Lofofora

Entretien avec Reuno (chant) - 1ère partie - le 06 février 2008

2
Cosmic Camel Clash

Une interview de




Lofofora_20080206

En-fin ! Interviewer Reuno de Lofo un jour était un objectif en soi pour votre serviteur, et n'ayant pu s'organiser pour une rencontre lors de la période de promotion de Mémoire de Singes (chronique ici) il commençait à se demander si ça allait être possible. Puis l'espoir renaquit à la rentrée de janvier : après une période de tournée intense Reuno serait sur Paris en février et le rencontrer serait possible. Quelques semaines plus tard le rendez-vous fut fixé et la rencontre put se faire. Une fois n'est pas coutume cette interview est publiée en deux parties, l'échange ayant duré très longtemps.


Cosmic Camel Clash : On va commencer par revenir sur Mémoire de Singes : les critiques ont été plutôt bonnes dans l'ensemble, est-ce que l'album a bien marché ?

Reuno : Disons que vu les circonstances du marché du disque, c'est un peu glauque de commencer une interview en abordant ce sujet dès la première phrase. Et pourtant c'est la vérité : il y a pas mal de gens qui disent « ouais, ça roule pour vous Lofo, vous avez fait trentième au top 50 la première semaine... » Pour être trentième au top 50 il suffit de vendre deux mille cinq cent disques donc c'est pas non plus un truc de fou, et nous en avions vendu je crois... moins de six mille au bout de trois mois. Donc ce n'est pas un énorme score, c'est le score normal d'un Lofo, vue la baisse des ventes des disques nous suivons la courbe, c'est proportionnel. Mais sinon nous sommes contents de ce disque, nous sommes contents de l'avoir fait comme nous l'avons fait et avec qui nous l'avons fait, et c'est vrai que les critiques ont plutôt été bonnes en général, donc voilà, tant mieux.

Cosmic Camel Clash : Au niveau de la tournée c'est pareil, ça se passe plutôt bien ?

Reuno : Ça se passe plutôt pas mal. C'est vrai qu'on parle pas mal de la crise du marché du disque mais on ne parle pas trop de la vraie crise de fréquentation dans les salles en France. Il y a beaucoup de groupes qui sont obligés d'annuler des dates parce qu'il n'y a pas assez de réservations, etc. Nous n'avons pas annulé de date donc c'est que ça a marché plutôt pas mal, même s'il y a eu des endroits plutôt difficiles. Mais je ne sais pas quelle est cette mutation que subit le monde de la musique : si les gens n'achètent plus de disques et qu'ils vont moins voir de concerts, je ne sais pas s'ils écoutent encore de la musique finalement.

Cosmic Camel Clash : Il y a quand même un sacré paradoxe : énormément de musique circule et se fait découvrir via MySpace et Internet en général, tout le monde a un casque sur les oreilles dans la rue et dans les transports... on dirait que les gens écoutent de la musique tout le temps de nos jours. Penses-tu que c'est justement parce qu'ils y ont accès plus facilement, parce qu'on la leur apporte qu'ils ne bougent plus le cul par ailleurs ?

Reuno : Ouais, complètement, je pense que c'est complètement ça. Avant il y avait une dynamique dans le fait de vouloir découvrir de nouvelles musiques, de sortir de chez soi pour aller faire des concerts ou ne serait-ce qu'aller chez son disquaire, écouter ses conseils, fouiller dans les bacs... ça c'est un truc qui n'existe plus aujourd'hui, tout se fait depuis la maison. Alors je ne veux pas passer pour un mec qui serait contre le progrès vu que je ne le suis pas et que je trouve que c'est un bel outil que de pouvoir se déplacer virtuellement pour aller visiter des groupes sur leur site, etc. Maintenant si ça cantonne chacun à rester chez soi et à juste ouvrir le robinet quand il en a besoin je trouve ça dommage, c'est un pas de plus vers la zombification du peuple.
Photo


Cosmic Camel Clash : En parlant de se déplacer, les trois dates consécutives que vous aviez posées à Paris sont tombées en pleine grève des transports. Comment a été la fréquentation du coup ? Ça a été désastreux ?

