Backstage



UN DOSSIER DE...


Mise en ligne le 11 décembre 2016

 


Directed by Mariexxme



« J’aime la musique comme création d’un autre univers ou l’expression de quelque chose qui vient plus du cœur que de la tête ». Le film Backstage, met le doigt sur l'authenticité, loin des paillettes ou des faux-semblants. Il donne parole aux artistes et aux artistes seuls, dans un langage que nous n'entendons, voire n'écoutons que trop rarement. Il fallait donc que sa réalisatrice respire elle-même cette authenticité pour mener ce travail à bien. J'ai eu donc envie d'en savoir davantage sur Marie Raccaud, alias Mariexxme, et vous propose donc de découvrir cette amoureuse de l'image et de la musique à travers cet échange.


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Tabris : Pour commencer, je t'invite à nous présenter d'abord un peu qui tu es, afin que nos lecteurs puissent te découvrir : ton immersion dans la musique, ce qu'elle t'inspire, ce que tu en as peut-être retiré et ce qui t'a donné envie de t'y intéresser d'aussi près. Ensuite, pourrais-tu nous présenter ton travail, d'où est née cette envie ? Comment t'es-tu lancée et qu'en retires-tu à titre personnel ?

Mariexxme : En remontant le plus loin dans mes souvenirs, le dessin et la musique ont toujours été les bases fondamentales de mon existence. J'ai été élevée dans une famille très stricte et c'était ma seule façon de pouvoir m'échapper et me créer un univers dans lequel je pouvais vivre et être heureuse. Je pense que globalement rien n'a changé, face au monde dans lequel nous vivons ce sont encore pour moi les seuls moyens de me sentir en sécurité et de me créer mon propre univers. D'un autre coté, depuis que j'ai douze ans je filme absolument tout ce qui m'entoure, c'est un besoin assez maladif de garder des traces de la réalité, pas celle qu'on te montre dans les journaux et qui restera l'image de notre époque, la vraie réalité de notre époque et de milieux dits de « sous-cultures ». Rien de nostalgique, je ne vis pas dans le passé, mais j'adore les vieux films et albums photos. On apprend beaucoup sur la vie si on sait les regarder.

Dès que j'ai pu fuir je me suis réfugiée dans les salles de concerts, pour moi elles étaient et sont toujours un peu ma deuxième maison parce qu'elles sont remplies de gens comme moi, bénévoles, techniciens, artistes... Je me suis sentie de suite beaucoup moins seule dans ma façon de voir le monde et face aux idées qu'on m'avait imposées toute mon enfance. Mon rêve était de vivre avec eux, travailler dans une salle, devenir tourman, filmer des lives, ce que je n'ai jamais fait parce que je me suis vite rendue compte que, pour une fille, les portes pouvaient s'ouvrir très vite, mais à moins de ressembler à un mec et de se fondre dans le décor, être prise au sérieux allait être un putain de challenge à cette époque, trop important pour une personne aussi peu sûr d'elle que moi. J'ai aussi essayé de filmer, mais à cette époque, même en connaissant tout le monde dans une salle, il était impossible de faire une capta live sans être une chaîne TV.

J'ai donc continué dans le dessin animé pendant quinze ans comme assistante animateur, j'ai bien failli en crever. Je gagnais bien ma vie et je faisais un métier que les gens m'enviaient, et encore à ce jour ils ne comprennent pas pourquoi je l'ai quitté. J'ai pourtant tout envoyé balader à trente-trois ans, j'ai décidé de vivre ma vie telle que je le voulais. Certainement le choix le plus difficile à faire et à assumer, mais certainement aussi la meilleure chose que j'ai jamais faite. Depuis, j'en ai énormément chié, mais je suis heureuse et je vis. Je suis libre.



« C’est mon plus grand luxe dans ma vie, ma liberté de m’exprimer et d’exister. Ça n’a pas de prix »

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Tabris : Pour venir maintenant plus directement sur Backstage, quel a été le déclencheur d'offrir ce regard plus direct et intime sur la vie des artistes et comment s'est fait le choix de la scène underground ?

