La fusion



 


86-87 : « Le soleil se lève ! »



En 1986, la fusion – la vraie, la pure, celle qui posera les canons du genre – déboule d’où personne ne l’attendait.

Le groupe de hip-hop new-yorkais Run D-M-C rentre alors en studio pour pondre un successeur au curieusement nommé King Of Rock. Curieusement ? Pas si sûr… Entité fondatrice du rap, le trio vient en effet d’aligner deux monstres en 84 et 85 : deux skeuds qui, non contents de poser les bases du son hip-hop tel qu’on le connaît actuellement (boîte à rythme + samples + scratchs, un changement radical pour l’époque) croisent déjà leur trouvaille avec des guitares rock. « Croisent », ou plutôt « mixent » : car c’est bien sur des samples que reposent les étonnants Rock Box (84), King Of Rock ou même Can You Rock It Like This (85).

De la vraie fusion, peut-être même l’une des premières… mais qui devra attendre l’album de 86, Raising Hell, pour interpeller la sphère métal… et même sauter aux oreilles du monde entier !

Le schéma reste pourtant similaire. L’idée de la septième piste est d’abord de sampler le riff d’une ancienne chanson d’Aerosmith, Walk This Way, sortie en 75 sur le culte Toys In The Attic. Mais ce vieux renard de Rick Rubin, producteur au nez plus creux qu’un slow d’Europe, encourage le groupe à pousser l’idée jusqu’au bout, et à reprendre la chanson de A à Z… avec (pourquoi se faire chier ?) l’aide de Steven Tyler et Joe Perry themselves.

Le coup d’essai devient coup de maître : la mixture marche. Elle fonctionne même tellement bien que cette chanson, non contente d’être un carton mondial sur la planète MTV, reste aujourd’hui l’un des morceaux de fusion les plus fun et les mieux construits qu’il soit donné d’entendre. Ajoutez à cela un clip bon enfant, 100% eighties (on voit, littéralement, les groupes décloisonner les deux univers), et une production qui ne vieillit miraculeusement pas, et vous obtenez l'étincelle, le coup de chalumeau qui manquait pour enflammer toutes les mèches.

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Le clip de Walk This Way : tout un symbole.

Mèches qui, parallèlement, n’ont cessé de s’allonger : Fishbone a sans conteste étoffé son cocktail funk-ska-rock-punk-new-wave sur le rafraîchissant In Your Face (86), album attachant, bordélique, délirant, mais manquant légèrement de consistance (cf "Cholly" ou "When Problems Arise", qui, derrière sa légèreté et son indéniable loufoquerie, fusionne mine de rien les styles avec maestria – appréciez au passage les chorégraphies !). 

Un groupe d'ex petits punks blancs, les Beastie Boys, largue un premier album de légende, Licensed To Ill, où leur rap teigneux vient bomber du torse contre des grattes saturées, le tout sur un squelette de batteries samplées, scratchées, voire piquées à droite et à gauche. Celle du morceau d'ouverture, "Rhymin and Stealin'", devrait vous rappeler quelque chose ; et les connaisseurs s'amuseront sûrement en écoutant "She's Crafty".

Les Bad Brains ont quant à eux sorti leur chef d’œuvre officiel, I Against I : enfin doté d’une production digne de ce nom, cet album voit la disparition (provisoire) du reggae, ainsi qu’un ralentissement certain des tempos. Le résultat ? Plus vraiment « punk », pas vraiment « hard », la musique du groupe se coince confortablement le cul entre quatre chaises, et sa fusion – encore très crue – prend le temps de décliner les ambiances, de développer les saveurs... Un cheminement parfaitement résumé par le titre "I Against I" ; sans oublier les couleurs nouvelles que viennent apporter, par exemple, le hard-funk de "She’s Calling You" (irrésistible), ou le phrasé presque rap de "Return to Heaven".

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Bad Brains / Fishbone. Pas vraiment le même trip.

Le vent du succès commence à gonfler toutes les voiles des branleurs en bermuda, qui dès lors battent un pavillon résolument fusionnesque : les Red Hot ont raffiné leur formule sur The Uplift Mofo Party Plan (87), boostant leur funk tête-à-claque d’un rap alien made in Kiedis, ainsi que de riffs rock (voire métal) sensiblement plus grassouillets. Cette mixture hérissée de slap décroche ses premières places dans les classements, ainsi qu’un début de succès critique bien mérité. Rien à voir avec le funk un peu pataud des albums précédents : le groupe est sorti d’un coup de sa gangue, la formule et le « son Red Hot » éclatent à l'unisson, qu’il s’agisse de groover comme des porcs sur "Fight Like A Brave", ou d’accrocher un hit inoubliable avec "Behind The Sun".

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La première mouture des Red Hot ne pâlit pas tant que ça face à la seconde, surtout en live.

La même année, toujours mené par Chuck Moseley, Faith No More a quant à lui rassemblé ses cartouches sur Introduce Yourself, un album de fusion noire d’où quelques scories de rap émergent, surfant quelque part entre les riffs du trashisant Jim Martin, et les nappes résolument new-wave de Roddy Bottum. Un alliage certes plus profond, d’où tout délire n’est pas exclu (cf les clips de "Anne’s Song" ou "We care A Lot"), mais qui ne remporte à l’époque qu’un solide succès d’estime. 

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Pochette d’Introduce Yourself, qui contient des vrais bouts de fusion « cérébrale » à l'intérieur, comme Chinese Aritmetic.


Mais peu importe, la machine est en marche : en 87, à l’heure où les glamouzes et le hard FM tiennent le haut du pavé, Anthrax ose un pacte avec le diable sur "I Am The Man", délire de rap-métal ayant plus une valeur historique que réellement musicale. Dans un coin perdu de Californie, cinq lycéens peaufinent une mixture de death metal et de ska grimaçant, sous le patronyme de Mr.Bungle. 

L’ennemi est dans la place, le cheval de Troie vient de pousser les portes : mais, plutôt que de se tirer la tronche, assiégeants et assiégés vont se mettre à tomber l’armure, et donneront bientôt naissance à d’incroyables centaures.

Les belles heures commencent.



Les albums à retenir

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