Backstage



UN DOSSIER DE...


Mise en ligne le 11 décembre 2016

 


Backstage



Trop souvent, nous considérons les musiciens comme ayant choisi pour mener leur vie une voie royale qui nous est proscrite à nous, simples spectateurs. Être sous les feux de la rampe, fouler des planches et se faire acclamer par un public, quelle sensation grisante cela doit-il être ! Vivre de son art, de ce que l'on crée soi-même, ex-nihilo, sans compte à rendre à quiconque, cela fait rêver... Exploiter ainsi un don naturel, dont la conscience serait apparue comme un éclair de génie, poussant du jour au lendemain son chanceux possesseur vers un chemin où tout semble si facile et si enviable... Mais avons-nous à l'esprit la juste image ? Prenons-nous le temps même d'y songer ? Ne sommes-nous pas parfois enclins à jeter un rien de jalousie sur ces personnes qui nous apparaissent, toutes mises pêle-mêle dans le même sac de la « bonne fortune », comme autant de nantis dont nous envions les vies inaccessibles ? Ne les croyons-nous pas coupés du quotidien trivial, l'étiquette « d'artiste » étant souvent synonyme pour nous de rêveur, voire d'anarchiste, qui aurait choisi de vivre en marge de toute réalité et qui, comme par miracle, n'aurait nul besoin d'autre chose pour respirer que sa seule création ? Et si, pour une fois, nous retournions la toile pour découvrir l'arrière des choses, le « backstage », et ce qu'il recèle vraiment ?

Backstage est l'un de ces ovnis cinématographiques, né de la passion pour l'art et fruit d'échanges humains réels et sincères, où la caméra se place loin des codex habituels, nous prend par la main afin nous ramener à un essentiel et nous rendre un regard plus objectif sur le monde de la musique. La focale de Mariexxme est dirigée vers les artistes de la scène musicale underground dont la parole (et elle seule), débarrassée de la promo standard et du verni pailleté dont nous ne sommes que trop friands, s'ouvre libre, intime et sincère, d'une grande confidence. Une caméra engagée donc et derrière elle, un œil respectueux, pour nous dépeindre à nous, amateurs de musique et spectateurs, les choix, les expériences, les doutes, les réalités et les sacrifices, mais aussi et surtout ce qui porte vraiment les musiciens dont nous consommons l'art, trop souvent en méconnaissance de ce qui fait leur vie et de ce qui fait jour à leurs créations. Montrer ce que nous ignorons plus ou moins volontairement une fois que le cd a été éjecté du lecteur ou que la salle s'est rallumée pour nous conduire vers la sortie. Mettre en lumière le choix d'une vie tournée vers la musique, comme pure alchimie intime de sacrifices et de passions.

À travers les diverses interviews de musiciens issus des scènes sludge, hardcore, punk, noise, expérimentales qui nous sont présentées... nous découvrons des expériences tissées dans une trame complexe et difficile. Bien loin du cliché d'une vocation au goût de pain béni qui se serait fait jour en un claquement de doigts, nous avons le loisir de nous instruire sur ce qui a nourri un choix pesé intimement.

« La vie est faite de choix, du jour de notre naissance à celui de notre mort, prendre des décisions, ce qui nous fait évoluer en tant qu'humain et donne la possibilité à chacun d'observer ce que nous créons et d'y trouver un sens. Savoir que quelqu'un y trouve du sens, donne une raison d'exister ». (Colin H Van Eeckhout)

Des témoignages où chacun se met en devoir de s'exprimer sans fard, où le choix de s'orienter vers la création musicale apparaît immédiatement comme un besoin viscéral et irrépressible pour tous. Nous les découvrons animés d'une foi sans conteste, non pas dans un potentiel personnel inné, mais dans une volonté d'aller au bout de la chose, de créer et d'offrir, mais également de s'abreuver à cette source d'épanouissement éclatante qu'est la musique.

