), les changements de line-up ont été pour le moins nombreux. Que s’est-il passé au sein du groupe ?

Ken : Effectivement, nous avons dû changer de bassiste et de batteur quelques fois depuis. Nous avons dû virer notre premier bassiste car après la sortie du premier album, nous avons jugé qu’il ralentissait trop le groupe. Notre ancien batteur Mike Justian a récemment quitté le groupe à cause de problèmes personnels et son prédécesseur, Mike Rudberg, un de nos membres originaux, a voulu reprendre ses études. Mais ce line-up est le meilleur que nous n’ayons jamais eu, le plus carré techniquement. L’écriture de The Oncoming Storm s’est principalement faite avec Derek (Kerswill, batteur actuel), qui était déjà plus ou moins dans les parages à l’époque.

CCC : In The Eyes Of Fire était un album de thrash pur et dur. Qu’est ce qui vous a rendu si énervés ?

Ken : Les groupes qui pratiquent notre style ont tendance à mettre de plus en plus de chant clair dans leur musique aujourd’hui. Mais si tu veux mon avis, c’est de la connerie. Le metal est en train de crever à cause de ça. Pendant les années 80, des groupes comme Slayer ou Metallica sortaient des albums très agressifs : …and Justice for All, Seasons in the Abyss. Ils ne se posaient pas la question du chant clair ou non. Peu de temps après, il y a eu le Black Album ou Countdown To Extinction qui ont ouvert la voie à toute la vague glam des Poison et autres. Le metal est alors devenu totalement marginal à cause de ça. Il est redevenu plus populaire que jamais ces dernières années, mais malgré tout, le phénomène recommence. Tout le monde essaie d’être le prochain gros truc. D’un côté, il y a des groupes comme Killswitch Engage, de très bons amis à moi, qui sont les plus vendeurs dans notre style de musique et de l’autre il y a tous les groupes qui essaient de suivre cette tendance. Je trouve ça merdique. Pour moi, il ne faut pas penser à se faire des thunes ou à se construire une longue carrière. C’est pour ça que nous avons sorti III (In The Eyes Of Fire). Nous voulions sortir un album rapide, puissant, agressif qui mettrait les auditeurs à genoux, et je pense que nous ne nous en sommes pas trop mal sorti ! Il y a bien deux trois trucs que j’aimerais changer sur cet album, mais il est ce qu’il est.

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CCC : Penses-tu que tous les groupes de metal qui mettent du chant clair dans leur musique le font dans une optique commerciale et non pas dans une démarche artistique ?

Ken : Je pense vraiment que la plupart essaient de vendre, effectivement. Certains groupes comme Architects, qui tournent avec nous, sont authentiques dans leur musique. Leur mélange des genres n’est pas grossier, ça semble naturel, et tous les groupes devraient fonctionner ainsi. Je pense à Cave-In, un groupe révolutionnaire qui a entrepris un virage rock à un moment de sa carrière. Dave (ex-chanteur de Cave-In) utilisait également du chant clair, mais de façon logique, sans se mettre à parler de filles…

CCC : Donc quand ça devient trop sirupeux, c’est mauvais ?

Ken : Oui, complètement ! Cette année j’ai entendu quelques disques de « metal » qui piquaient des plans mélodiques à Michael Jackson, Skid Row… ces mecs piquent des mélodies de tubes pop des eighties. Pour moi, le « metal underground » ce n’est pas ça. Pour moi, ce sont des durs, aux cheveux longs et gras, qui frappent leurs cordes, jouent leurs riffs, et ne cherchent pas à se faire du pognon ; et s’ils le cherchent, alors ils ont un pied dans la merde. Ils paraissent peut-être bons aujourd’hui, mais ce qu’ils font, c’est du modern rock.

CCC : Mais tu ne penses pas que ce profil du « metalhead » que tu décris est juste un autre cliché censé t’apporter de la crédibilité ?

