My Own Private Alaska

Entretien avec le groupe au complet - le 23 septembre 2008

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Cosmic Camel Clash

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Gazus

Une interview de




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Paris, Septembre 2008. C'est à la Maroquinerie, alors que Will Haven fait ses balances, que My Own Private Alaska, de retour de Los Angeles et surtout en pleine tournée européenne, se livre de nouveau à une interview avec les Éternels. Retrouvailles avec Tristan (piano) et Yohan (batterie) le temps de cette première partie, avant d'être rejoints plus tard par Milka (chant). Retour sur l'expérience américaine, une expérience qui a visiblement marqué les Toulousains.


Gazus : Comment se déroule actuellement votre tournée aux côtés de Will Haven et quels sont les retours que vous en avez ?

Yohan : Pour l'instant, tout se passe très bien, nous en sommes à la douzième date ce soir. Ce sont des mecs en or, en plus d'être des musiciens talentueux et un groupe hallucinant sur scène; nous nous entendons très bien avec eux, ce n'est pas du «star system», nous voyageons de concert dans la même ambiance et tout est très cool. En terme de public, nous avons surtout apprécié le show de Lille où nous avons joué complet, ceux en Belgique et en Suisse. Concernant l'Allemagne, nous avons moins aimé mais les salles étaient tout de même très bonnes et l'accueil quand même excellent, à refaire, donc, sous un autre angle, peut-être avec d'autres personnes en tant qu'agents.

Tristan : C'est notre première tournée européenne en ce qui concerne My Own Private Alaska et je suis assez content de la faire avec Will Haven, notamment d'un point de vue symbolique, dans le sens où ce groupe est l'une de nos influences, en terme d'esprit et surtout au niveau du chant. Lorsque nous avons décidé de former le groupe avec Milka, c'est l'un des premiers noms qui est sorti pour exprimer là où nous désirions chacun aller. Lui voulait faire du Will Haven, moi je voulais faire du Chopin (rires). C'est donc une sorte d'aboutissement de faire notre première tournée avec ce groupe, d'avoir réussi à les faire venir jouer en tête d'affiche en Europe, ce qui pour eux n'était jamais arrivé.

PhotoGazus : C'est vous qui êtes à l'initiative de cette tournée ?

Tristan : Tout à fait. Milka a une boite de tourne chez Jerkov et il voulait les faire venir en tournée en Europe parce qu'il trouvait que ce groupe le méritait et les choses ont pu facilement se boucler avec nous. C'est un groupe avec qui cela fait du bien de tourner. Même s'ils sont là depuis longtemps, ce sont des gens super frais dans leur tête, leur manière d'être... ce sont des américains, ils voient donc la vie d'un autre angle, mais ça fait beaucoup de bien dans le camion, l'ambiance est géniale. De notre côté, nous tempérons peut-être plus les choses, nous sommes plus posés, nous n'avons pas les mêmes objectifs qu'eux... En ce qui nous concerne nous avons toute notre carrière devant nous... (il se reprend) Je ne veux pas dire que c'est terminé pour eux, plutôt qu'ils ont un background conséquent. Au final, c'est bien pour les deux groupes et pour la tournée.

Yohan : Et cette émulsion de bonne ambiance et d'entente permet de se dépasser et de tenir sur un nombre de dates et de bornes hallucinant. Mitch (batteur de Will Haven) par exemple, joue avec la main pétée depuis l'Allemagne, moi, je me suis pris une portière sur la main, je me suis pris un flycase dans l'œil, mais bon, je ne le sens pas passer (rires de Tristan). Il y a l'aspect endurant, comme lorsque tu fais un marathon et que tu dépasses le seuil de la douleur à un certain moment. Passé ce moment, ce n'est que du plaisir. Et ça se voit, notamment à Colmar, par exemple.


Gazus : Les batteurs sont décidément de vrais souffre-douleurs... (rires)

Yohan : Non non, ce sont surtout des cascadeurs. La batterie est quand même un instrument assez masochiste, en terme de vibrations, de ce que tu infliges à ton corps, surtout dans les styles de musique que nous jouons. C'est assez jusque-boutiste. C'est bizarre, mais en même temps salvateur. Tout dépend de ce que tu veux y trouver, mais personnellement, j'apprécie.

Gazus : Parlons de la deuxième grosse actualité du groupe : votre rencontre avec Ross Robinson. Comment se sont passées les choses, depuis qu'il vous a contacté à l'enregistrement ?