Mariexxme : J'avais tellement besoin de dire aux gens : on n'a qu'une vie, ne perds pas de temps et ne la passes pas à te faire chier avec des conneries parce que les autres pensent que c'est comme ça que tu dois vivre. Tu n'es pas obligé de suivre le mouvement si tu n'es pas heureux. Je dis ça, mais j'en ai vraiment chié, sauf que j'ai rencontré des gens et pendant les longues heures d'attente dans les loges où tout le monde s'emmerde royalement, tu discutes. Des témoignages se croisent et tu découvres que tu n'es pas seul, que les artistes que tu pensais, eux, loin des soucis et de toutes sortes de difficultés, vivent exactement les mêmes choses que toi. C'est une énorme aide pour ne pas laisser tomber, c'est comme si d'un seul coup tu avais trouvé une sorte de famille, que tu n'étais plus seul. Je me rends compte que tout le monde n'a pas eu la chance de vivre ces échanges et j'ai eu envie de partager un peu de ces discussions de « backstage », en espérant que ça puisse aider quelqu'un à avancer .

Une autre des raisons à ce documentaire est aussi que beaucoup de gens pensent que les musiciens s'amusent, qu'ils n'ont pas à être payés, qu'ils ont déjà une scène pour s'exprimer. Bien des gens ne veulent pas payer leurs places de concerts, préfèrent télécharger des disques, veulent aller en backstage (en général il n'y a qu'eux qui veulent y aller, les loges sont toujours vides) arrivent et chopent les trois bières qui sont dans le frigo (je parle de rock underground) : j'avais envie de mettre un point sur les « i », sur la réalité des choses et que les gens respectent le travail des autres.

Pourquoi la scène underground ? Je ne sais pas, c'est une question d'authenticité je pense, un coté brut et authentique dans la musique et le mode de vie, et puis c'est là que je vis. Pourquoi un regard plus intime? Je n'aime pas les artifices, j'aime les défauts des gens, j'aime les choses brutes et sincères. J'ai horreurs des effets de style. On a toujours le coté promo paillettes et les phrases toutes faites. J'ai pas du tout envie non plus de faire paparazzi et de devenir intrusive, de placer la question pute qui va faire un buzz, mais donner une discussion vraie, comme un échange entre amis .

Tabris : Comment s'est lancé le projet lui même et sa réalisation ? Comment s'est déroulée la prise de contact avec les musiciens ? Les conduire à parler d'eux même ? Y a-t-il eu des écueils ou les choses se sont-elles faites assez naturellement ?

Mariexxme : La prise de contact ? Ce sont globalement des musiciens que je suis depuis des années, des personnes qui m'ont touchées personnellement, certains sont devenus des amis. C'est un choix réfléchi et j'ai eu la chance d'avoir tout le monde (à trois exceptions près). J'ai ce projet en tête depuis quelques années. Un an après la sortie de mon doc sur Oxbow A Luxury Of Empire, j'ai commencé à en parler en 2012, mais en général on me répondait « pourquoi tu veux briser l'image, moi je veux pas, il faut qu'on croit qu'on y arrive et qu'on en vit, on ne peut pas montrer une image de galériens » et puis je ne trouvais personne pour travailler les questions et les poser. Je suis pas journaliste, je ne sais pas écrire. J'ai fini par me prendre en main et pendant un an j'ai testé mes idées et mes questions sur des formats mini doc de 25 mn que j'ai mis en ligne, il y a eu Matt Pike, Colin, Buzz, Jacob Bannon, Pete et John de Baroness, Scott Mc Cloud de Girls Against Boys, Franz des Young Gods..... Je me suis rendue compte que j'avançais vers mon projet et ma résolution de 2014 à été de me lancer. En janvier 2014, Alexis de Girls Against Boys est venu jouer avec Obits à Paris, je lui ai envoyé un message, il m'a dit OK. Laura est passée avec Kylesa et m'a dit ok.... C'était bon, j'étais partie. Tous les mois de février je pars voir les copains à L.A et S.F, ce coup-ci j'ai pris ma caméra avec moi et j'ai demandé aux potes qui voudraient bien faire partie du doc.


Tabris : Quels ont été les moments forts ? Ceux qui t'ont davantage marquée ? Y a-t-il des aspects que tu as toi-même découvert dans leur parcours ou qui t'ont davantage touchée ?