« L'enrichissement personnel est immense. C'est intérieurement que tu deviens stable et solide. Proche du concept de liberté, la vraie liberté. » (Sera Timms)

La musique est décrite en effet, non comme une simple création à visée distrayante, mais comme une muse qui pousse l'esprit en avant. De celle qui a bercé les cœurs d'enfants, servi de refuge et de source de réflexion, à celle qui constitue le terrain d'expression de l'émotion humaine le plus abouti, la dite muse est portée à un niveau élevé qui n'est pas bancable. Chaque artiste donne ici sa vision de ce que la musique lui inspire et une réponse à la question : pourquoi s'y consacrer pleinement ? De ceux qui auront été bercés très jeunes dans ses bras réconfortants, baignés de lyrics plus riches de sens que les paroles de leur quotidien et de nappes sonores réconfortantes, à ceux qui auront trouvé inspiration en elle pour se rebeller contre une société leur apparaissant dénuée de valeur, en passant encore par le défi personnel ou l’apaisement de l'âme, voire une quête plus absolue, nous sommes loin de l'image d'un cherche gagne-pain fructueux et notoriété à tout prix, nous sommes bien plus proches des notions de sens et d'émotion humaine, des concepts non mercantiles.

« Le plus important, même si on s'en rendait pas compte, c'était d'utiliser la musique, l'art, pour forcer des portes et s'émanciper. Moyen de survie. Survivre au monde, survivre à un trop plein d'émotions. Pour atteindre une paix intérieure : créer une musique guerrière. » (Steve Von Till)

L'argent, le succès, le confort, ne sont pas absents du propos, mais pour autant, ne sont pas mis en avant comme essentiels. Avec humilité, les musiciens nous parlent de ce qui fait leur passion, tout en sachant raison garder. Aucun ne porte sa création aux nues, et aucun ne se coupe non plus des préoccupations matérielles. L'argent n'est ainsi pas tabou dans leurs paroles. Sujet de préoccupations, il apparaît cependant comme une donnée secondaire, intellectuellement parlant. Non pas par volonté de dépouillement, par nonchalance, ou parce qu'il ne manquerait pas. Bien au contraire, il manque souvent. Une vie où un gage n'est jamais assuré du jour au lendemain n'a rien de facile. Courir après son cachet, vivre d'entrées d'argent fluctuantes, ne pas être certain de rentrer dans ses frais de tournée grâce aux seuls concerts, dépendre des fruits du merchandising, craindre les temps morts... Cette donnée mise en lumière nous apprend surtout que le choix de la vie de scène et de la composition musicale a pour règle une chose à laquelle nous ne sommes généralement pas accoutumés : renoncer à la stabilité et à la sécurité. Des données qui gouvernent pourtant bien notre société, comme gage de réussite à tous les niveaux. Ce faisant, ce sont cependant d'autres éléments qui gagnent en valeur et qui sont portés en avant.

« Ce qui importe étant de savoir ce qui compte pour soi et s'y tenir. On nous répète qu'il n'y a qu'une façon de voir les choses, une route tracée dès l'enfance, école, job, famille, enfants, ce qui est bien si c'est ce qu'on souhaite, mais quand tu ne te plie pas à cette pression sociale... Je trouve ma vie géniale. J'ai pas d'argent, mais je m'en soucie moins que les autres. Ce n'est pas une de mes valeurs. J'accorde plus de prix à l'expérience, l'art, la relation aux autres. » (Ralph Spight)

«
J'observe des gens qui ont cette vie, rythmée par un boulot qu'ils détestent, préoccupés de sécurité, d'argent, de beaux vêtement, une voiture chère. Je ne pourrais pas. J'ai eu des boulots merdiques étant jeune, je détestais ça et même si ça fait tarte de le dire, j'avais l'impression en y allant de sacrifier une part de mon âme. » (J. Bennett)