Yohan : Nous avions des doutes sur le fait de partir à Los Angeles et que cela se réalise vraiment, jusqu'à ce Ross Robinson nous ouvre la porte de son garage. Une fois que nous l'avons vu, nous avons commencé à y croire. Du côté de la dynamique de travail, nous avons eu un jour pour nous remettre du décalage horaire, sachant que dans ce genre de circonstances, tu as tendance à t'oublier un peu et te foutre de ce genre de soucis. Du coup, nous avons commencé à faire ce qu'il appelle des répétitions lourdes, des «heavy rehearsals» où en gros, nous jouions tous les morceaux avec lui dans la pièce, tout était enregistré et à partir de là, nous travaillions dessus avec Ross sur l'intention, l'interprétation... Nous avons commencé par la batterie, c'est d'ailleurs de ces sessions qu'est extraite "My Girl" qui est sur notre Myspace, l'un des derniers morceaux que nous avons fait avant de passer avant l'enregistrement propre et cela sonnait tellement bien et il y avait tellement ce qu'il voulait qu'il nous l'a balancé pour qu'on mette tout de suite le morceau sur Myspace. Ensuite, nous nous sommes occupés de l'enregistrement des batteries, qui s'est passé assez rapidement car nous nous sommes vraiment trouvés en tant que musiciens et personnes, et nous nous sommes vite compris. Ainsi, là où Ross Robinson passe de mois à coacher le batteur pour que celui-ci soit enfin en condition pour ce obtenir ce qu'il désire...

Tristan : (l'interrompt) Voire à changer de batteur...

Yohan : Tout à fait. C'est un mec vraiment exigeant. Par exemple, ce n'est pas le batteur de Glassjow qui est sur l'album du groupe, il y a plein de groupes comme ça...

Tristan : Chronologiquement, cela s'est passé en quatre ou cinq temps. Premier temps : les répétitions intensives durant une dizaine de jours où nous étions dans la même pièce, nous présentions les morceaux, discutaient de quoi chacun parle, Ross nous donnait son avis, nous voyons tout ça ensemble. Deuxième temps : les batteries. Lui et Yohan ont bouclé ça en une à deux chansons par jour. Par la suite, il a beaucoup travaillé sur ordinateur pour tester des sons, essayer des choses. Nous avons continué avec le piano, cela a duré entre une semaine et dix jours, environ. Rebelotte, il a de nouveau travaillé sur ordinateur et ensuite cela a été le tour du chant et ça s'est terminé... enfin non, ça ne s'est pas terminé. Nous avons chanté... je veux dire, nous avons enregistré jusqu'au dernier jour. Nous partions le 31 août et ce jour-là, alors que notre avion était à 16 heures, mais à 14 heures, nous étions encore en train d'expérimenter des percussions. Quand il a une idée, c'est parti.

Yohan : Et cela a continué après notre départ. Il y a des percussions additionnelles qui ont été faites par le guitariste de Snot et de Sevendust. Il y aura sûrement des intervenants...

Tristan : Nous sommes donc restés deux mois, du premier juillet au trente-et-un août et durant ce temps, nous avons bossé comme des salops. C'était vraiment génial (approbation de Yohan). Durant les répétitions intensives, nous bossions jusqu'à dix heures par jour, mais nous jouissions de plaisir à nous rendre compte de ce qui se passait, que nous étions dans des conditions fabuleuses... Nous avons enregistré chez lui; il a une superbe baraque au bord de l'océan, nous étions dans les quartiers en haut, avec le studio au rez-de-chaussée. Nous étions en immersion totale, ce qui était génial. Concernant l'enregistrement à proprement parler, d'un point de vue technique... et bien ça n'était pas technique, finalement ! (rires) Ce mec n'est pas «Monsieur Prise 34, Prise 35, Prise 72, Prise 128, tu peux faire mieux ? Vas-y on la refait !», non. Lui, te met en condition psychique et mentale...

Gazus : Le fameux «mental surgery»...

Tristan : Putain, ouais, c'est ça. Ca va loin.

Gazus : Et ça fait quoi ? Est-ce que ça fait mal ? (rires)

Tristan : Il faudrait en parler avec Milka, parce qu'avec le chant, c'est particulier. Souvent, il y a des choses introspectives qui parlent de lui... En ce qui concerne la batterie et le piano, surtout le piano en ce qui me concerne... (il cherche ses mots) ça ne fait pas mal, mais c'est simplement une vision, une philosophie de vie. Pour Ross, la musique fait autant avancer le monde que les médecins, les politiciens, je vais dire n'importe quoi, les biologistes ou les machins. Ca doit être vrai et ne pas être pris à la légère. Ainsi, il te brieffe sur le pourquoi des choses, essaye de t'emmener vers des horizons où tu n'aurais pas pensé à prendre tes responsabilités et à assumer ce que tu es... et donc ce que tu joues, vu que c'est la même chose. D'où le fait que tu ne vas pas faire cent-cinquante-mille prises pour que ce soit parfait, parce que ce n'est pas le but. Ce qui compte c'est qu'au final on entende ce que tu es, ce que tu joues. Je vais aller à l'extrême, mais si tu joues avec des pains, des fautes, etc, c'est comme ça que ça doit être, pas une version aseptisé de toi. C'est son style et c'est ce qui touche les gens. Il y a plein de groupes qu'il ne pourrait pas produire, d'une part parce qu'il sent que les gens ne sont pas capables de se donner, de se mettre à poil et d'autre part parce que lui trouve que les gens capables de le faire ne sont pas très nombreux. D'autant qu'il est très exigeant et critique avec les groupes...