Reuno : Non, ça n'a pas été désastreux, ça a été honorable pour nous. C'est vrai qu'il n'y a pas eu trop de monde le premier soir qui était le premier jour de grève : effectivement les gens étaient à essayer de se réorganiser ce jour-là donc le Nouveau Casino a été intimiste on va dire. Mais après, les autres dates se sont vraiment bien passées, surtout la Maroquinerie. Disons que nous avons vendu deux cent billets de moins que ce que nous espérions. Donc c'est chiant mais c'est pas dramatique.

Cosmic Camel Clash : Okay, on va passer à l'album lui-même et...

Reuno : (me coupant) Juste un petit truc comme ça : je ne sais pas si tu es au courant, j'ai entendu ça aux infos y'a pas très longtemps... apparamment il y a une loi qui est en train de passer comme quoi tous les bars qui font passer des groupes devront avoir une licence d'entrepreneurs de spectacles. Donc j'invite tout le monde à se renseigner là-dessus, a priori y a une pétition qui circule sur le Net (ndCCC : il s'agit pour l'instant d'un problème local, pour plus de détails voir la pétition en ligne : ici). Si cette loi passe et est appliquée il n'y aura plus de cafés-concerts ou en tous cas beaucoup, beaucoup moins alors que les lois anti-bruit en ont déjà fait fermer pas loin de la moitié sur ces dix dernières années donc si ça continue comme ça on est mal barrés... pas personnellement pour mon groupe mais pour tous les groupes qui démarrent et qui ont besoin de petits lieux à économie réduite on va dire pour s'exprimer les premières fois.

PhotoCosmic Camel Clash : Ça s'inscrit dans un paysage général, une certaine manière de traiter la culture...

Reuno : Ben ouais, et je pense que ce n'est pas que la culture, je pense que c'est... bon, depuis que je suis ado je passe pour un grand parano quand je pense à une espèce de conspiration mondiale, maintenant je veux pas dire que tout est étudié pour qu'on ne sorte pas de chez nous. Mais quand les choses penchent dans ce sens-là, rien n'est fait pour contrer ce phénomène. Comme je le dis souvent en fin de concert « Maintenant le spectacle est fini, rentrez chez vous, fermez le verrou à double tour et surtout ayez peur du voisin. ». C'est un peu une espèce de politique mondiale qui s'exprime de cette manière dans nos pays capitalistes et occidentaux.


Cosmic Camel Clash : Est-ce que cette culture de la peur est quelque chose que tu inclus dans le constat qui est à la base du titre "Mémoire de singes", à savoir que ça n'a jamais été autant la merde ?

Reuno : Ouais, mais il paraît que de tous temps l'être humain pensait qu'il vivait la pire époque, donc pourvu que ça soit vrai. Maintenant je vois mal... je sais pas quelle vie attendra mes petits-enfants quoi. Je ne sais pas avec la disparition des races animales, y'a trop de trucs là... ce matin j'ai entendu qu'après nous avoir dit il y a un mois que la culture des OGM était suspendue en fait elle était de nouveau autorisée. C'était juste pour que José Bové arrête sa grève de la faim, je sais pas... Tout va dans ce sens-là. On va prendre ce point précis car le thème de l'environnement est assez présent dans les textes de Lofo quand même, de par ce rapport à notre propre animalité ça fait découler ma pensée vers les problèmes de l'environnement. Par rapport à ce problème d'OGM on sait aujourd'hui, il y a des études privées qui ont été menées pour déterminer les dangers, la toxicité de ces produits donc après faudra pas s'étonner si on est tous Alzheimer à vingt-cinq balais, avec des leucémies, des cancers du foie. Voilà quoi, on va droit là-dedans, c'est peut-être un processus pour pouvoir nous vendre de la santé plus cher. Comme en tant que contribuables nous n'allons bientôt devenir plus vraiment rentables pour la grosse machine, je pense qu'au bout d'un moment il va falloir trouver d'autres solutions. Alors il y aura la délinquance avec les prisons privées qui feront gagner de l'argent à ceux qui en auront... des prisons, pas des peines. Et puis voilà, peut-être que la santé , les malades... nous sommes dans un pays qui parle encore d'égalité, de fraternité voire de solidarité et où on vient de décréter que ce sont les malades qui doivent payer pour les malades, et pas tous qui doivent payer pour les gens en mauvaise santé. C'est quand même moralement un truc qui me choque énormément.

Cosmic Camel Clash : Autre paradoxe : n'y a-t-il pas contradiction entre le fait que les choses s'aggravent mais que la circulation de l'info fait que les gens son beaucoup plus conscients de la situation qu'auparavant ?