Ken : Rien à foutre de la crédibilité. On a commencé comme un groupe de metal, et puis les gens ont commencé nous qualifier de metalcore, puis d’autres groupes à la patte death ont été rangés dans le deathcore… tout le monde ressent le besoin de donner un nouveau nom à ce qui se passe. Nous sommes ce que nous sommes. Iron Maiden, Pantera, Sepultura, Judas Priest, tous ces groupes sonnent différemment l’un de l’autre, pourtant on les regroupe tous sous la bannière « metal ». Pourquoi ce besoin de tout étiqueter aujourd’hui ? Se sent-on plus intelligent ? Mieux vaut tout rassembler dans un genre et laisser les groupes faire ce qu’ils veulent.

CCC : La popularité du groupe a augmenté après chaque album, vous avez joué dans des festivals de plus en plus énormes… c’est quelque chose dont vous aviez conscience ?

Ken : Non, car nous ne sommes « qu’ » un groupe de metal : nous ne provoquons pas l’hystérie chez les kids quand nous arrivons sur scène, il y a des bons et des mauvais soirs. Beaucoup de groupes très populaires actuellement ont fait autant de gros shows que de petits shows. Ce n’est pas comme si on s’imaginait être au sommet, prêt à y rester pendant trente ans ; nous prenons les choses comme elles viennent et basta. À chaque concert que nous faisons, j’ai la même niaque que quand j’avais 19 ans et que je débutais sur scène, parce que je sens que j’ai toujours quelque chose à prouver. C’est la même chose pour les autres membres d’Unearth, et cette volonté de redresser la barre à chaque fois est une bonne chose car elle nous pousse à proposer une musique originale et de qualité.
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CCC : Cet album présente une facette plus groovy, plus rock&roll par rapport au passé… c’est une dimension que vous avez cherché à intégrer en cours de route, ou alors aviez-vous ça en vous depuis longtemps sans savoir comment le transposer ?

Ken : Ça rejoint ce dont je parlais tout à l’heure : peut-être que nous avons lancé une mode metalcore, mais j’estime qu’il y a toujours eu en nous une somme d’influences incroyables qui marque l’originalité du groupe. À un moment nous étions plus hardcore ; maintenant nous voulons injecter une couleur plus rock&roll, plutôt sludge en fait. Notre but en tant que groupe est de faire sonner Unearth au mieux de ses capacités, sans chercher à copier qui que ce soit. Nous avons la chance d’avoir un batteur fantastique, parmi les meilleurs que je connaisse, et il est de formation rock. Il a développé un jeu en syncope que peu de batteurs peuvent égaler. Pourquoi se priver de l’utiliser dans le groupe ?

CCC : Un des éléments caractéristiques d’Unearth est de mélange d’influences heavy metal, hardcore et thrash metal. Les membres du groupe partagent-ils tous ces influences ou est-ce que chaque personne est plus calée dans un genre que les autres ?

Ken : C’est vraiment un brassage… Derek était plus ou moins dans le groupe depuis quelques années, il apportait une présence positive à nos albums, lui comme d’autres personnes d’ailleurs. Ça nous aide mais à la base, Buzz et moi composons la musique, et nous avons des univers musicaux complètement différents l’un de l’autre. C’est une bonne chose : nous sommes comme des frères, nous venons du même arbre, mais le fruit est différent. Buzz écoute des choses plus [ ?], tandis que j’ai une approche plus hardcore, plus thrashy, et ces deux perspectives se complémentent bien. Mais on ne se force pas à prendre cette approche : c’est juste comme ça que ça se passe. Je ne dirai jamais qu’Unearth est parfait ; nous n’écrivons pas dans le but d’atteindre la perfection. Ça ce serait plutôt pour les groupes de prog (rires) genre « on va écrire un morceau de quarante pistes avec des riffs incroyables » ! Non, nous ne prétendons pas faire cela, nous ne prétendons pas être les plus grands musiciens de la Terre, mais juste : ne jouez pas juste après nous, car vous ne vaincrez pas.