Yohan : Pour te donner un exemple, pour qu'il puisse enregistrer le dernier Norma Jean et notre album, il n'a pas fait le dernier Slipknot. Il ne ferait pas un album d'un groupe qu'il ne sent pas, si on lui filait quatre-vingt millions d'euros. Il est très...
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Gazus : Intègre ?

Yohan : Oui, il y a évidemment une part d'intégrité, mais c'est plus que ça... Ca dépasse l'intégrité, il fait des choses en lesquelles il croit. C'est vrai que là où il en est, il n'a plus grand chose à prouver, mais en même temps, si. À chaque fois qu'il fait un nouvel album, c'est une mini révolution. Il a tout de même foutu des pavés dans la marre un sacré nombre de fois. Ce qui est génial est qu'il arrive à te révéler à toi même, à te faire grandir et à te montrer et montrer aux gens qui tu es vraiment. Et ça, tu le sens dans les albums qu'il a fait, ça transpire la sincérité et c'est pourquoi cela parle à autant de monde, quelque soit le style et le groupe qu'il fasse. Ca parle aux gens parce que c'est humain et sincère.

Tristan : Il a un cheminement très spirituel, tout de même. Il est «connecté», tellement persuadé que la musique est quelque chose d'important que ça change totalement la vision des choses. C'est con à dire, mais lorsque tu te mets à penser dans son sens, que tu y croies autant que lui, tu arrives à te «révéler», comme dit Yohan, tu te mets à donner des choses dont tu ne te serais pas pensé capable ou encore permis. Du coup, là où je parlais de «Monsieur Prise 64 et tout», nous avons tout fait en deux prises, trois maximum. Tout ce qui est sur le disque, c'est du «one-shot». Tu es dans un état de transe, d'ataraxie, tu es là, tu donnes tout... Ca nous convient vraiment, parce que c'est plus ou moins ce que nous faisons déjà sur scène, c'est comme ça que nous le vivons... Et c'est là où je me dis que quelque part, il n'y a pas de hasard. Quitte à paraître présomptueux, je crois que nos chemins se croisent pour x raisons, dont celle-là. Et lui l'a senti aussi.

Yohan : C'est pour ça qu'il est venu vers nous. Maintenant, derrière ces deux prises, il y a une heure et demie de discussion et toute cette philosophie de vie qui fait que quand tu vas enregistrer dans le noir au moment t, c'est cette prise-là et pas une autre, tu le sais tout de suite et il n'y a aucun doute à avoir là dessus.

Gazus : Vous avez tiré beaucoup de cette expérience à Los Angeles, tant musicalement qu'humainement. Musicalement et techniquement, cela vous a-t-il permis de vous dépasser et est-ce que vous penser pouvoir donner encore plus en live ?

Yohan : Bien sûr, mais ce n'est pas technique au sens propre du terme, de ce côté là, c'est quelque chose dont on se moque, nous savons jouer et ça nous suffit. En revanche, oui, cela nous a permis de nous dépasser humainement, émotionnellement. Mais ce qui intéresse vraiment Ross, c'est ce que tu as à donner au monde à travers ta musique. Il a une métaphore dans laquelle le musicien sert de portail; quelque chose passe à travers lui et il donne aux gens quelque chose qu'ils peuvent s'approprier et qui le dépasse, lui, parce que c'est grand, quoi.

Tristan : S'il y a quelque chose que je retiendrai de ce voyage, c'est... (il cherche ses mots) c'est l'intensité de la chose, de tous les points de vue. L'intensité de l'aventure, l'intensité de ce que nous avons donné et l'intensité qu'aura l'album. Même nous, à l'écoute du truc... «Oh putain...» Je pense qu'il y a une continuité de ça sur scène, dans l'intensité, le côté où si avant nous croyions ce que nous faisions, là ce n'est même plus qu'on le croit, mais qu'on le vit. Chaque coup a une signification. Aujourd'hui, techniquement parlant, je suis moins bon que j'ai pu l'être. Bon, je ne l'ai jamais vraiment été (rires). Maintenant, je fais plus de pains et autres, mais tout ce qui compte désormais est dans l'intention. Quelque part, peut-être que nous avons plus confiance en nous. Quand un type comme Ross arrive vers toi et te dit des choses qui te mettent au même rang que de très gros avant toi, forcément, c'est valorisant et peut-être que tu as moins peur, tu t'assumes plus facilement et les choses sortent mieux, plus sincèrement en tout cas. Concrètement, donc, est-ce qu'il y a une différence... je pense ! Mais dans le bon sens. C'est une bonne continuité. Nous étions sur la même longueur d'onde que Ross Robinson avant de se connaître. Après, il faut dire qu'il fait partie de nos influences, il a fait des albums légendaires, mais surtout c'est aspect «Tu joues ce que tu es» qui prime. Par rapport à nous, la boucle est bouclée.