Reuno : Ouais, c'est fort possible, apparamment les gens s'informent pas mal sur le Net, les chaînes de télé spécialisées dans l'information sont pas mal regardées... Maintenant est-ce que comme on dit trop d'info ne tuerait pas l'info, dans le sens où être informé c'est bien mais si tu es juste au courant de ce qui se passe mais que tu n'interviens à aucun moment dans ce qui t'arrive... peut-être que nous sommes tellement pris de toutes parts que nous ne savons plus tellement sur quel point exercer sa contradiction. Je ne sais pas.
Photo


Cosmic Camel Clash : Ça tombe bien que tu évoques les sujets traités dans les paroles de Lofo... il y a quelques mois j'ai interviewé un autre chanteur qui met pas mal d'idéologie dans sa musique, à savoir Kmar de No One Is Innocent. Il m'a alors dit que ne pas évoquer certains sujets avec son groupe serait une « faute professionnelle ». C'est un discours qui est appliquable à Lofo ?

Reuno : Non parce que si je fais Lofo au départ ce n'est pas une profession, c'est une passion, l'envie de faire du bruit avec tes potes, de faire chier un peu les voisins. Il s'est trouvé que ça a marché mieux que ce que l'on pensait, au point de nous faire vivre depuis une dizaine d'années... très modestement, je te rassure. Du coup l'auto-censure c'est vraiment ce que je crains le plus, donc je ne me dis pas ça il faut que je l'aborde parce que c'est le rôle de Lofo. Mais bon, je connais Kmar, je lui jette pas la pierre. Loforora et No One sont deux groupes différents : c'est vrai que nous avons souvent été mis dans le même panier de par notre engagement et notre côté fusion il y a une bonne dizaine d'années, mais je sais que lui et moi nous ne concevons pas les choses exactement de la même manière. Peut-être que lui se sent un peu plus investi d'une mission que moi, moi je suis encore très punk's not dead dans l'âme. Je ne me dis pas « Ça je suis obligé d'en parler parce que les gens attendent de Loforora que je parle de ça. ». Si nous avions pensé comme ça nous aurions aussi exercé ça du côté de la musique et sur nos albums, au lieu de risquer de déplaire à nos fans nous aurions fait des morceaux comme "L'Oeuf" et "Holiday In France" sur six albums et tout le monde aurait été content... ou lassé au bout d'un moment. Je crois que la pire chose qui arrive à un artiste – avec un a miniscule – comme moi c'est l'auto-censure.

Cosmic Camel Clash : En parlant des titres du premier album, dès le suivant (Peuh!) le côté festif et positif de Lofo a disparu et a laissé la place à la rage et la colère... et ça continue depuis. Est-ce que c'est plus lié à votre changement de guitariste de l'époque ou à un changement d'état d'esprit ?

Reuno : Euh... c'est peut-être dû à nos influences en fait. Les premières influences de Lofo quand nous avons monté le groupe avec cette volonté de mélanger l'énergie hardcore, le groove un peu funk sur certains morceaux - que nous avons carrément laissé tomber au fil du temps – et puis un phrasé un peu rap... nos premières influences étaient les Red Hot Chili Peppers et Fishbone, qui malgré leurs propos conscients de temps en temps (surtout Fishbone) laissaient une grande place à la... oui, effectivement, un côté un peu festif, ouais. Et bon, après nos influences étaient peut-être plus dirigées vers le hardcore, des trucs plus noirs, plus durs, et puis... (réfléchit) ouais, je n'avais jamais pensé à ça comme ça mais c'est vrai que... (réfléchit) Nous avions peut-être la joie de faire un premier disque, ce côté youpi c'est la fête... et mine de rien à cette époque je vivais dans un squat, nous étions confrontés à la politique de Pasqua... Mine de rien sur le premier album il y a quand même des titres comme "L'Émeute", ça cognait déja, mais c'est vrai qu'il y avait un côté déconne qui a été quasiment absent ensuite, notamment sur un album comme Dur Comme Fer ou Les Choses Qui Nous Dérangent. Peut-être que sur le dernier album je reviens un peu sur une manière de parler de choses sensibles d'une façon un peu cynique, enfin entre l'ironique et le cynique.


La suite ...


Crédits photo : www.myspace.com/lofofora


©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 6 polaroid milieu 6 polaroid gauche 6