PhotoCCC : C’est un avertissement pour Parkway Drive ? (rire général)

Ken : Non non, Parkway Drive est un groupe incroyable, nous avons la chance de tourner enfin avec eux et nous avions toujours eu cette envie. Ce qu’il y a de bien dans cette tournée, c’est que ces mecs ont le feu sacré, et ça se voit au niveau des fans, qui connaissent les paroles de tous les titres… c’est une énorme tête d’affiche. Nous ne sommes pas en concurrence avec eux, c’est juste que chaque soir, tu veux donner le meilleur de toi-même et surpasser la tête d’affiche. Je suis sûr qu’il en serait de même pour eux si l’ordre était inversé. En tout cas, tous les groupes qui participent à la tournée sont vraiment terribles, chaque groupe joue plus dur que le suivant pour remporter la mise. J’ai même l’impression que les mecs d’Architect, qui jouent en milieu de set, peuvent mieux jouer que Parkway Drive n’importe quel soir. Pareil pour Whitechapel… C’est incroyable, je n’avais jamais vu un tel niveau.

CCC : L’approche du chant par Trevor semble avoir changé entre III, où il était beaucoup plus agressif, et The March où il tente beaucoup de registres différents. C’était sa seule décision ou en aviez-vous discuté dans le groupe ?

Ken : Je ne peux pas te dire, je n’étais pas beaucoup présent lors des sessions d’enregistrement pour le chant. Ce que je sais, c’est que Trevor avait besoin de se révéler sur ce nouvel album. Je ne dis pas qu’il avait fait du mauvais travail sur nos disques précédents, je dis juste qu’il lui fallait frapper un grand coup, et il l’a fait. Son chant est fantastique, et c’est drôle parce que tout le monde nous catalogue hardcore du fait de l’urgence qu’il y a dans sa voix, mais c’est quelque chose dont il n’a pas conscience. Et sur ce dernier album, il est particulièrement remonté…


CCC : Une nécessité pour tout groupe, c’est de trouver l’élément qui le fera sonner comme personne d’autre. Comment définirais-tu le son Unearth ?

Ken : Je dirais que nous cherchons à mixer nos influences metal avec des riffs de guitares ultra-heavy. Buzz et moi n’avons jamais pris de cours de guitare dans notre vie, il y a donc des approximations dans notre jeu mais c’est ce qui fait le charme du groupe, et sans cela nous se serions pas ici. Et on ne cherche pas à jouer tout le temps la même chose, les mêmes riffs, le même mode mineur, nous faisons en sorte que chacune des chansons soit différente des autres.

CCC : Je vous ai vus au Wacken Open Air cet été, et c’était complètement fou, un des shows les plus chaotiques que j’aie pu voir. C’était juste un show normal pour vous, ou avez-vous également ressenti cette atmosphère de dingue ?

Ken : Notre show au Wacken est sans conteste l’un des meilleurs que l’on n’ait jamais fait. Nous venions de rentrer dans un cycle différent, entre l’album III et The March, et nous entendions tellement de discussion sur les groupes cools/pas cools, les metalcoreux, les deathcoreux, les death metalleux… nous, on voulait juste faire un concert, se jeter dans la fosse aux lions et sortir les guitares, et ça s’est ressenti dans notre performance de ce soir-là, les gens se disaient que c’était un groupe que rien ni personne ne pourrait arrêter. On a vraiment senti que nous venions de donner un des meilleurs concerts de notre vie, car nous avions une envie folle de présenter notre nouvel album et notre énergie devant 40 000 personnes.

CCC :Mais par exemple, les circle-pits ne sont pas courants au Wacken, et vous avez réussi à former l’un des plus énormes que j’aie pu voir…

Ken : Oui, les kids criaient pour faire leur propre « wall of death », et d’habitude nous ne demandons jamais au public de le faire parce qu’on trouve ça un peu « cliché ». Sick Of It All le faisait depuis longtemps quand tous les groupes ont soudainement décidé de s’y mettre, donc on évite. Mais le public le réclamait et c’est comme si nous leur avions dit : « Allez-y, c’est votre show, on veut que vous fassiez la fête avec nous. Vous avez payé pour être ici, donc éclatez-vous comme vous voulez ! On ne va pas vous en empêcher ! »

CCC : Merci beaucoup, si tu souhaites revenir sur quelque chose ou aborder un point dont je n’ai pas parlé, c’est le moment.

Ken : Non non, je voudrais juste te remercier du temps que tu as consacré pour nous interviewer !


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