Yohan : C'est quelque chose que tu ressens dans ton son travail, chez Korn, Sepultura... c'est monstrueux de sincérité, d'intension, tu sens les mecs, t'es dans la pièce avec eux et ça t'aide dans la vie car cela te parle. D'un côté, l'école parle à ton conscient et la musique parle à ton inconscient, même s'il y a des barrières de langue ou que tu n'es pas forcément musicien, cela te parle et t'aide à vivre. C'est tout de même quelqu'un qui a vendu quatre-vingt millions d'albums.

Tristan : Ce que l'on appelle «producer» aux États-Unis, c'est le mec qui est avec l'artiste, qui coache, quasiment. Quand nous jouions, il était avec nous. Il n'est pas un technicien. Il a son ingénieur, qui lui est derrière l'ordinateur, enregistre, etc, tandis que Ross est avec nous dans la pièce, nous parle, se met devant nous, nous met en condition, après avoir déjà parlé avec nous pendant une heure et demi avant ça... il danse avec nous, nous met en transe et quelque chose se passe.

Yohan : On l'entendra sur le disque. Nous allons laisser sa voix, comme sur l'introduction de "My Girl" ou la fin de "Amen"...

Tristan : Il y aura des surprises.

Gazus : Ah, un petit scoop, peut-être ?

Tristan : Non, je préfère pas. Nous ne savons pas nous-mêmes en fait, mais il y en aura.

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Gazus : Dans l'hypothèse, et je pense bien que c'est plus qu'une hypothèse, où vous feriez un second album de My Own Private Alaska, est-ce que vous retourneriez chez Ross Robinson...

Tristan et Yohan : La réponse est oui !

Gazus : Vous pensez qu'il vous reste des choses à accomplir ?

Tristan : De notre côté, oui.

Yohan : Pour nous, ce n'est qu'un début... (cherche ses mots)

Tristan : (l'interrompt) Vous verrez en écoutant l'album, pour nous c'est une évidencen, en fait. L'album ouvre des portes... Nous avions peu de limites et désormais, j'ai l'impression que nous n'en avons plus, en terme de ce que nous pouvons faire avec ce projet.

Yohan : Nous avons eu la chance que ça parte aussi vite et que ça parle à autant de monde, notamment lui (Ross Robinson), parce que bon, avoir la chance de bosser avec ce mec quand tu viens de là d'où l'on vient, Europe, France, Toulouse... Je pense qu'il y a plus de chances de gagner à l'Euromillion que de faire ce qu'on a fait.

Tristan : À la différence qu'en ce qui nous concerne, ça n'est pas vraiment de la chance.

Yohan : C'est vrai que, comme le dit Tristan, nous étions plus ou moins amenés à nous rencontrer, vu que le projet correspond parfaitement à son style de travail et son travail...

Tristan : (l'interrompt) Bon, j'exagère quand même, évidemment qu'il y a eu de la chance.

Yohan : Nous avons tout de même la chance d'un groupe sur un milliard.

Gazus : Il est clair qu'il existe un paquet de groupes qui aimeraient être enregistrés par Ross Robinson.

Tristan : Mais que lui n'aimerait pas forcément enregistrer. Là où nous avons eu beaucoup de chance, c'est au niveau de nos emplois du temps respectifs. Tout s'est bien goupillé. Entre Norma Jean, l'album des Cure qu'il devait enregistrer et qu'il ne va finalement pas faire, celui de Korn qu'il va faire en novembre... il s'est trouvé qu'il y avait un trou durant l'été et il nous a envoyé un message nous disant «Les gars, je crois que ça va être maintenant ou... trois petits points». On s'est dit «Ouh, les trois petits points, ça me plaît pas, on va démissionner de nos boulots, trouver des arrangements, divorcer de nos femmes, prendre les billets d'avion et y aller». Ca et trouver des financeurs, ce qui n'a pas été une mince affaire, mais qui s'est bien arrangée au final, grâce à Kertone Production, les européens qui ont le plus de couilles au monde, de se lancer dans ce genre de projet. J'espère d'ailleurs qu'ils en seront récompensés.


À suivre


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