Mariexxme : Les moments forts ? L'interview de Larry des Victims Family et Jello Biafra, il est hyper mal à l'aise et je le comprends. Il m'a raconté comment il était arrivé à son premier concert, l'importance du punk dans sa vie. J'ai tellement d'heures d'interviews avec des choses vraiment personnelles de chacun, ça a été très difficile de choisir. J'aurais voulu tout partager, absolument tout, mais je ne pouvais pas réaliser un film de 5h (rires). L'interview de Tomas de Alice Donut à 5h30 du mat', après des centaines de bières et coupes de champagne gentiment offertes par la salle pour cette occasion exceptionnelle. Je ne pouvais pas sortir ce film sans qu'Alice Donut soient représenté, en plus d'être vraiment un de mes cinq groupes préférés, ils sont une de mes premières rencontres dans les années 90 dans une salle où je filais des coups de mains aux potes bénévolement. J'allais écrire à Tomas et lui demander de se filmer ou de m'envoyer une bande son pour que je les inclue dans le film, lorsque leur batteur, Stephen, m'a appris le one shot surprise en France. Leur dernier concert à Paris datait de 1995, ils repassaient pour une date pile au moment où je terminais le doc et j'étais prête à tout laisser tomber en me disant que ça n'intéresserait que moi.

Deux choses m'ont amenées à ne pas laisser tomber et à terminer mon projet : la venue d' Alice Donut en France que j'ai prise comme un signe, et la mort de mon ami Christophe de Kongfuzi Booking. En plus de m'avoir ouvert les portes de tous ses concerts et d'avoir « vendu » mon travail à tous ses artistes, c'était certainement surtout la personne que j'aimais le plus au monde dans ce milieu : on partageait la même vision, les même volontés, il était toujours là pour me soutenir et m'aider à ne pas laisser tomber. Je voulais l'interviewer pour ce projet , j'aurais voulu qu'il le voie, il ne le verra jamais, mais pour lui je n'ai pas baissé les bras et je suis allée au bout. Je lui ai donc dédié ce film, c'est le minimum que je pouvais faire.


« Plus on nous dit que ça ne marchera jamais, plus on a des chances que ça fonctionne ». Christophe EHRWEIN (1972-2014)


Tabris : Comment les artistes ayant participé ont accueilli le métrage ? Quel a été leur sentiment ? Des retours également des simples spectateurs ?

Mariexxme : Comment les artistes ont accueilli le métrage ? (rires) Je pense que personne ne l'a vu. Personne n'aime se voir et repousse l'échéance. Alexis Fleisig est passé à la maison quand je travaillais dessus, il avait peur d'avoir dit n'importe quoi, du coup il a juste regardé un peu de son interview ça l'a rassuré. Nate Newton à fait passer à Jacob Bannon et Deathwish a distribué le DVD sur leur site. Colin, Sera et Matt m'ont remercié de les avoir inclus dans ce projet. J'ai reçu de magnifiques mails de gens touchés par le film qui m'ont envoyé leurs témoignages ou m'ont remerciée pour l'aide et le réconfort que Backstage leur a apporté. Pour moi ça n'a pas de prix, rien que pour ça je suis contente de ne pas avoir baissé les bras. Le DVD est quasi sold-out, je n'en ai plus un seul chez moi, je dois rapatrier le plus d'exemplaires mis en dépôt possible. Il en reste maximum 18 dispos dans le monde.

Tabris : As-tu d'autres projets à ce jour ?

Mariexxme : Projets ? Pas de projet de docu pour le moment, je mets toujours du temps à digérer un film et passer à un autre. Et puis, ce que je ne prévois pas, ce sont les rencontres qui me donnent envie de témoigner. J'apprends la photo en ce moment, j'ai envie d'en faire pendant de mon projet vidéo, de prendre des images banales de la vie derrière la scène, un regard témoin sans paillettes, sans pour autant être intrusif, et de suivre ce but une dizaine d'années pour garder une trace des artistes, des salles et des gens autour. J'aimerais me remettre à peindre aussi, ça fait deux ans que j'ai pas touché un crayon ou un pinceau. Sinon, je continue de filmer des concerts, c'est pas le projet le plus passionnant, mais j' y prends beaucoup de plaisir et ça me permet de rencontrer des gens et de réfléchir à la suite.







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