La fusion



 


82-85 : « Crachin léger précédant l'aurore… »



A tout seigneur tout honneur, faisons d’abord le tour des précurseurs, des « grands anciens » : quelques bandes de jeunes branleurs à l’époque, mais qui sont aujourd’hui révérés comme les maîtres du genre.

La fusion, dans sa préhistoire, est intimement liée au punk, probablement par le truchement de la vague ska (78), dont le cahier des charges est fusionnesque par essence (« mélanger du punk au reggae », en gros). On cite souvent les Bad Brains comme référence : combo déjanté de Washington, précurseur des all-black bands qui fleuriront plus tard, ces quatre brutes de technique délaissent en 77 les rivages du jazz (et même du jazz-fusion, tiens, tiens tiens…) pour s’adonner à un punk virtuose entrecoupé de reggae. La première vraie décharge a lieu en 82 avec l’album éponyme - repris un an plus tard par le fondateur
Rock For Light. À l’écoute de l’album, on pourra saluer l’énergie du groupe, le délire général, et la technicité certaine de ses membres (fait plutôt rare dans le punk) ; pour le reste, il s’agit moins d’une fusion que d’une alternance de patates très raw et de longs morceaux de reggae, le tout à la gloire d’un certain jah rastafaraï. Histoire de donner un aperçu : sur vingt titres au total, seize sont dans la veine d’un "Right Brigade", et les quatre autres ressemblent à "I and I Survive". On l’aura compris : un album pour les die-hards only...

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Quatre blacks, un concert : deux possibilités.

Autre all-black band, mais de la côte ouest cette fois : les fous-furieux de Fishbone (formé en 79 à Los Angeles) fourbissent leurs armes, et font doucement monter la pression. Bientôt précédés par une réputation de « groupe de live ultime » (réputation qui les suivra tout au long de leur carrière), le groupe délivre son premier EP éponyme en 85. Le propos est cependant bien plus soft que chez les Bad Brains, même s’il est tout aussi patatoresque : on navigue davantage dans un ska-pop extraterrestre, enjolivé aux cuivres, nappé de synthés bien acidulés, et propulsé par la voix d’or d’Angelo Moore. Rien à voir, donc, avec le ravagé H.R. des Bad Brains : beaucoup plus d’insouciance, de sunshine, et une palette d’ambiances déjà bien plus colorée. La fusion n’est pas loin, même si elle n’est jamais réalisée à l’intérieur d’un seul titre. On pourra s’écouter à la suite "Party At ground Zero" et "Modern Industry" pour comprendre à quel point, dès sa naissance, le groupe s’avère insaisissable, original et… déconcertant.

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"Fishbone m'a montré ce que voulait dire "faire de la musique". Ils ont fait partie de mes 20 ans de carrière, à chaque moment. Merci pour l'avoir fait aussi bien." Tim Alexander 

Restons à Los Angeles, mais passons maintenant du côté des blancs-becs : il faut en effet, bon-an mal-an, parler des autres précurseurs du genre, les agaçants mais talentueux Red Hot Chili Peppers. A l’époque de leur formation (83), Flea et Kiedis sont déjà les piliers du groupe : mais le line-up connaît par la suite quelques années de tourmente, et verra passer puis revenir Jack Irons (futur Eleven et Pearl Jam) ainsi que le « mentor » Hillel Slovak. L’éponyme et oublié premier album sort en 84, suivi de près par Freaky Styley (85) : on patauge alors dans une funk-pop sympathique, musclée au slap, cuivrée à l’occasion, et dont les incursions rock préfigurent la fusion débridée des années d’or. La production reste en revanche assez lourdingue, et même les remasters de 2003 auront du mal à faire bander des compos telles que "Jungle Man" ou "American Ghost Dance".

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L’un des premiers line-up des Red Hot. A droite, Jack Irons puis feu Hillel Slovak.


Mais laissons de côté l’ambiance funkouille et les chansons « cool ». Un peu plus au nord, à San-Francisco, un obscur bouquet de personnalités nommé Faith No Man a sorti une cassette deux-titres en 82 ; puis, renommé Faith No More, un premier album étonnant et froid baptisé We Care A Lot, qui atterrit dans les bacs en 85. Enfin, dans « les » bacs… au moins dans quelques vieux cartons de disquaires. Car (malgré une salade de styles, l’hymne glacial "We Care A Lot", une originalité stupéfiante sur tous les titres, et la fusion déjà maîtrisée des guitares trash sous des nappes de synthés new-wave), le groupe est loin d’écouler son disque par palettes, et c’est peu dire qu’il reste « au chaud » dans l’underground san-franciscain. La gloire viendra plus tard, même si le talent répond déjà présent.

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Après Wade Worthington et Courtney Love, voici Faith No More avec Chuck Moseley (à terre).   

Dans la série « underground de chez underground », impossible également de passer sous silence l’existence des Cardiacs, combo british de progressive-punk (oui-oui, le pronk), qui – au même titre que le papa Zappa – influencera toute la vague des « groupes à collages » qui suivra.

Mais pour l’heure, que la musique soit cool, froide, sunshine ou énervée, le déclic ne vient pas - et, aussi bons soient-ils, aucun de ces groupes ne soulève les foules… ni d’ailleurs l’intérêt de la presse. L’heure est au thrash pour le métal et, dans les radios généralistes, à la new wave. Il faudra attendre que deux pointures s’y collent pour que le style, enfin révélé, nous éclate au visage…



Les albums à retenir

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