Tour à tour ainsi, chacun développe son regard sur son propre parcours, délivre des anecdotes toutes personnelles qui battent en brèche les clichés standards, expose ses difficultés, ses défis et ses exigences, mais toujours avec le recul de celui qui s'est senti grandir par ses choix. Les sacrifices qui sont ainsi faits pour mener cette route jusqu'au bout transparaissent : accepter de prendre le risque de décevoir toujours quelqu'un parce que des choix sont à faire, renoncer à avoir un rythme de vie paisible et maîtrisé parce que l'on se trouve à cinq-mille bornes de chez soi, se dire que vient toujours un moment où la création ne peut pas être qu'art pur, mais nécessite aussi de tomber dans le cercle du business avec les contraintes et frustrations que cela génère, choisir parfois tout bonnement de renoncer à une vie de famille pour se consacrer pleinement à la musique, batailler enfin pour se faire une place pour ce que l'on est soi-même et non ce que l'on semble juste être.... Dans chaque intervention, le musicien quitte le persona pour reprendre sa place naturelle d'être, d'individu, menant sa barque, avec son égo à défendre, entamé par de vraies réalités, préoccupé de soucis bien tangibles, se trimballe avec sa volonté et ses emmerdes face à mille inconnues et se démène comme un beau diable, mais avec pourtant une chose flagrante - car un mot est absent du langage : « regrets ». Il n'est nul regret qui n'émane du choix de cette vie, dans aucun de ces témoignages. De cet ensemble, s'exprime toujours un bonheur et un épanouissement, ainsi que le vœu de toujours être porté par le désir de créer. Un désir d’accomplissement qui je crois ne s'exprime pas partout où nous jetons le regard. Ici, la musique, comme choix de vie, apparaît comme plus naturel que tout autre et inspire à chacun une véritable conviction.

« L'art et la musique m'ont toujours servi d'exutoire face à la négativité à laquelle je suis confronté, qu'elle soit intérieure ou extérieure. J'ai un moyen de canaliser cette émotion. Ça m'apaise et me rend meilleur, drainer la merde et la transformer en quelque chose de beau. Ça ne m'est pas venu du jour au lendemain, mais c'est gratifiant de créer quelque chose ex-nihilo. Mon but est de rester motivé tel que je le suis dans dix ans, et aujourd'hui tel que je l'ai été il y a dix ans » (John Baizley)

«
Et on ne peut pas s'arrêter, tu sautes pas du train en marche. Je pourrais vouloir m'arrêter si je ne me sentais plus créative, mais je préfèrerais mourir, tant que cette pulsion existera je jouerai de la musique. Et si elle venait à s'éteindre, j'apprendrais à jouer celle des autres. Cela me rend heureuse, plus que tout au monde. Je n'imagine pas cela changer. » (Sera Timms)

Je ne vais pas, bien entendu, vous dévoiler le contenu intégral de cet éloquent tracé - mon but de vous conduire à le découvrir par vous-même et de vous en imprégner serait totalement manqué. Je vous laisse donc le meilleur. Mais pour conclure, je dirais simplement que ce qui moi, m'a touchée lors de la projection de ce film, a sans doute été de me rappeler que la musique est une chose extraordinaire, et que pourtant, c'est un art dont on oublie qu'il est art, tant son accès nous est aisé. Songez qu'il nous suffit de tourner le bouton de toutes nos technologies pour nous en saisir, instantanément, où que nous soyons et ce quelques soient nos goût personnels, tant l'offre est riche. Qu'il suffit de peu d'argent pour nous rendre dans une salle et jouir d'un son dense et puissant, d'une masse compacte qui nous englobe dans un même instant de vibration. Surtout, il suffit juste d'une paire d'oreilles pour capter toute cette manne et trouver ce qui nous touche nous, intimement. Ce fameux « son » qui nous parle. Et le champ est alors libre pour rêver de tout ce que nous voulons, car sur la musique que nous trouvons chacun pour être la « nôtre », nous avons la possibilité de projeter mille et une émotions aussi banales que fantastiques, tristes que merveilleuses. C'est l'un des arts les plus ouverts qu'il soit. Mais si la chose est possible, si nous pouvons aussi aisément nous libérer en elle, éructer, exulter, c'est je crois, avant tout, parce que ceux qui la créent respirent l'authenticité, cette donnée si essentielle dont on n'a conscience que du manque et qui rend la création belle, sensible, puissante, saisissable. Ceci mérite d'être salué avec un profond respect.

« Créer quelque chose que tu vas diffuser à travers le monde, c'est le plus beau cadeau que tu puisses faire, car tu donnes un peu de ton âme, depuis la mélodie, en passant par les paroles, jusqu'à l'artwork et le livret. Ce que tu donnes et accomplis tout les soirs, c'est comme donner un morceau de toi au public, si tant est qu'il y ait un public pour aimer ce que tu fais. » (Meg Castellanos)








©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 5 polaroid milieu 5 polaroid gauche 5